‹ Fables choisies, mises en vers T. 3Chapitre 44 sur 98 · LE RAT ET L'HUÎTRE · texte numérisé non relu

LE RAT ET L'HUÎTRE

Un Rat, hôte d’un champ, Rat de peu de cervelle, Des lares paternels un jour fe trouva fou.

Il laifle-1à le champ, le grain & la javelle, Va courir le pays, abandonne fon trou.

Si-tôt qu'il fut hors de la cafe, Que le monde, dit-il, eft grand & fpacieux!

Voilà les appennins, & voici le caucafe :

La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.

Au bout de quelques jours le voyageur arrive En un certain canton, où Thétis fur la rive Avoit laiflé mainte Huïître; & notre Rat d’abord Crut voir, en les voyant, des vaifléaux de haut. bord, Certes, dit-il, mon pere étoit un pauvre fire: Il n’ofoit voyager, craintif au dernier point: Pour moi, j'ai déja vü le maritime empire:

J'ai pañlé les déferts, mais nous n’y bûmes point. D'un certain magifter le Rat tenoit ces chofes, Et les difoit à travers champs; N'étant pas de ces Rats, qui, les livres rongeans, Se font fçavans jufques aux dents.

Parmi tant d'Huïîtres toutes clofes, Une s'étoit ouverte, & bâillant au Soleil, Par un doux Zéphir réjouie, Humoit l'air, refpiroit, étoit épanouie, Blanche, grafle, & d’un goût à la voir nompareil. D'auffi loin que le Rat voit cette Huitre qui bäille, Qu'apperçois-je? dit-il, c’eft quelque viduaille ; Et, fi je ne me trompe à la couleur du mets, Je dois faire aujourd’hui bonne chere, ou jamais. Là-deflus maître Rat, plein de belle efpérance,

Approche de l’écaille, alonge un peu le Cou , 3

Se fent pris comme aux lacs, car l’'Huître tout d'un coup Se referme; & voilà ce que fait l'ignorance.

Cette Fable contient plus d’un enfeignement.

Nous y voyons premiérement, Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience, Sont au moindres objets frappés d’étonnement ; Et puis nous y pouvons apprendre Que tel eft pris qui croyoit prendre.

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