‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 108 sur 120 · LA MATRONE D'EPHESE · texte numérisé non relu

LA MATRONE D'EPHESE

S'il eft un conte uf£ , commun & reébattu, C'eft celui qu'en ces vers jaccommode à ma guife.

Et pourquoi donc le choifis-tu?,

Qui t'engage à cette entreprife ?

N'a-t-elle point déja produit aflez d’écrits ?

Quelle grace aura ta Matrone,

Au prix de celle de Pétrone?

Comment la rendras-tu nouvelle à nos efprits? Sans répondre aux cenfeurs, car c’eft chofe infinie,

Voyons fi dans mes vers je l’aurai rajeunie.

Dans Ephefe il fut autrefois Une Dame en fagefle & vertus fans égale; Et, felon la commune voix, Ayant {çû raffiner fur l’amour conjugale.

Il n'étoit bruit que d'elle & de fa chafteté: On lalloit voir par rareté: | C’étoit l'honneur du fexe : heureufe fa patrie! Chaque mere à fa bru l'alléguoit pour patron: Chaque époux la prônoit à fa femme chérie:

D'elle defcendent ceux de la Prudoterie, Antique & célebre maifon.

Son mari l'aimoit d'amour folle, Il mourut. De dire comment, Ce feroit un détail frivole:

Il mourut: & fon teftament N’étoit plein que de legs qui lauroient confolée, Si les biens réparoient la perte d’un mari Amoureux autant que chéri.

Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Tome 17, | Lt

Qui n'abandonne pas le foin du demeurant, Et du bien qu’elle aura; fait le compte en pleurant. Celle-ci, par fes cris, mettoit tout en alarme ; Celle-ci faifoit un vacarme, Un bruit, & des regrets à percer tôfis les cœurs, Bien qu'on fçache qu'en ces malheurs, De quelque défefpoir qu'une ame foit atteinte, La douleur eff toujours moins forte que la plainte; Toujours un peu de fafte entre parmi les pleurs. Chacun fit fon devoir de dire à l'afligée ,:

Que tout à fa mefure, & que de tels regrets Pourroient pécher par leur excès:

Chacun rendit par-là fa douleur rengrégée.

Enfin ne voulant plus joüir de la clarté Que fon époux avoit perdue, Elle entre dans fa tombe, en ferme volonté D'accompagner cette ombre aux enfers defcendue. Et voyez ce que peut l’exceflive ainitié, ( Ce mouvement auffi va jufqu'à la folie ) Une efclave en ce lieu la fuivit par pitié, Prête à mourir de compagnie.

Prête, je m'entends bien, c’eft-à-dire, en un mot , N'ayant examiné qu'à demi ce complot, Et, jufques à l'effet, courageufe & hardie.

L'efclave avec la Dame avoit été nourrie.

Toutes deux s’entraimoient ; & cette paflion Etoit crûe avec l'âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modeles D'une telle inclination.

Comme l'efclave avoit plus de fens que la Dame, Elle laiffla pañler les premiers mouvemens:

Puis tâcha, mais en vain, de remettre cette ame. Dans l'ordinaire train des communs fentimens, Aux confolations la Veuve inaccefible , S’appliquoit feulement à tout moyen poflible

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De fuivre le défunt aux noirs & triftes lieux. Le fer auroit été le plus court & le mieux:

Mais la dame vouloit paître encore fes yeux Du tréfor qu'enfermoit la biére, Froide dépouille, & pourtant chere.

C'étoit 1à le feul aliment Qu'elle prit en ce monument. La faim donc fut celle des portes __ Qu'’entre d’autres de tant de fortes, Notre Veuve choiïfit pour fortir d’ici-bas.

Un jour fe pale, & deux fans autre nourriture Que fes profonds foupirs, que fes fréquens hélas, u Qu'un inutile & long murmure Contre les dieux, le fort & la nature.

Enfin fa douleur n’omit rien, Si la douleur doit s'exprimer fi bien.

Encore un autre mort failoit fa réfidence Non loin de ce tombeau, mais bien différemment, Car il n'avoit pour monument Que le deflous d’une potence.

Pour exemple’ aux voleurs on l'avoit là laiflé. Un foldat bien récompenfé Le gardoit avec vigilance, Il étoit dit par ordonnance Que fi d’autres voleurs, un parent, un ami L'enlevoient, le foldat nonchalant, endormi, Rempliroit aufli-tôt fa place.

C'étoit trop de févérité :

Mais la publique utilité Défendoit que l’on fit au garde aucune grace. Pendant la nuit il vit aux fentes du tombeau Briller quelque clarté, fpeétacle aflez nouveau. Curieux, il y court, entend de loin Dame Rempliffant l'air de fes clameurs.

Il entre, eft étonné, demande à cette Le Pourquoi ces cris, pourquoi ces pleurs, Pourquoi cette trifte mufque,

Pourquoi cette maifon noire & mélancolique ?

Occupée à fes pleurs, à peine elle entendit Toutes ces demandes frivoles :

Le mort pour elle y répondit.

Cet objet, fans autres paroles, Diloit affez par quel malheur

La Dame s’enterroit ainfi toute vivante. .

Nous avons fait ferment, ajoûta la fuivante,

De nous laiffer mourir de faim & de douleur.

Encor que le foldat fût mauvais orateur, ,

Il leur fit concevoir ce que c’eft que la vie.

La Dame cette fois eut de l'attention ;

Et déja l’autre pañfion Se trouvoit un peu rallentie.

Le temps avoit agi. Si la foi du ferment,

Pourfuivit le foldat, vous défend l'aliment, Voyez-moi manger feulement,

Vous n’en mourrez pas moins. Un tel tempérament Ne déplut. pas aux deux femelles: * Conclufion qu'il obtint d’elles

Une permiflion d'apporter fon foupé,

Ce quil fit; & l’efclave eut le cœur fort tenté

De renoncer dès-lors à la cruelle envie De tenir au mort compagnie,

Madame, ce dit-elle, un penfer m'eft venu:

Qu'importe à votre époux que vous cefliez de vivre?

Croyez-vous que lui-même il fût homme à vous fuivre,

S1 par votre trépas vous l'aviez prévenu ? Ho

Non, Madame, il voudroit achever. fa carriére.

La nôtre fera longue encor, fi nous voulons.

Se faut-il, à vingt ans, enfermer dans la biére?

Nous aurons tout loifir d'habiter ces mailons.

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