‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 113 sur 120 · LIVRE) DOUZIEM · texte numérisé non relu

LIVRE) DOUZIEM

On lui -donna mainte & mainte remife, Toutes à vûe, & qu'en lieux différens

Il pût toucher par des correfpondans.

Quant au furplus, les fortunes humaines,

Les biens, les maux, les plaifirs & les peines, Bref, ce qui fuit notre condition,

Fut une annexe à fa légation.

Il fe pouvoit tirer d’affliction,

Par fes bons tours & par fon induftrie;

Mais non mourir, ni revoir fa patrie,

Qu'il n'eût ici confumé certain temps:

Sa miflion devoit durer dix ans.

Le voilà donc qui traverfe & qui pale

Ce que le ciel voulut mettre d’efpace

Entre ce monde & léternelle nuit:

Il n'en mit guére, un moment y conduit, Notre démon s'établit à Florence, | Ville, pour lors. de luxe & de dépenie; Même il la crut propre pour le trafic.

Là, fous le nom du feigneur Roderic,

11 fe logea, meubla comme un riche homme, Groffe maifon, grand train, nombre de gens, Anticipant tous les jours fur la fomme

Qu'il ne devoit confumer qu'en dix ans.

On s’étonnoit d’une telle bombance.

Il tenoit table, avoit de tous côtés

Gens à fes frais, foit pour fes voluptés,

Soit pour le fafte & la magnificence.

L'un des plaifirs où plus il dépenfa,

Fut la louange. Apollon l'encenfa;

Car il eft maître en Varr de flatterie.

Diable n'eut onc tant d’honneurs en fa vie.

Son cœur devint le but de tous les traits | Qu’'amour lançoit : il m'étoit point de belle Qui n'employät ce qu'elle avcit d'attraits Tome IF. X x

FAIR LIESU (CM OMS NÉS.

Pour le gagner, tant fauvage fût-elle:

Car de trouver une feule rebelle,

Ce n'eft la mode à gens de qui la main Par les préfens s’applanit tout chemin.

C'eft un reflort en tous deffeins utile.

Je lai jà dit, & le redis encor,

Je ne connois d'autre premier mobile Dans l'univers, que l'argent & que l'or.

Notre envoyé cependant tenoit compte De chaque hymen, en journaux différens ; L'un, des époux fatisfaits & contens,

Si peu rempli, que le diable en eut honte,

L'autre journal incontinent fut plein.

À Belphegor il ne reftoit enfin

Que d'éprouver la chofe par lui-même.

Certaine fille à Florence étoit lors,

Belle & bien faite, & peu d’autres tréfors,

Noble d’ailleurs: mais d’un orgueil extrême; Et d'autant plus, que de quelque vertu Un tel orgueil paroïfloit revêtu.

Pour Roderic on en fit la demande.

Le pere dit que madame Honefta, C'étoit fon nom, avoit eu jufques-fà Force’ partis ; mais que parmi la bande Il pourroit bien Roderic préférer,

Et demandoit : temps pour . délibérer.

On en convient. Le pourfuivant s'applique À gagner celle où fes vœux s’adrefloient.

Fêtes & bals, férénades, mufique ,

Cadeaux, feftins, bien fort apetifloient,

Altéroient fort le fonds de l’ambaffade.

Il n'y plaint rien, en ufe en grand feigneur, S'épuife en dons. L'autre fe perfuade

Qu'elle lui fait encor beaucoup d’honneur.

Conclufon, qu'après force priéres,

PURES DDPAMEME: à Et des façons de toutes les maniéres, | Il eut un oui de madame Honefta.

Auparavant le notaire y paña, Dont Belphegor fe moquant en fon ame, Hé quoi, dit-il, on acquiert une: femme Comme un château ! ces gens ont tout gâté.

Il eut raifon : Ôtez d’entre les hommes La fimple foi, le meilleur eft ôté.

Nous nous jettons, pauvres gens que nous fommes , Dans les procès, en prenant le revers.

Les fi, les car, les contrats font la porte Par où la noïfe entra dans l'univers :.

N'efpérons pas que jamais elle en forte, Solemnités & loix n’empêchent pas Qu'avec l'hymen amour n'ait des débats: C'eft le cœur feul qui peut rendre tranquille. Le cœur fait tout, le refte eft inutile.

Quainfi ne foit, voyons d’autres états.

Chez les amis tout s’excufe, tout pale :

Chez les amans tout plait, tout eft parfait:

Chez les époux tout ennuie & tout laffe.

Le devoir nuit, chacun eft ainfi fait.

Mais, dira-t-on, n'eft-il en nulles guifes D'heureux ménage ? Après mûr examen, Jappelle un bon, voire un parfait hymen, Quand les conjoints fe fouffrent leurs fottifes.. Sur ce point-là c’eft affez raifonné..

Dés que chez lui le Diable eut amené

Son époufée, il jugea par lui-même

Ce qu'eft l'hymen avec un tel démon:

Toujours débats, toujours quelque fermon Plein de fottife en un degré fuprême.

Le bruit fut tel, que madame Honefta

Plus d’une fois les voifins éveilla :

Plus d'une fois on courut à la noife.

Il lui falloit quelque fimple bourgeoife, Ce difoit-elle : un petit trafiquant

Traiter ainfi les filles de mon rang!

Méritoit-il femme fi vertueufe ? | Sur mon devoir je fuis trop fcrupuleufe : J'en ai regret, & fi je faifois bien...

Il n'eft pas sûr qu'Honefta ne fit rien:

Ces prudes-là nous en font bien accroire.

Nos deux époux, à ce que dit l’hiftoire, Sans difputer nétoient pas un moment.

Souvent leur guerre avoit pour fondement Le jeu, la jupe, ou quelque ameublement D'été, d'hyver, d’entre-temps, bref un monde D'inventions propres à tout gâter.

Le pauvre Diable eut lieu de regretter

De l'autre enfer la demeure profonde.

Pour comble enfin, Roderic époufa :

La parenté de madame Honefta,

Ayant fans cefle & le pere & la mere, Et la grand'fœur avec le petit frere,

De fes deniers mariant la grand'fœur,

Et du petit payant le précepteur.

Je n'ai pas dit la principale caufe

De fa ruine, infaillible accident :

Et joubliois qu'il eut un Intendant.

Un Intendant ? Qu'ef-ce que cette. chofe ?

Je définis cet être, un animal

Qui, comme on dit, fçait pêcher en eau Ft | Et, plus le bien de fon maître va mal, Plus le fien croît, plus fon profit redouble, Tant qu'aifément lui-même acheteroit

Ce qui de net au feigneur refteroit :

Dont par raifon bien & dûment déduite On pourroïit voir chaque chofe réduite

EPVRE: DOUZIEME, 177 En fon état, s'il arrivoit qu'un jour :

L'autre devint l’Intendant à fon tour:

Car regagnant ce quil eut étant maître, Ils reprendroient tous deux leur premier être. Le feul recours du pauvre Roderic, Son feul efpoir étoit certain trafic Qu'il prétendoit devoir remplir fa bourfe, Efpoir douteux, incertaine reflource.

Il étoit dit que tout feroit fatal À notre époux, ainfi tout alla mal.

Ses agens, tels que la plüpart des nôtres, En abufoient. Il perdit un vaiffleau, Et vit aller le commerce à vau-leau:

Trompé des uns, mal fervi par les autres,

Il emprunta. Quand ce vint à payer, Et qu'à fa porte il vit le créancier, Force lui fut d’efquiver par la fuite,

Gagnant les champs, où de l’âpre pourfuite T1 fe fauva chez un certain fermier,

En certain coin remparé de fumier.

A Matheo, c'étoit le nom du Sire,

Sans tant tourner, il dit ce qu'il étoit; Qu'un double mal chez lui le tourmentoit ; Ses créanciers, & fa femme encor pire:

Qu'il n'y fçavoit remede que d'entrer

Au corps des gens, & de s'y remparer;, D'y tenir bon: iroit-on là le prendre ?

Dame Honefta viendroit-elle y prôner Qu'elle a regret de fe bien gouverner ?

Chofe ennuyeufe, & qu'il eft las d'entendre : Que de ces corps trois fois il fortiroit ; Si-tôt que lui Matheo l'en priroit;

Trois fois fans plus, & ce, pour récompenfe De l'avoir mis à couvert des Sergens.

Tout aufli-tôt l’Ambaffadeur commence

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