‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 12 sur 120 · A TORTUE EF LES DEUX CANARDS · texte numérisé non relu

A TORTUE EF LES DEUX CANARDS

Une Tortue étoit, à la tête légere, Qui laffe de fon trou voulut voir le pays.

Volontiers on fait cas d'une terre étrangere: Volontiers gens boiteux haïffent le logis.

Deux Canards à qui la commere Communiqua ce beau deffein, Lui dirent qu'ils avoient de quoi la fatisfaire : Voyez-vous ce large chemin ?

Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.

Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple ; & vous profiterez Des différentes mœurs que Vous remarquerez.

Ulyffe en fit autant. On ne s’attendoit guère De voir Ulyffe en cette affaire.

La Tortue écouta la propoftion.

Marché fait, les oifeaux forgent une machine, Pour tranfporter la pélerine.

Dans la gueule en travers on lui pañfe un bâton: Serrez bien, dirent-ils : gardez de lâcher prife : Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout. La Tortue enlevée, on s'étonne partout De voir aller, en cette guife, L'animal lent & fa maifon, Juftement au milieu de l'un & l'autre Oifon.

Miracle, crioit-on: venez voir dans les nues Paffer la reine des Tortues.

La reine! vraiment oui; je la fuis en effet:

Ne vous en moquez point. Elle eût beaucoup mieux fait De paffer fon chemin fans dire aucune chofe ;

Car lâchant le bâton en defferrant les dents, Tome IT. D

Elle tombe, elle créve aux pieds des regardans. Son indifcrétion de fa perte fut caufe.

Imprudence, babil, & fotte vanité, Et vaine curiofité, Ont enfemble étroit parentage:

Ce font enfans tous d’un lignage.

(Fable cxcr.)

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