‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 11 sur 120 · LIVRE DIXIEM'E: EE · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIEM'E: EE

Une Vache étoit là, l’on l'appelle, elle vient, Le cas eft propofé, c'étoit chofe facile.

Falloit-il pour cela, dit-elle, m'appeller ?

La Couleuvre a raifon, pourquoi diflimuler ?

Je nourris celui-ci depuis longues années:

Il n'a, fans mes bienfaits, pañlé nulles journées: Tout n’eft que pour lui feul: mon lait & mes enfans Le font à la maiïfon revenir les mains pleines: Même j'ai rétabli {a fanté que les ans

Avoient altérée ; & mes peines Ont pour but fon plaifir ainfi que fon befoin. Enfin me voilà vieille; il me laifle en un coin Sans herbe : s’il vouloit encor me laiïfler paître! Mais je fuis attachée; & fi j'eufle eu pour maïtre Un Serpent, eût-il {çu jamais poulffer fi loin L'ingratitude ? adieu. J'ai dit ce que je penfe. L'Homme tout étonné d’une telle fentence, Dit au Serpent: faut-il croire ce qu’elle dit? C'eft une radoteufe, elle a perdu l’efprit.

Croyons ce Bœuf. Croyons, dit la rampante bête Ainfi dit, ainfi fait. Le Bœuf vient à pas lents: Quand il eut ruminé tout le cas en fa tête,

Il dit que du labeur des ans Pour nous feuls il portoit les foins les plus pefans, Parcourant, fans cefler, ce long cercle de peines ; Qui, revenant fur foi, ramenoït dans nos plaines Ce que Cérès nous donne, & vend aux animaux:

Que cette fuite de travaux | Pour récompenfe avoit, de tous tant que nous fommes, Force coups, peu de gré: puis quand il étoit vieux, On croyoit l'honorer chaque fois que les hommes Achetoient de fon fang l’indufgence des dieux. Ainfi parla le Bœuf. L'Homme dit: faifons taire

Cet ennuyeux déclamateur.

Il cherche de grands mots, & vient ici fe faire,

12 FABLES CHOISTES:

Au lieu d’arbitre, accufateur.

Je le recufe aufli. L’Arbre étant pris pour juge, Ce fut bien pis encor. Il fervoit de refuge, Contre le chaud, la pluie, & la fureur des vents: Pour nous feuls il ornoit les jardins & les champs. L'ombrage n'étoit pas le feul bien qu'il fût faire : Il courboit fous les fruits: cependant pour falaire Un ruftre l’abattoit, c’étoit-là fon loyer, Quoique, pendant tout l'an, libéral il nous donne Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne ; L'ombre, l'été; l’hyver, les plaifirs du foyer. Que ne l’'émondoit-on fans prendre la coignée De fon tempérament il eût encore vVéCU. :

L'Homme trouvant mauvais que lon l’'eût convaincu, Voulut à toute force avoir caufe gagnée.

Je fuis bien bon, dit-il, d'écouter ces gens-là. Du fac & du Serpent aufli-tôt il donna

Contre les murs, tant qu'il tua fa bête.

On en ufe ainfi chez les grands.

La raifon les offenfe: ils fe mettent en tête Que tout eft né pour eux, quadrupédes & gens, Et Serpens.

Si quelqu'un defferre les dents, | C’eft un {ot. J'en conviens. Mais que faut-il donc faire? | Parler de loin; ou bien fe taire.

(Fable cxc.)

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