‹ Fables choisies, mises en vers T. 4Chapitre 27 sur 120 · LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN · texte numérisé non relu

LES DEUX AVENTURIERS ET LE TALISMAN

Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire. Je n'en veux pour témoin, qu'Hercule & fes travaux. Ce dieu n’a guére de rivaux: | J'en vois peu dans la fable, encor moins dans l’hiftoire. En voici pourtant un, que de vieux Talifmans Firent chercher fortune au pays des romans. - Il voyageoit de compagnie :

Son camarade & lui trouverent un poteau, Ayant au haut cet écriteau :

Sesgneur Aventurier , s'il te prend quelque envie De voir ce que na vh nul Chevalier errant, Tu nas qua paler ce torrent, Puis prenant dans tes bras un éléphant de pierre, Que tu verras couché par terre, | Le porter d'une haleine au fommet de ce monr Qui menace les cieux de [on fuperbe front.

L'un des deux Chevaliers faigna du nez. Si l'onde Eft apide autant que profonde, Dit-il, & fuppofé qu'on la puifle pañfer, Pourquoi de l'éléphant s’aller embarraffer ?

Quelle ridicule entreprife !

Le fage l'aura fait par tel art & de guife, Qu'on le pourra porter peut-être quatre pas:

Mais jufqu'au haut du mont, d’une haleine, il n’eft pas Au pouvoir d’un mortel, à moins que la figure Ne foit d’un éléphant nain, pigmée, avorton, Propre à mettre au bout d’un bâton:

Auquel cas, où l'honneur d’une telle aventure ? On nous veut attraper dedans cette écriture :

Ce fera quelque énigme à tromper un enfant. Tome 17. K

C'eft pourquoi je vous laifle avec votre éléphant. Le Railonneur parti, l’Aventurier fe lance,

Les yeux clos, à travers cette eau.

Ni profondeur ni violence Ne purent l'arrêter: & felon l'écriteau., Il vit fon éléphant couché fur l’autre rive.

Il le prend, il l'emporte, au haut du mont arrive, Rencontre une efplanade, & puis une cité.

Un cri par l'éléphant aufli-tôt eft jetté,

Le peuple aufli-tôt fort en armes.

Tout autre Aventurier, au bruit de ces alarmes, Auroit fui. Celui-ci, loin de tourner le dos, Veut vendre au moins fa vie, & mourir en héros; Il fut tout étonné d’oüir cette cohorte Le proclamer monarque au lieu de fon roi mort. Il ne fe fit prier que de la bonne forte, Encor que le fardeau fût, dit-il, un peu fort. Sixte en difoit autant quand on le fit faint pere,

(Seroit-ce bien une mifere

Que d’être pape, ou d’être roi?)

On reconnut bientôt fon peu de bonne foi.

Fortune aveugle fuit aveugle hardiefle. à Le fage quelquefois fait bien d'exécuter,

Avant que de donner le temps à la fagefle D'envifager le fait, & fans la confüulter.

(Fable cri.)

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