LE PAYSAN DU DANUBE
Î ne faut point juger des gens fur l'apparence. Le confeil en eft bon; mais il n’eft pas nouveau.
Jadis, l'erreur du fouriceau Me fervit à prouver le difcours que j'avance. J'ai, pour le fonder à préfent, Le bon Socrate, Éfope, & certain Payfan Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurele Nous fait un portrait fort fidele.
On connoîït les premiers : quant à l’autre, voici Le perfonnage en raccourci.
Son menton nourrifloit une barbe touffue; Toute fa -perfonne velue Repréfentoit un ours, mais un ours mal {éché. Sous un fourcil épais il avoit l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, groffe lévre : Portoit fayon de poil de chévre, Et ceinture de joncs marins.
Cet homme, ainfi bâti, fut député des villes Que lave le Danube: il n'étoit point d’afyles Où l’avarice des Romains Ne pénétrât alors, & ne portât les mains.
Le député vint donc, & fit cette harangue :
Romains, & vous, fénat aflis pour m'écouter, Je fupplie, avant tout, les dieux de m'aflifter : Veuillent les immortels, conduéteurs de ma langue, Que je ne dife rien qui doive être repris.
Sans leur aide il ne peut entrer dans les efprits, Que tout mal & toute injuftice :
Faute d'y recourir on viole leurs loix.