PAR ISES CH OS ES
Erroient au gré du vent, de leur fort incertains, | | Ils aborderent un rivage | Où Ia file du dieu du jour, Circé, tenoit alors fa cour.
Elle leur fit prendre un breuvage Délicieux, mais plein d’un funefte poifon, D'abord ils perdent la raifon:
Quelques momens après leur corps & leur vifage, Prennent l'air & les traits d'animaux différens, Les voilà devenus ours, lions, éléphans; Les uns fous une mafle énorme, Les autres fous une autre forme:
Il s'en vit de petits, exemplum ut ralpa:
Le feul Ulyffe en échappa, Il {çut fe défier de la liqueur traîtreffe.
Comme il joignoit à la fagefle La mine d’un héros & le doux entretien, Il fit tant que l’enchantereffe Prit un autre poifon peu différent du fien, Une déeffe dit tout ce qu'elle a dans l'ame:
Celle-ci déclara fa flamme.
Ulyffe étoit trop fin pour ne pas profiter D'une pareïlle conjon@ture :
Il obtint qu’on rendroit à fes Grecs leur figure. Mais la voudront-ils bien, dit la nymphe, accepter ? Allez le propofer de ce pas à la troupe.
Ulyfe y court, & dit : l’'empoifonneufe coupe À {on remede encore, & je viens vous l’offrir: Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
On vous rend déjà la parole.
Le lion dit, penfant rugir, Je n'ai pas la tête fi folle.
Moi renoncer aux dons que je viens d'acquérir! J'ai griffe & dent, & mets en piéces qui m'attaque: Je fuis roi, deviendrai-je un Citadin d’Itaque ?
LIVRES ED: 0 UEZTE M E. 73
Tu me rendras, peut-être, encor fimple foldat ? Je ne veux’point changer d'état.
Ulyffe, du lion court à l'ours: eh! mon frere, Comme te voilà fait! je t'ai vü fi joli.
Ah! vraiment, nous y voici, Reprit l'ours à fa maniere;
Comme me voilà fait! comme doit être un ours. Qui ta dit qu'une forme eft plus belle qu'une autre? Eft-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Je men rapporte aux yeux d’une ourfe mes amours. Te déplais-je ? va-t-en. fuis ta route & me laife : Je vis libre, content, fans nul foin qui me preffe; Et te dis, tout net & tout plat, Je ne veux point changer d'état.
Le Prince Grec au loup va propofer l'affaire: Il lui dit, au hazard d’un femblable refus :
Camarade, je fuis confus Qu'une jeune & belle bergere Conte aux échos les appétits gloutons Qui t'ont fait manger fes moutons.
Autrefois on t’'eût vû fauver fa bergerie:
Tu menois une honnête vie.
Quitte ces bois, & redevien, Au lieu de loup, homme de bien.
En eft-il, dit le loup? pour moi, je nen vois guere. Tu ten viens me traiter de bête carnafliere:
Toi, qui parles, qu’eft-tu ? n’auriez-vous pas fans moi Mangé ces animaux que plaint tout le village? | Si j'étois homme, par ta foi, Aimerois-je moins le carnage ?
Pour un mot, quelquefois, vous vous étranglez tous; Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups? Tout bien confidéré, je te foutiens en fomme, Que fcélérat pour fcélérat,
Il vaut mieux être un loup qu’un homme; Tome IY.
Je ne veux point changer d'état.
Ulyffe fit à tous une même femonce :
Chacun d’eux fit même réponfe, Autant le grand que le petit.
La liberté, les bois, fuivre leur appétit, C'étoit leurs délices fuprêmes:
Tous renonçoient au 16s des belles actions.
Ils croyoient s'affranchir, fuivant leurs pañions, Ils étoient efclaves d'eux mêmes.
Prince, j'aurois voulu vous choifir un fuiet Où je puffe mêler Le plaifant à l’utile:
C'étoit fans doute un beau projet ; Si ce choix eût été facile, Les Compagnons d'Ulyfle enfin fe font offerts: Ils ont force pareils en ce bas univers, Gens à qui jimpofe pour peine Votre cenfure & votre haine.
( Fable ccx1V.)