‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 10 sur 31 · LES AVANTURES DE MELESICHTON · texte numérisé non relu

LES AVANTURES DE MELESICHTON

lELEsiCHTON, né à Mégare, d'une race illustre parmi les Grecs, ne songea dans sa jeunesse qu'à imiter dans la guerre les exemples de ses ancêtres :

il signala sa valeur et ses talens dans plusieurs expéditions; et, comme toutes ses inclinations étoient magnifiques, il y fit une dépense éclatante qui le ruina bientôt. Il fut contraint de se retirer dans une maison de campagne sur le bord de la mer, où il vivoit dans une profonde solitude avec sa femme Proxinoë; elleavoit de l'esprit, du courage, de la fierté. Sa beauté et sa naissance l'avoient fait rechercher par des partis beaucoup plus riches que Melesichton; mais elle l'avoit préféré à tous les autres pour son seul mérite. Ces deux personnes, qui, par leur vertu et leur amitié, s'étoient rendues mutuellement heureuses pendant plusieurs années, commencèrent alors à se rendre mutuellement malheureuses par la compassion qu'elles avoient l'une pour l'autre. Melesichton

FABLE II ig

auroit supporté plus facilement ses malheurs, s'il eût pu les souffrir tout seul, et sans une personne qui lui étoit si chère. Proxinoë sentoit qu'elle augmentoit les peines de Melesichton. Ils cherchoient à se consoler par deux enfans qui senibloient avoir été formez par les Grâces; le fils se nommoit Melibée, et la fille Poëmenis. Melibée dans un âge tendre commençoit déjà à montrer de la force, de l'adresse et du courage; il surmontoit à la lutte, à la course et aux autres exercices les enfans de son voisinage. Il s'enfonçoit dans les forêts, et ses flèches ne portoient pas des coups moins assurez que celles d'Apollon; il suivoit encore plus ce Dieu dans les sciences et dans les beaux arts que dans les exercices du corps. Melesichton, dans sa solitude, lui enseignoit tout ce qui peut cultiver et orner l'esprit, tout ce qui peut faire aimer la vertu et régler les mœurs. Melibée avoit un air simple, doux et ingénu, mais noble, ferme et hardi. Son père jettoit les yeux sur lui, et ses yeux se noyoient de larmes. Poëmenis étoit instruite par sa mère dans tous les beaux arts que Minerve a donné aux hommes ; elle ajoûtoit aux ouvrages les plus exquis les charmes d'une voix qu'elle joignoit avec une lyre plus touchante que celle d'Orphée. A la voir, on eût cru que c'étoit la jeune Diane sortie de l'isle flotante où elle naquit. Ses cheveux blonds étoient notiez négligem-

ment derrière sa tête ; quelques-uns échappez flottoient sur son cou au gré des vents; elle n'avoit qu'une robe légère, avec une ceinture qui la relevoit un peu, pour être plus en état d'agir. Sans parure elle effaçoit tout ce qu'on peut voir de plus beau, et elle ne le sçavoit pas; elle n'avoit même jamais songé à se regarder sur le bord des fontaines; elle ne voyoit que sa famille et ne songeoit qu'à travailler; mais le père, accablé d'ennuis et ne voyant plus aucune ressource dans ses affaires, ne cherchoit que la solitude. Sa femme et ses enfans faisoient son supplice ; il alloit souvent sur le rivage de la mer, au pied d'un grand rocher plein d'antres sauvages : là il déploroit ses malheurs ; puis il entroit dans une profonde vallée, qu'un bois épais déroboit aux rayons du soleil au milieu du jour. Il s'asseyoit sur le gazon qui bordoit une claire fontaine, et toutes les plus tristes pensées revenoient en foule dans son cœur. Le doux sommeil étoit loin de ses yeux, il ne parloit plus qu'en gémissant; la vieillesse venoit avant le tems flétrir et rider son visage; il oublioit même tous les besoins de la vie, et succomboit à sa douleur. Un jour, comme il étoit dans cette vallée si profonde, il s'endormit de lassitude et d'épuisement ; alors il vit en songe la déesse Cerès, couronnée d'épics dorez, qui se présenta à lui avec un visage doux et majestueux. « Pourquoi, lui dit-

elle en l'appellant par son nom, vous laissez-vous abattre aux rigueurs de la fortune? — Helas! repondit-il, mes amis m'ont abandonné; je n'ai plus de biens : il ne me reste que des procès et des créanciers; ma naissance fait le comble de mon malheur, je ne puis me résoudre à travailler comme un esclave pour gagner ma vie. »

Alors Cerès lui répondit : « La noblesse consiste-t-elle dans les biens? Ne consiste-t-elle pas plutôt à imiter la vertu de ses ancêtres? Il n'y a de nobles c[ue ceux qui sont justes. Vivez de peu; gagnez ce peu par votre travail : ne soyez h. charge à personne, vous serez le plus noble de tous les hommes. Le genre humain se rend lui-même misérable par sa mollesse et par sa fausse gloire. Si les choses nécessaires vous manquent, pourquoi voulez-vous les devoir à d'autres qu'à vous-même ? Manquez-vous de courage pour vous les donner par une vie laborieuse ? »

Elle dit ; et aussitôt elle lui présenta une charrue d'or avec une corne d'abondance. Alors Bacchus parut couronné de lierre et tenant un thyrse dans sa main : il étoit suivi de Pan qui joûoit de la fliite et qui faisoit danser les Faunes et les Satyres. Pomone se montra chargée de fruits, et Flore ornée de fleurs les plus vives et les plus odoriférantes. Toutes les divinitez champêtres jettérent un regard favorable sur Melesichton.

Il s'éveilla comprenant la force et le sens de ce songe divin; il se sentit consolé et plein de goût pour tous les travaux de la vie champêtre; il parla de ce songe à Proxinoë, qui entra dans tous ses sentimens. Le lendemain ils congédièrent leurs domestiques inutiles; on ne vit plus chez eux de gens dont le seul emploi fût le service de leurs personnes. Ils n'eurent plus ni char ni conducteur. Proxinoë avec Poëmenis filoient en menant paître leurs moutons ; ensuite elles faisoient leurs toilles et leurs étoffes; puis elles tailloient et cousoient elles-mêmes leurs habits et ceux du reste de la famille. Au lieu des ouvrages de soye, d'or et d'argent, qu'elles avoient accoutumé de faire avec l'art exquis de Minerve, elles n'exerçoient plus leurs doigts qu'au fuseau ou à d'autres travaux semblables. Elles préparoient de leurs propres mains les légumes qu'elles cuëilloient dans leur jardin pour nourir toute la maison. Le lait de leur troupeau, qu'elles alloient traire, achevoit de mettre l'abondance. On n'achetoit rien; tout étoit préparé proprement et sans peine. Tout étoit bon, simple, naturel, assaisonné par l'appétit inséparable de la sobriété et du travail.

Dans une vie si champêtre, tout étoit chez eux net et propre ; toutes les tapisseries étoient vendues; mais les murailles de la maison étoient blanches, et on ne voyoit nulle part rien de sale ni

de dérangé; les meubles n'étoient jamais couverts de poussière; les lits étoient d'étoffes grossières, mais propres. La cuisine même avoit une propreté qui n'est point dans les grandes maisons ; tout y étoit bien rangé et luisant. Pour régaler la famille dans les jours de fête, Proxinoë faisoit des gâteaux excellens. Elle avoit des abeilles dont le miel étoit plus doux que celuy qui couloit du tronc des chênes creux pendant l'âge d'or. Les vaches venoient d'elles-mêmes offrir des ruisseaux de lait. Cette femme laborieuse avoit dans son jardin toutes les plantes qui peuvent aider à nourrir l'homme en chaque saison, et elle étoit toujours la première à avoir les fruits et les légumes de chaque tems ; elle avoit même beaucoup de fleurs, dont elle vendoit une partie, après avoir employé l'autre à orner sa maison. La fille secondoit sa mère, et ne goûtoit d'autre plaisir que celui de chanter en travaillant ou en conduisant ses moutons dans les pâturages; nul autre troupeau n'égaloit le sien : la contagion et les loups même n'osoient en approcher; à mesure qu'elle chantoit, ses tendres agneaux dansoient sur l'herbe, et tous les échos d'alentour sembloient prendre plaisir à répéter ses chansons.

Melesichton labouroit lui-même son champ; lui-même il conduisoit sa charrue, semoit et moissonnoit; il trouvoit les travaux de l'agriculture

moins durs, plus innocens et plus utiles que ceux de la guerre. A peine avoit-il fauché l'herbe tendre de ses prairies qu'il se hâtoit d'enlever les dons de Cerès, qui le pajoient au centuple du grain semé. Bientôt Bacchus faisoit couler pour lui un nectar digne de la table des Dieux. Minerve lui donnoit aussi le fruit de son arbre, qui est si utile à l'homme. L'hyver étoit la saison du repos où toute la famille assemblée goûtoit une joye innocente, et remercioit les Dieux d'être si désabusée des faux plaisirs; ils ne mangeoient de viande que dans les sacrifices, et leurs troupeaux n'étoient destinez qu'aux autels.

Melibée ne montroit presque aucune des passions de la jeunesse : il conduisoit les grands troupeaux ; il coupoit de grands chênes dans les forêts; il creusoit de petits canaux pour arroser les prairies; il étoit infatigable pour soulager son père; ses plaisirs, quand le travail n'étoit pas de saison, étoient la chasse, les courses avec les jeunes gens de son âge, et la lecture, dont son père lui avoit donné le goût.

Bientôt Melesichton, en s'accoûtumant à une vie simple, se vit plus riche qu'il ne l'avoit été auparavant : il n'avoit chez lui que les choses nécessaires à la vie, mais il les avoit toutes en abondance. Il n'avoit presque de société que dans sa famille : ils s'aimoient tous; ils se rendoient mu-

tuellement heureux; ils vivoient loin des palais des rois et des plaisirs qu'on acheté si cher : les leurs étoient doux, innocens, simples, faciles à trouver, et sans aucune suite dangereuse. Melibée et Poëmenis furent ainsi élevez dans le goût des travaux champêtres. Ils ne se souvinrent de leur naissance que pour avoir plus de courage en supportant la pauvreté. L'abondance , revenue dans toute cette maison, n'y ramena point le faste. La famille entière fut toujours simple et laborieuse. Tout le monde disoit à Melesichton : « Les richesses rentrent chez vous; il est tems de reprendre votre ancien éclat. » Alors il répondit ces paroles : « A qui voulez-vous que je m'attache, ou au faste qui m'avoit perdu, ou à une vie simple et laborieuse , qui m'a rendu riche et heureux?» Enfin, se trouvant un jour dans ce bois sombre où Cerès l'avoit instruit par un songe si utile, il s'y reposa sur l'herbe avec autant de joye qu'il y avoit eu d'amertume dans le tems passe. Il s'endormit; et la Déesse, se montrant à lui comme dans son pre-

' mier songe, lui dit ces paroles : « La vraye noblesse consiste à ne recevoir rien de personne et à faire du bien aux autres. Ne recevez donc rien

1 que du sein fécond de la terre et de votre propre «1 travail. Gardez-vous bien de quitter jamais par mollesse ou par fausse gloire ce qui est la source naturelle et inépuisable de tous les biens. y>

ARISTEE ET VIRGILE

ri^^iRGiLE, étant descendu aux Enfers, i#| entra dans les campagnes fortunées ^^■^où les héros et les hommes inspirez lidesDieux passoient une vie bien-heureuse sur des gazons toujours émaillez de fleurs et entrecoupez de mille ruisseaux. D'abord le berger Aristée, qui étoit là au nombre des demi-dieux, s'avança vers lui ayant appris son nom. « Que j'ai de joye, lui dit-il, de voir un si grand poëte ! Vos vers coulent plus doucement que la rosée sur l'herbe tendre, ils ont une harmonie si douce qu'ils attendrissent le cœur et qu'ils tirent les larmes des yeux. Vous en avez fait pour moi et pour mes abeilles, dont Homère même pourroit être jaloux. Je vous dois autant qu'au Soleil et à Cyrene la gloire dont je jouis. Il n'y a pas encore long-tems que je les récitai, ces vers si tendres et si gracieux, à Linus, à Hésiode et à Homère. Après les avoir entendu, ils allèrent tous trois boire de l'eau du fleuve Lethé pour les oublier,

tant ils étoient affligez de repasser dans leur mémoire des vers si dignes d'eux, qu'ils n'avoient pas fait. Vous sçavez que la nation des poëtes est jalouse. Venez donc parmi eux prendre votre place. — Elle sera bien mauvaise , cette place, répondit Virgile, puisqu'ils sont si jaloux. J'aurai de mauvaises heures à passer dans leur compagnie; je vois bien que vos abeilles n'étoient pas plus faciles à irriter que le cœur des poëtes. — Il est vrai, répondit Aristée; ils bourdonnent comme les abeilles; comme elles, ils ont un aiguillon perçant pour picquer tout ce qui enflâme leur colère. — J'aurai encore, dit Virgile, un autre grand homme à ménager, c'est ici le divin Orphée : comment vivez-vous ensemble? — Assez mal, répondit Aristée. Il est encore jaloux de sa femme, comme les trois autres de la gloire des vers. Mais pour vous il vous recevra bien, car vous l'avez traité honorablement, et vous avez parlé beaucoup plus sagement qu'Ovide de sa querelle avec les femmes de Trace qui le massacrèrent. Mais ne tardons pas davantage, entrons dans ce petit bois sacré arrosé de tant de fontaines plus claires que le crystal; vous verrez que toute la troupe sacrée se lèvera pour vous faire honneur; n'entendez-vous pas déjà la lyre d'Orphée? Ecoutez Linus qui chante le combat des Dieux contre les geans; Homère se prépare à chanter Achille qui vange la

mort de Patiocle par celle d'Hector; mais Hésiode est celui que vous avez le plus à craindre : car, de l'humeur dont il est, il sera bien fâché que vous ayez osé traiter avec tant d'élégance toutes les choses rustiques qui ont été son partage. » A peine Aristée eut achevé ces mots qu'ils arrivèrent dans cet ombrage frais où règne un éternel entousiasme qui possède ces hommes divins. Tous se levèrent, on fît asseoir Virgile, on le pria de chanter ses vers; il les chanta d'abord avec modestie, et puis avec transport; les plus jaloux sentirent malgré eux une douceur qui les ravissoit. La lyre d'Orphée, qui avoit enchanté les rochers et les bois, échappa de ses mains , et des larmes ameres coulèrent de ses yeux. Homère oublia pour un moment la magnificence rapide de ïlliade et la variété agréable de l' Odyssée; Linus crut que ces beaux vers avoient été faits par son père Apollon, et il étoit immobile, saisi Jet suspendu par un si doux chant: Hésiode tout émù ne pouvoit résister à ce charme. Enfin, revenant un peu à lui, il prononça ces paroles pleines de jalousie et d'indignation : « O Virgile, tu as fait des vers plus durables que l'airain et que le bronze ! Mais je te prédis qu'un jour on verra un enfant qui les traduira en sa langue , qui partagera avec toi la gloire d'avoir chanté les abeilles. »

HISTOIRE D'ALIBEG, PERSAN

)ha-Abbas, roi de Perse, faisant un '^^vojage , s'écarta de toute sa cour )our passer dans la campagne sans y ^^ètre connu, et pour y voir les peuples dans toute leur liberté naturelle; il prit seulement avec lui un de ses courtisans. « Je ne connois point, lui dit le roi, les véritables mœurs des hommes : tout ce qui nous aborde est déguisé. C'est l'art, et non pas la nature simple, qui se montre à nous. Je veux étudier la vie rustique, et voir ce genre d'hommes qu'on méprise tant, quoyqu'ils soient le vrai soutien de toute la société humaine. Je suis lassé de voir des courtisans qui m'observent pour me surprendre en me flatant. Il faut que j'aille voir des laboureurs et des bergers qui ne me connoissent pas. » Il passa avec son confident au milieu de plusieurs villages où l'on faisoit des danses; et il étoit ravi de trouver loin des

3o FABLEIV

cours des plaisirs tranquiles et sans dépense. Il fit un repas dans une cabane; et, comme il avoit grand faim, après avoir marché plus qu'à l'ordinaire, les alimens grossiers qu'il prit lui parurent plus agréables que tous les mets exquis de sa table. En passant dans une prairie semée de fleurs, qui bordoit un clair ruisseau , il apperçut un jeune berger qui joùoit de la flûte à l'ombre d'un grand ormeau, auprès de ses moutons paissants. Il l'aborde, il l'examine, il lui trouve une physionomie agréable, un air simple et ingénu, mais noble et gracieux. Les haillons dont le berger étoit couvert ne diminuoient point l'éclat de sa beauté. Le roi crût d'abord que c'étoit quelque personne de naissance illustre qui s'étoit déguisée; mais il apprit du berger que son père et sa mère étoient dans un village voisin, et que son nom étoit Alibeg. A mesure que le roi le questionnoit , il admiroit en lui un esprit ferme et raisonnable. Ses yeux étoient vifs, et n'avoient rien d'ardent et de farouche ; sa voix étoit douce, insinuante et propre à toucher. Son visage n'avoit rien de grossier; mais ce n'étoit pas une beauté molle et efféminée. Le berger, d'environ seize ans , ne sçavoit point qu'il fût tel qu'il paroissoit aux autres. Il croyoit penser, parler, être fait comme tous les autres bergers de son village. Mais, sans éducation, il avoit appris tout ce que la raison fait apprendre

FABLE IV 3l

à ceux qui l'écoutent. Le roy , l'ayant entretenu familièrement, en fut charmé ; il sçut de lui sur l'état des peuples tout ce que les rois n'apprennent jamais d'une foule de fiateurs qui les environne. De tems en tems il rioit de la naïveté de cet enfant, qui ne ménageoit rien dans ses réponses. C'étoit une grande nouveauté pour le roi que d'entendre parler si naturellement. Il fît signe au courtisan qui l'accompagnoit de ne point découvrir qu'il étoit le roi : car il craignoit qu'Alibeg ne perdît en un moment toute sa liberté et toutes ses grâces, s'il venoit à sçavoir devant qui il parloit. « Je vois bien, disoit le prince au courtisan, que la nature n'est pas moins belle dans les plus basses conditions que dans les plus hautes. Jamais enfant de roi n'a paru mieux né que celuici qui garde les moutons. Je me trouverois trop heureux d'avoir un fils aussi beau, aussi sensé et aussi aimable. 11 me paroît propre à tout; et, si on a soin de l'instruire, ce sera assurément un jour un grand homme. Je veux le faire élever auprès de moi. » Le roi emmena Alibeg, qui fut bien surpris d'apprendre à qui il s'étoit rendu agréable. On lui fit apprendre à lire, à écrire, à chanter, et ensuite on lui donna des maîtres pour les arts et pour les sciences qui ornent l'esprit. D'abord il fut un peu ébloui de la cour; et son grand changement de fortune changea un peu son

cœur. Son âge et sa faveur joints ensemble altérèrent un peu sa sagesse et sa modération. Au lieu de sa houlette, de sa flûte et de son habit de berger, il prit une robe de pourpre brodée d'or, avec un turban couvert de pierreries. Sa beauté effaça tout ce que la cour avoit de plus agréable; il se rendit capable des affaires les plus sérieuses, et mérita la confiance de son maître, qui, connoissant le goût exquis d'Alibeg pour toutes les magnificences d'un palais, lui donna enfin une charge très-considerable en Perse, qui est celle de garder tout ce que le prince a de pierreries et de meubles précieux.

Pendant toute la vie du grand Cha-Abbas, la faveur d'Alibeg ne fit que croître. A mesure qu'il s'avança dans un âge plus mûr, il se ressouvint enfin de son ancienne condition, et souvent il la regrettoit. « O! beaux jours! disoit-il à lui-même; jours innocens, jours où j'ai goûté une joye pure et sans péril; jours depuis lesquels je n'en ai vu aucun de si doux, ne vous reverrai-je jamais? Celui qui m'a privé de vous en me donnant tant de richesses m'a tout ôté. » Il voulut aller revoir son village; il s'attendrit dans tous les lieux où il avoit autrefois dansé, chanté, joué de la flûte avec ses compagnons. Il fit quelque bien à tous ses parens et à tous ses amis; mais il leur souhaita pour principal bonheur de ne quitter jamais la

FABLEIV 33

vie champêtre, et de n'éprouver jamais les malheurs de la cour.

Il les éprouva ces malheurs après la mort de son bon maître Cha-Abbas; son fils Cha-Sephi succéda à ce prince. Des courtisans envieux et |)!eins d'artifices trouvèrent moyen de le prévenir contre Alibeg. « Il a abusé, disoient-ils, de la confiance du feu roi. Il a amassé des trésors immenses, et a détourné plusieurs choses d'un très grand prix, dont il étoit dépositaire. » Cha-Sephi ctoit tout ensemble jeune et prince ; il n'en falloit pas tant pour être crédule, inappliqué et sans précaution. Il eut la vanité de vouloir paroître réformer ce que le roi son père avoit fait et juger mieux que lui. Pour avoir un prétexte de déposséder Alibeg de sa charge, il lui demanda, selon le conseil de ses courtisans envieux, de lui apporter un cimeterre garni de diamans d'un prix im.mense, que le roi son grand-pere avoit accoutumé de porter dans les combats. Cha-Abbas avoit fait autrefois ôter de ce cimeterre tous ces beaux diamants; et Alibeg prouva par de bons témoins que la chose avoit été faite par l'ordre du feu roi, avant que la charge eût été donnée à Alibeg. Quand les ennemis d'Alibeg virent qu'ils ne pouvoient plus se servir de ce prétexte pour le perdre, ils conseillèrent à Cha-Sephi de lui commander de faire dans quinze jours un inventaire exact de Fablis de Fénehn. 5

34 FABLEIV

tous les meubles précieux dont il étoit chargé. Au bout de cjuinze jours il demanda à voir luimême toutes choses. Alibeg lui ouvrit toutes les portes, et lui montra tout ce C[u'il avoit en garde. Rien n'y manquoit; tout étoit propre, bien rangé, et conservé avec grand soin. Le roi, bien étonné de trouver par tout tant d'ordre et d'exactitude, étoit presque revenu en faveur d'Alibeg, lorsqu'il apperçut au bout d'une grande galerie pleine de meubles très somptueux une porte de fer qui avoit trois grandes serrures. « C'est là, lui dirent à l'oreille les courtisans jaloux, qu' Alibeg a caché toutes les choses précieuses qu'il vous a dérobées. » Aussitôt le roi en colère s'écria : « Je veux voir ce qui est au-delà de cette porte. Qu'y avez-vous mis? Montrez-le-moi. » A ces mots Alibeg se jetta à ses genoux, le conjurant au nom de Dieu de ne lui ôter pas ce qu'il avoit de plus précieux sur la terre, k II n'est pas juste, disoit-il, que je perde en un moment ce qui me reste, et qui fait ma ressource, après avoir travaillé tant d'années auprès du roi votre père. Otez-moi, si vous voulez, tout le reste; mais laissez-moi ceci. » Le roy ne douta point que ce ne fût un trésor mal acquis qu'Alibeg avoit amassé. Il prit un ton plus haut, et voulut absolument qu'on ouvrît cette porte. Enfin Alibeg, qui en avoit les clefs, l'ouvrit luimême. On ne trouva en ce lieu que la houlette,

la flûte et l'habit de berger qu'Alibeg avoit porté autrefois, et qu'il revoyoit souvent avec joye, de peur d'oublier sa première condition. « Voilà, dit-il, ô grand roi, les précieux restes de mon ancien bonheur. Ni la fortune ni votre puissance n'ont pu me les ôter. Voilà mon trésor que je garde pour m'enrichir, quand vous m'aurez fait pauvre. Reprenez tout le reste; laissez-moi ces chers gages de mon premier état. Les voilà, mes vrais biens, qui ne me manqueront jamais. Les voilà, ces biens simples, innocens, toujours doux à ceux qui sçavent se contenter du nécessaire et ne se tourmentent point pour le superflu. Les voilà, ces biens dont la liberté et la sûreté sont les fruits. Les voilà, ces biens qui ne m'ont jamais donné un moment d'embarras. O chers instrumens d'une vie simple et heureuse 1 je n'aime que vous; c'est avec vous que je veux vivre et mourir. Pourquoi faut-il que d'autres biens trompeurs soient venus me tromper et troubler le repos de ma vie? Je vous les rends, grand roi, toutes ces richesses qui me viennent de votre libéralité. Je ne garde que ce que j'avois quand le roi votre pore vint par ses grâces me rendre malheureux. » Le roi, entendant ces paroles, comprit l'innocence d'Alibeg, et, étant indigné contre les courtisans qui l'avoient voulu perdre, il les chassa d'auprès de lui. Alibeg devint son principal officier, et fut chargé des

affaires les plus secrètes; mais il revoyoit tous les jours sa houlette, sa flûte et son ancien habit, qu'il tenoit toujours prêt dans son trésor pour les reprendre dès que la fortune inconstante troubleroit sa faveur. Il mourut dans une extrême vieillesse, sans avoir jamais voulu ni faire punir ses ennemis, ni amasser aucun bien, et ne laissant à ses parens que de quoi vivre dans la condition de bergers, qu'il crut toujours la plus sûre et la plus heureuse.

HISTOIRE DE ROSIMOND ET DE BRAMINTE

ijîçÇTyTTic^s»^) L etoit une lois un jeune homme plus ^5Ï>S;.' S^')''? beau que le jour, nommé Rosimond, X^-v^ K£>-^t^ et qui avoit autant d'esprit et de vertu ^àiiirbrîii2ï^ que son frère aîné Braminte étoit mal fait, désagréable, brutal et méchant. Leur mère, qui avoit horreur de son fils aîné, n' avoit des yeux que pour voir le cadet. L'aîné, jaloux, inventa une calomnie horrible pour perdre son frère. Il dit h son père que Rosimond alloit souvent chez un voisin, qui étoit son ennemi, pour lui rapporter tout ce qui se passoit au logis et pour lui donner les moyens d'empoisonner son père. Le père, fort emporté, battit cruellement son fils, le mit en sang, puis le tint trois jours en prison sans nourriture, et enfin le chassa de sa maison, en le menaçant de le tuer, s'il revenoit jamais. La mère épouvantée n'osa rien dire, elle ne fit que gémir. L'enfant s'en alla pleurant, et, ne sçachant où se

retirer, il traversa sur le soir un grand bois. La nuit le surprit au pied d'un rocher; il se mit à l'entrée d'une caverne sur un tapis de mousse, où couloit un clair ruisseau, et il s'y endormit de lassitude. Au point du jour, en s'éveillant, il vit une belle femme montée sur un cheval gris, avec une housse en broderie d'or, qui paroissoit aller à la chasse, u N'avez-vous point vu passer un cerf et des chiens? » lui dit-elle. Il répondit que non. Puis elle lui dit : « Il me semble que vous êtes affligé. Qu'avez-vous? lui dit-elle. Tenez, voilà une bague qui vous rendra le plus heureux et le plus puissant des hommes, pourvu que vous n'en abusiez jamais. Quand vous tournerez le diamant en dedans, vous serez d'abord invisible. Dès que vous le tournerez en dehors, vous paroîtrezà découvert. Quand vous mettrez l'anneau à votre petit doigt, vous paroîtrez le fils du roi, suivi de toute une Cour magnifique. Quand vous le mettrez au quatrième doigt, vous paroîtrez dans votre figure naturelle. » Aussitôt le jeune homme comprit que c'étoit une fée qui lui parloit. Après ces paroles, elle s'enfonça dans les bois. Pour lui, il s'en retourna aussitôt chez son père, avec impatience de faire l'essai de sa bague. Il vit et entendit tout ce qu'il voulut sans être découvert. Il ne tint qu'à lui de se venger de son frère, sans s'exposer à aucun danger; il se montra seulement à sa mère, l'em-

brassa, et lui dit toute sa merveilleuse avanture. Ensuite, mettant l'anneau enchanté à son petit doigt, il parut tout-à-coup comme le prince fils du roi, avec cent beaux chevaux et un grand nombre d'officiers richement vêtus. Son père fut bien étonné de voir le fils du roi dans sa petite maison; il étoit embarassé, ne sçachant quels respects il devoit lui rendre. Alors Rosimond lui demanda combien il avoit de fils. « Deux, répondit le père. — Je les veux voir. Faites-les venir tout à l'heure, luy dit Rosimond. Je les veux emmener tous deux à la cour pour faire leur fortune. » Le père timide répondit en hésitant : « Voilà l'aîné que je vous présente. — Où est donc le cadet? je le veux avoir aussi, dit encore Rosimond. — Il n'est pas ici, dit le père. Je l'avois châtié pour une faute, et il m'a quitté. » Alors Rosimond lui dit : « Il falloit l'instruire, mais non pas le chasser. Donnez-moi toujours l'aîné; qu'il me suive; et vous, dit-il, parlant au père, suivez deux gardes, qui vous conduiront au lieu que je leur marquerai. » Aussitôt deux gardes emmenèrent le père; et la fée dont nous avons parlé l'ayant trouvé dans une forêt, elle le frappa d'une verge d'or, et le fit entrer dans une caverne sombre et profonde, où il demeura enchanté. « Demeurez-y, dit-elle, jusqu'à ce que votre fils vienne vous en tirer. » Cependant le fils alla à la cour du roi, dans un tems

OÙ le jeune piince s'étoit embarqué pour aller faire la guerre dans une isle éloignée : il avoit été emporté par les vents sur des côtes inconnues, où après un naufrage il étoit captif chez un peuple sauvage. Rosimond parut à la cour comme s'il eût été le prince qu'on croyoit perdu , et que tout le monde pleuroit. Il dit qu'il étoit revenu par le secours de quelques marchands, sans lesquels il seroit péri : il fit la joye publique. Le roi parut si transporté qu'il ne pouvoit parler; et il ne se lassoit point d'embrasser ce fils qu'il avoit crû mort. La reine fut encore plus attendrie. On fit de grandes réjouissances dans tout le royaume. Un jour, celui qui passoit pour le prince dit à son véritable frère : « Braminte, vous voyez que je vous ai tiré de votre village pour faire votre fortune; mais je sçai que vous êtes un menteur, et que vous avez par vos impostures causé le malheur de votre frère Rosimond. Il est ici caché : je veux que vous parliez à lui, et qu'il vous reproche vos impostures. » Braminte, tremblant, se jetta à ses pieds et lui avoua sa faute. « N'importe, dit Rosimond, je veux que vous parliez à votre frère, et que vous lui demandiez pardon. Il sera bien généreux s'il vous pardonne; vous ne le méritez pas : il est dans mon cabinet, où je vous le ferai voir tout à l'heure. Cependant je m'en vais dans une chambre voisine, pour vous laisser librement avec lui. »

Braminte entra pour obéir dans le cabinet. Aussitôt Rosimond changea son anneau, passa dans cette chambre, et puis il entra par une autre porte de derrière avec sa figure naturelle, où Braminte fut bien honteux de le voir. Il lui demanda pardon, et lui promit de réparer toutes ses fautes. Rosimond l'embrassa en pleurant, lui pardonna et lui dit : « Je suis en pleine faveur auprès du prince. Il ne tient cju'à moi de vous faire périr ou de vous tenir toute votre vie dans une prison; mais je veux être aussi bon pour vous que vous avez été méchant pour moi. » Braminte, honteux et confondu, lui répondit avec soumission, n'osant lever les yeux ni le nommer son frère. Ensuite Rosimond fit semblant de faire un voyage en secret pour aller épouser une princesse d'un royaume voisin; mais sous ce prétexte il alla voir sa mère, à laquelle il raconta tout ce qu'il avoit fait à la cour, et lui donna dans le besoin quelque petit secours d'argent : car le roi lui laissoit prendre tout celui qu'il vouloit; mais il n'en prenoit jamais beaucoup. Cependant il s'éleva une furieuse guerre entre le roi et un autre roi voisin, qui étoit injuste et de mauvaise foi. Rosimond alla à la cour du roi ennemi, entra par le moyen de son anneau dans tous les conseils secrets de ce prince, demeurant toujours invisible. Il profita de tout ce qu'il apprit des mesures des ennemis. Il les prévint et les

déconcerta en tout; il commanda l'armée contre eux; il les défit entièrement dans une grande bataille, et conclut bien-tôt avec eux une paix glorieuse à des conditions équitables. Le roi ne songeoit qu'à le marier avec une princesse héritière d'un royaume voisin, et plus belle que les grâces; mais, un jour, pendant que Rosimond étoit à la chasse dans la même forêt où il avoit autrefois trouvé la fée, elle se présenta à lui, « Gardezvous bien, lui dit-elle d'une voix severe, de vous marier, comme si vous étiez le prince; il ne faut tromper personne; il est juste que le prince pour qui on vous prend revienne succéder à son père; allez le chercher dans une isle, où les vents que j'envoyerai enfler les voiles de votre vaisseau vous mèneront sans peine; hâtez-vous de rendre ce service à votre maître contre ce qui pourroit flater votre ambition, et songez à rentrer en homme de bien dans votre condition naturelle. Si vous ne le faites, vous serez injuste et malheureux, je vous abandonnerai à vos anciens malheurs. » Rosimond profita sans peine d'un si sage conseil. Sous prétexte d'une négociation secrète dans un Etat voisin, il s'embarqua sur un vaisseau, et les vents le menèrent d'abord dans l'isle où la fée lui avoit dit qu'étoit le vrai fils du roi. Ce prince étoit captif chez un peuple sauvage, où l'on lui faisoit garder des troupeaux. Rosimond invisible l'alla enlever dans

FABLEV 43

les pâturages, où il conduisoit son troupeau, et, le couvrant de son propre manteau qui étoit invisible comme lui, il le délivra des mains de ces peuples cruels; ils s'embarquèrent ensemble. D'autres vents, obéïssans à la fée, les ramenèrent ; ils arrivèrent ensemble dans la chambre du roi. Rosimond se présenta à lui, et lui dit : « Vous m'avez crû votre fils ; je ne le suis pas, mais je vous le rends; tenez, le voilà lui-même. » Le roi, bien étonné, s'adressa à son fils et lui dit : « N'est-ce pas vous, mon fils, qui avez vaincu mes ennemis et qui avez fait glorieusement la paix? Ou bien est-il vrai que vous avez fait un naufrage, que vous avez été captif, et que Rosimond vous a délivré? — Oiii, mon père, répondit-il. C'est lui qui est venu dans le pays 011 j'étois captif. Il m'a enlevé; je lui dois la liberté et le plaisir de vous revoir. C'est à lui et non pas à moi à qui vous devez la victoire. » Le roi ne pouvoit croire ce qu'on lui disoit; mais Rosimond, changeant sa bague, se montra au roi sous la figure du prince; et le roi épouvanté vit à la fois deux hommes qui lui parurent tous deux ensemble son mêm.e fils. Alors il offrit pour tant de services des sommes immenses à Rosimond, qui les refusa; il demanda seulement au roi la grâce de conserver à son frère Braminte une charge qu'il avoit à la cour. Pour lui, il craignit l'inconstance de la

fortune, l'envie des hommes et sa propre fragilité. Il voulut se retirer dans son village avec sa mère, où il se mit à cultiver la terre. La fée, qu'il revit encore dans les bois, lui montra la caverne où son père étoit, et lui dit les paroles qu'il falloit prononcer pour le délivrer. Il prononça avec une tressensible joye ces paroles. Il délivra son père, qu'il avoit depuis long-tems impatience de délivrer, et lui donna de quoi passer doucement sa vieillesse. Rosimond fut ainsi le bienfaiteur de toute sa famille, et il eut le plaisir de faire du bien à tous ceux qui avoient voulu lui faire du mal. Après avoir fait les plus grandes choses pour la cour, il ne voulut d'elle que la liberté de vivre loin de sa corruption. Pour comble de sagesse , il craignit que son anneau ne le tentât de sortir de sa solitude et ne le rengageât dans les grandes alTaires. Il retourna dans le bois où la fée lui avoit apparu si favorablement; il alloit tous les jours auprès de la caverne où il avoit eu le bonheur de la voir autrefois ; et c'étoit dans l'espérance de l'y revoir. Enfin elle s'y présenta encore à lui, et il lui rendit l'anneau enchanté. « Je vous rends, lui dit-il, un don d'un si grand prix, mais si dangereux, et duquel il est si facile d'abuser. Je ne me croirai en sûreté que quand je n'aurai plus de quoi sortir de ma solitude, avec tant de moyens de contenter toutes mes passions. »

Pendant que Rosimond rendoit cette bague, Braminte, dont le méchant naturel n'étoit point corrigé, s'abandonna à toutes ses passions, et voulut engager le jeune prince, qui étoit devenu roi, à traiter indignement Rosimond. La fée dit à Rosimond : « Votre frère, toujours imposteur, a voulu vous rendre suspect au nouveau roi et vous perdre; il mérite d'être puni, et il faut qu'il périsse. Je m'en vais lui donner cette bague que vous me rendez. » Rosimond pleura le malheur de son frère; puis il dit à la fée : « Comment prétendez-vous le punir par un si merveilleux présent? Il en abusera pour persécuter tous les gens de bien et pour avoir une puissance sans bornes. — Les mêmes choses, répondit la fée, sont un remède salutaire aux uns et un poison mortel aux autres. La prospérité est la source de tous les maux pour les méchans. Quand on veut punir un scélérat, il n'y a qu'à le rendre bien puissant pour le faire périr bientôt. » Elle alla ensuite au palais; elle se montra à Braminte sous la figure d'une vieille femme couverte de haillons; elle lui dit : " J'ai retiré des mains de votre frère la bague que je lui avois prêtée , et avec laquelle il s'étoit acquis tant de gloire : recevez-la de moi, et pensez, bien à l'usage que vous en ferez. » Braminte répondit en riant : « Je ne ferai pas comme mon frère, qui fut assez insensé pour aller

chercher le prince, au lieu de régner en sa place. » Braminte avec cette bague ne songea qu'à découvrir le secret de toutes les familles , qu'à commettre des trahisons, des meurtres et des infamies, qu'à écouter les conseils du roi, qu'à enlever les richesses des particuliers. Ses crimes invisibles étonnoienl tout le monde. Le roi, voyant tant de secrets découverts, ne sçavoit à quoi attribuer cet inconvénient; mais la prospérité sans bornes et l'insolence de Braminte lui firent soupçonner qu'il avoit l'anneau enchanté de son frère. Pour le découvrir, il se servit d'un étranger d'une nation ennemie, à qui il donna une grande somme. Cet homme vint la nuit offrir à Braminte de la part du roi ennemi des biens et des honneurs immenses, s'il vouloit lui faire sçavoir par des espions tout ce qu'il pourroit apprendre des secrets de son roi. Braminte promit tout,' alla même dans un lieu où on luy donna une somme très grande , pour commencer sa récompense. Il se vanta d'avoir un anneau qui le rendoit invisible. Le lendemain le roi l'envoya cherclfer et le fit d'abord saisir, on lui ôta l'anneau, et on trouva sur lui plusieurs papiers qui prouvoient ses crimes. Rosimond revint à la cour pour demander la grâce de son frère, qui lui fut refusée. On fit mourir Braminte; et l'anneau lui fut plus funeste qu'il n'avoit été utile à son frère.

Le roi, pour consoler Rosimond de la punition de Braminte, lui rendit l'anneau, comme un trésor d'un prix infini. Rosimond affligé n'en jugea pas de même; il retourna chercher la fée dans les bois. « Tenez, lui dit-il, voilà votre anneau. L'expérience de mon frère m'a fait comprendre ce que je n'avois pas bien compris d'abord quand vous me le dites. Gardez cet instrument fatal de la perte de mon frère. Helas! il seroil encore vivant; il n'auroit pas accablé de douleur et de honte la vieillesse de mon père et de ma mère. Il seroit peut-être sage et heureux, s'il n'avoit jamais eu de quoi contenter ses désirs. Oh qu'il est dangereux de pouvoir plus que les autres hommes ! Reprenez votre anneau. Malheur à ceux à qui vous le donnerez ! L'unique grâce que je vous demande, c'est de ne le donner jamais à aucune des personnes pour qui je m'intéresse. «

Page 1