‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 9 sur 31 · LE DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURGOGNE

LES AVANTURES D'ARISTONOUS

®f|iV^?^^ses ancêtres par des naufrages et par ^j(^^\3^] M d'autres malheurs, s'en consoloit par ■^^^^:^^sa vertu dans l'isle de Delos. Là il chantoit sur une lyre d'or les merveilles du Dieu qu'on y adore. Il cultivoit les Muses, dont il étoit aimé ; il recherchoit curieusement tous les secrets de la nature, le cours des astres et des cieux, Fables de Fénelon, r

l'ordre des élemens, la structure de l'univers qu'il mesuroit de son compas, la vertu des plantes, la conformation des animaux ; mais sur tout il s'étudioit lui-même, et s'appliquoit à orner son ame par la vertu : ainsi la fortune, en voulant l'abattre, l'avoit élevé à la véritable gloire, qui est celle de la sagesse.

Pendant qu'il vivoit heureux sans bien dans cette retraite, il apperçut un jour sur le rivage de la mer un vieillard vénérable, qui lui étoit inconnu; c'étoit un étranger qui venoit d'aborder en l'isle. Ce vieillard admiroit les bords de la mer, où il sçavoit que celte isle avoit été autrefois flotante ; il consideroit cette côte, où s'élevoient au-dessus des sables et des rochers de petites collines toujours couvertes d'un gason naissant et fleuri; il ne pouvoit assez regarder les fontaines pures et les ruisseaux rapides qui arrosoient cette délicieuse campagne; il s'avançoit vers les bocages sacrez qui environnent le temple du Dieu; il étoit étonné de voir cette verdure que les aquilons n'osent jamais ternir; et il consideroit déjà le temple d'un marbre de Paros plus blanc que la neige , environné de hautes colomnes de jaspe. Sophronime n'étoit pas moins attentif à considérer ce vieillard; sa barbe blanche tomboit sur sa poitrine; son visage ridé n'avoit rien de difforme; il étoit encore exempt des injures d'une vieillesse caduque; ses

yeux montroient une douce vivacité ; sa taille étoit haute et majestueuse, mais un peu courbée, et un bâton d'yvoire le soûtenoit. « O étranger, lui dit Sophronime, que cherchez-vous dans cette isle, qui vous paroît inconnue? Si c'est le temple du Dieu, vous le voyez de loin, et je m'offre de vous y conduire : car je crains les dieux, et j'ai appris ce que Jupiter veut qu'on fasse pour secourir les étrangers.

— J'accepte, répondit ce vieillard, l'offre que vous me faites avec tant de marques de bonté; je prie les dieux de récompenser votre amour pour les étrangers; allons vers le temple. )> Dans le chemin il raconta à Sophronime le sujet de son voyage. « Je m'appelle, dit-il, Aristonoûs, natif de Clazomene, ville d'Ionie située sur cette côte agréable qui s'avance dans la mer et semble s'aller joindre à l'isle de Chio, fortunée patrie d'Homère. Je naquis de parens pauvres, quoyque nobles; mon père, nommé Polystrate, qui étoit déjà chargé d'une nombreuse famille, ne voulut point m'élever; il me fit exposer par un de ses amis de Teos. Une vieille femme d'Erythre, qui avoit du bien auprès du lieu où l'on m'exposa, me nourrit de lait de chèvre dans sa maison; mais, comme elle avoit à peine de quoi vivre, dès que je fus en âge de servir, elle me vendit à un marchand d'esclaves qui me mena dans la Lycie. Il me vendit à Patate

à un homme riche et vertueux, nommé Alcine; cet Alcine eut soin de moi dans ma jeunesse : je lui parus docile, modéré, sincère, affectionné, et appliqué à toutes les choses honnêtes dont on voulut m'instruire; il me dévoua aux arts qu'Apollon favorise; il me fît apprendre la musique, les exercices du corps, et sur tout l'art de guérir les pla^'es des hommes. J'acquis bientôt une assez grande réputation dans cet art, qui est si nécessaire; et Apollon, qui m'inspira, me découvrit des secrets merveilleux. Alcine, qui m'aimoit de plus en plus et qui étoit ravi de voir le succès de ses soins pour moi, m'affranchit, et m'envoya à Damoclès, roi de Licaonie, qui, vivant dans les délices, aimoit la vie et craignoit de la perdre. Ce roi, pour me retenir, me donna de grandes richesses. Quelques années après, Damoclès mourut. Son fils, irrité contre moi par des flateurs, servit à me dégoûter de toutes les choses qui ont de l'éclat. Je sentis enfin un violent désir de revoir la Lycie, où j'avois passé si doucement mon enfance. J'esperois y retrouver Alcine, qui m'avoit nourri et qui étoit le premier auteur de toute ma fortune. En arrivant dans ce pays, j'appris qu'Alcine étoit mort après avoir perdu ses biens et souffert avec beaucoup de constance les malheurs de sa vieillesse. J'allai répandre des fleurs et des larmes sur ses cendres; je mis une inscription honorable sur son tombeau, et

je demanciai ce qu'étoient devenus ses enfans. On me dit que le seul qui étoit resté, nommé Oiciloque, ne pouvant se résoudre à paroître sans biens dans sa patrie, où son père avoit eu tant d'éclat, s'étoit embarqué dans un vaisseau étranger pour aller mener une vie obscure dans quelque isle écartée de la mer. On m'ajouta que cet Orciloque avoit fait naufrage, peu de tems après, vers l'isle de Carpathe, et qu'ainsi il ne restoit plus rien de la famille de mon bienfaiteur Alcine. Aussi-tôt je songeai à acheter la maison où il avoit demeuré, avec les champs fertiles qu'il possedoit autour. J'étoiî bien aise de revoir ces lieux, qui me rappelloient le doux souvenir d'un âge si agréable et d'un si bon maître. Il me sembloit que j'étois encore dans cette ûeuv de mes premières années où j'avois servi Alcine. A peine eus-je acheté de ses créanciers les biens de sa succession que je fus obligé d'aller à Clazomene. Mon père Polystrate et ma mère Phidiie étoient morts; j'avois plusieurs frères qui vivoient mal ensemble; aussi-tôt que je fus arrivé à Clazomene, je me présentai à eux avec un habit simple, comme un homme dépourvu de biens, en leur montrant les marques avec lesquelles vous sçavez qu'on a soin d'exposer les enfans. Ils furent étonnez de voir ainsi augmenter le nombre des héritiers de Polystrate, qui dévoient partager sa petite succession; ils voulurent même me

contester ma naissance, et ils refusèrent devant les juges de me reconnoître. Alors, pour punir leur inhumanité, je déclarai que je consentois à être comme un étranger pour eux ; je demandai qu'ils fussent exclus pour jamais d'être mes heriritiers. Les juges l'ordonnèrent; et alors je montrai les richesses que j'avois apportées dans mon vaisseau; je leur découvris que j'étois cet Aristo- Doûs qui avoit acquis tant de trésors auprès de Damoclès, roi de Licaonie, et que je ne m'étois jamais marié.

« Mes frères se repentirent de m'avoir traité si injustement; et, dans le désir de pouvoir être un jour mes héritiers, ils firent les derniers efforts, mais inutilement, pour s'insinuer dans mon amitié : leur division fut cause que les biens de notre père furent vendus; je les achetai, et ils eurent la douleur de voir tout le bien de notre père passer dans les mains de celui à qui ils n'avoient pas voulu en donner la moindre partie : ainsi ils tombèrent tous dans une affreuse pauvreté. Mais, après qu'ils eurent assez senti leur faute, je voulus leur montrer mon bon naturel; je leur pardonnai, je les reçus dans ma maison, je leur donnai à chacun de quoi gagner du bien dans le commerce de la mer ; je les réunis tous, eux et leurs enfans demeurèrent ensemble paisiblement chez moi; je devins le père commun de toutes ces différentes familles ; par

leur union et par leur application au travail, ils amassèrent bientôt des richesses considérables. Cependant la vieillesse, comme vous le voyez, est venue frapper à ma porte, elle a blanchi mes cheveux et ridé mon visage; elle m'avertit que je ne jouirai pas long-tems d'une si parfaite prospérité. Avant que de mourir, j'ai voulu voir encore une dernière fois cette terre qui m'est si chère, et qui me touche plus que ma patrie même, cette Lycie où j'ai appris à être bon et sage sous la conduite du vertueux Alcine. En j repassant par mer, j'ai trouvé un marchand d'une des isles Cyclades , qui m'a assuré qu'il restoit encore à Delos un fils d'Orciloque , qui imitoit la sagesse et la vertu de son grand-pere Alcine : aussitôt j'ai quitté la route de Lycie, et je me suis hâté de venir chercher, sous les auspices d'Apollon, dans son isle, ce précieux reste d'une famille à qui je dois tout. Il me reste peu de tems à vivre : la Parque, ennemie de ce doux repos que les Dieux accordent si rarement aux mortels, se hâtera de trancher mes jours ; mais je serai content de mourir, pourvu que mes yeux, avant que de se fermer à la lumière, ayent vu le petit-fils de mon maître. Parlez maintenant , ô vous qui habitez avec lui dans cette isle, le connoissez-vous? pouvez-vous me dire où je le trouverai? Si vous me le faites voir, puissent les Dieux en récompense vous faire

voir sur vos genoux les enfans de vos enfans jusqu'à la cinquième génération! Puissent les Dieux conserver toute votre maison dans la paix et dans l'abondance pour fruit de votre vertu ! » Pendant qu'Aristonoiis parloit ainsi, Sophronime versoit des larmes mêlées de joye et de douleur. Enfin il se jette sans pouvoir parler au cou du vieillard, il l'embrasse, il le serre, et il pousse avec peine ces paroles entrecoupées de soupirs :

« Je suis, ô mon père, celui que vous cherchez; vous voyez Sophronime, petit-fils de votre ami Alcine : c'est moi ; et je ne puis douter, en vous écoutant, que les dieux ne vous ayent envoyé ici pour adoucir mes maux. La reconnoissance, qui sembloit perdue sur la terre , se retrouve en vous seul : j'avois oui dire dans mon enfance qu'un homme célèbre et riche établi en Lycaonie avoit été nourri chez mon grand père; mais, comme Orci- Ipque mon père, qui est mort jeune, me laissa au berceau, je n'ai sçu ces choses que confusément, je n'ai osé aller en Lycaonie dans l'incertitude; et j'ai mieux aimé demeurer dans cette isle, me consolant dans mes malheurs par le mépris des vaines richesses et par le doux emploi de cultiver les Muses dans la maison sacrée d'Apollon. La sagesse, qui accoutume les hommes à se passer de peu et à être tranquiles, m'a tenu lieu jusqu'ici de tous les autres biens. »

En achevant ces paroles, Sophronime, se voyant arrivé au temple, proposa à Aristonoùs d'y faire sa prière et ses offrandes. Ils firent au Dieu un sacrifice de deux brebis plus blanches que la neige, et d'un taureau qui avoit un croissant sur le front, entre les deux cornes; ensuite ils chantèrent des vers en l'honneur du Dieu qui éclaire l'univers, qui règle les saisons, qui préside aux sciences, et qui anime le choeur des neuf Muses. Au sortir du temple, Sophronime et Aristonoùs passèrent le reste du jour à se raconter leurs avantures. Sophronime reçut chez lui le vieillard avec la tendresse et le respect qu'il auroit témoigné à Alcine même, s'il eût été encore vivant. Le lendemain ils partirent ensemble, et firent voile vers la Lycie. Aristonoiis mena Sophronime dans une fertile campagne sur le bord du fleuve Xanthe, dans les ondes duquel Apollon, au retour de la chasse, couvert de poussière, a tant de fois plongé son corps et lavé ses beaux cheveux blonds. Ils trouvèrent le long de ce fleuve des peupliers et des saules, dont la verdure tendre et naissante cachoit les nids d'un nombre infini d'oiseaux, qui chantoient nuit et jour. Le fleuve, tombant d'un rocher avec beaucoup de bruit et d'écume, brisoit ses flots dans un canal plein de petits cailloux ; toute la plaine étoit couverte de moissons dorées; les colines, qui s'élevoient en amphithéâtre, étoient chargées de seps

de vignes et d'aibres fruitiers. Là toute la nature étoit riante et gracieuse; le ciel étoit doux et serein, et la terre toujours prête à tirer de son sein de nouvelles richesses pour payer les peines du laboureur. En s' avançant le long du fleuve, Sophronime apperçut une maison simple et médiocre, mais d'une architecture agréable, avec de justes proportions. Il n'y trouva ni marbre, ni or, ni argent, ni yvoire , ni meubles de pourpre; tout y étoit propre et plein d'agrément et de commodité, sans magnificence. Une fontaine couloit au milieu de la cour et formoit un petit canal le long d'un tapis verd ; les jardins n'étoient point vastes : on y voyoit des fruits et des plantes utiles pour nourrir les hommes; aux deux cotez du jardin paroissoient deux bocages , dont les arbres étoient presque aussi anciens que la terre leur mère , et dont les rameaux épais faisoient une ombre impénétrable aux rayons du soleil. Ils entrèrent dans un salon, où ils firent un doux repas des mets que la nature fournissoit dans les jardins; et on n'y voyoit rien de ce que la délicatesse des hommes va chercher si loin et si chèrement dans les villes : c'étoit du lait aussi doux que celui qu'Apollon avoit le soin de traire pendant qu'il étoit berger chez le roi Admete ; c'étoit du miel plus exquis que celui des abeilles d'Hybla en Sicile, ou du mont Hymette dans l'Attique; il y avoit des légumes

du jardin, et des fruits qu'on venoit de cueillir. Un vin plus délicieux que le nectar couloit des grands vases dans des coupes ciselées. Pendant ce repas frugal, mais doux et tranquile, Aristonous ne voulut point se mettre à table. D'abord il fit ce qu'il put, sous divers prétextes, pour cacher sa modestie; mais enfin, comme Sophronime voulut le presser, il déclara qu'il ne se résoudroit jamais à manger avec le petit-fils d'Alcine , qu'il avoit si long-tems servi dans la même salle. « Voilà, lui disoit-il, où ce sage vieillard avoit accoutumé de manger; voilà où il conversoit avec ses amis; voilà où il joûoit à divers jeux ; voici où il se promenoit en lisant Hésiode et Homère; voici où il se reposoit la nuit. « En rappellant ces circonstances, son cœur s'attendrissoit et les larmes couloient de ses yeux. Après le repas, il mena Sophronime voir la belle prairie où erroient ses grands troupeaux mugissans sur le bord du fleuve; puis ils apperçûrent les troupeaux de moutons qui revenoient des gras pâturages; les mères bêlantes et pleines de laif y étoient suivies de leurs petits agneaux bondissans. On voyoit par tout les ouvriers empressez, qui aimoient le travail pour l'intérêt de leur maître doux et humain, qui se faisoit aimer d'eux et leur adoucissoit les peines de l'esclavage.

Aristonous, ayant montré à Sophronime cette

maison, ces esclaves, ces troupeaux et ces terres devenues si fertiles par une soigneuse culture, lui dit ces paroles : « Je suis ravi de vous voir dans l'ancien patrimoine de vos ancêtres ; me voilà content, puisque je vous mets en possession du lieu où j'ai servi si long-tems Alcine. Jouissez en paix de ce qui étoit à lui; vivez heureux, et préparezvous de loin par votre vigilance une fin plus douce que la sienne. » En même tems il lui fait une donation de ce bien, avec toutes les solemnitez prescrites par les loix, et il déclare qu'il exclut de sa succession ses héritiers naturels, si jamais ils sont assez ingrats pour contester la donation qu'il a faite au petit-fîls d'Alcine, son bienfaiteur. Mais ce n'est pas assez pour contenter le cœur d'Aristonoiis. Avant que de donner sa maison, il l'orne toute entière de meubles neufs, simples et modestes, à la vérité, mais propres et agréables; il remplit les greniers des riches présens de Cerès, et le celier d'un vin de Chio, digne d'être servi par la main de Hebé ou de Ganj'mede à la table du grand Jupiter ; il y met aussi du vin Parmeniea, avec une abondante provision de miel d'Hymette et d'Hybla, et d'huile d'Atiique, presque aussi douce que le miel même. Enfin il y ajoiîte d'innombrables toisons d'une laine fine et blanche comme la neige, riches dépouilles des tendres brebis qui paissoient sur les montagnes d'Arcadie et

dans les gras pâturages de Sicile. C'est en cet état qu'il donne sa maison à Sophronime ; il lui donne encore cinquante talens euboïques , et réserve à ses parens les biens qu'il possède dans la péninsule de Clazomene, aux environs de Smyrne, de Lebede et de Colophon, qui étoient d'un très-grand prix. La donation étant faite, Aristonoûs se rembarque dans son vaisseau pour retourner dans rionie. Sophronime, étonné et attendri par des bienfaits si magnifiques, l'accompagne jusqu'au vaisseau les larmes aux yeux, le nommant toujours son père et le serrant entre ses bras. Aristonoûs arriva bientôt chez lui par une heureuse navigation : aucun de ses parens n'osa se plaindre de ce qu'il venoit de donner à Sophronime. « J'ai laissé, leur disoit-il, pour dernière volonté dans mon testament cet ordre que tous mes biens seront vendus et distribuez aux pauvres de l'Ionie, si jamais aucun de vous s'oppose au don que je viens de faire au pelit-fîls d'Alcine. » Le sage vieillard vivoit en paix, et joùissoit des biens que les Dieux avoient accordez à sa vertu. Chaque année, malgré sa vieillesse, il faisoit un voyage en Lycie pour revoir Sophronime, et pour aller faire un sacrifice sur le tombeau d'Alcine, qu'il avoit enrichi des plus beaux ornemens de l'architecture et de la sculpture. Il avoit ordonné que ses propres cendres, après sa mort, seroient portées dans le même

tombeau, afin qu'elles reposassent avec celles de son cher maître. Chaque année au printemps, Sophronime, impatient de le revoir, avoit sans cesse les yeux tournez vers le rivage de la mer pour tâcher de découvrir le vaisseau d'Aristonoùs, qui arrivoit dans cette saison. Chaque année il avoit le plaisir de voir venir de loin au travers des ondes ameres ce vaisseau qui lui étoit si cher; et la venue de ce vaisseau lui étoit infiniment plus douce que toutes les grâces de la nature renaissante au printems, après les rigueurs de l'affreux hjver.

Une année, il ne voyoit point venir comme les autres ce vaisseau tant désiré j il soûpiroit amèrement ; la tristesse et la crainte étoient peintes sur son visage; le doux sommeil fuyoit loin de ses yeux; nul mets exquis ne lui sembloit doux; il étoit inquiet, allarmé du moindre bruit; toujours tourné vers le port, il demandoit à tous momens si on n'avoit point vu quelque vaisseau venu d'Ionie : il en vit un; mais, helas! Aristonoùs n'y étoit pas, il ne portoit que ses cendres dans une urne d'argent. Amphiclès, ancien ami du mort et à peu près du même âge, fidèle exécuteur de ses dernières volontez, apportoit tristement cette urne. Quand il aborda Sophronime, la parole leur manqua à tous deux, et ils ne s'exprimèrent que par leurs sanglots. Sophronime, ayant baisé l'urne et l'ayant

arrosée de ses larmes, parla ainsi : « O vieillard! vous avez fait le bonheur de ma vie, et vous me causez maintenant la plus cruelle de toutes les douleurs : je ne vous verrai plus; la mort me seroit douce pour vous voir et pour vous suivre dans les Champs Elisées, où votre ombre jouit de la bienheureuse paix que les Dieux justes réservent à la vertu. Vous avez ramené en nos jours la justice, la pieté et la reconnoissance sur la terre ; vous avez montré dans un siècle de fer la bonté et l'innocence de l'âge d'or. Les Dieux, avant que de vous couronner dans le séjour des justes, vous ont accordé ici-bas une vieillesse heureuse, agréable et longue; mais, helas ! ce qui devroit toujours durer n'est jamais assez long. Je ne sens plus aucun plaisir à jouir de vos dons, puisque je suis réduit à en jouir sans vous. O chère Ombre ! quand est-ce que je vous suivrai? Précieuses cendres, si vous pouvez sentir encore quelque chose, vous ressentirez sans doute le plaisir d'être mêlées à celles d'Alcine : les miennes s'y mêleront aussi un jour. En attendant, toute ma consolation sera de conserver ces restes de ce que j'ai le plus aimé. O Aristonoiis ! ô Aristonoûs ! non, vous ne mourrez point, et vous vivrez toujours dans le fond de mon cœur; plutôt m'oublier moi-même que d'oublier jamais cet homme si aimable, qui m'a tant aimé, qui aimoit tant la vertu, à qui je devois tout! »

Après ces paroles entrecoupées de profonds soupirs, Sophronime mit l'urne dans le tombeau d'Alcine; il immola plusieurs victimes, dont le sang inonda les autels de gason qui environnoient le tombeau; il répandit des libations abondantes de vin et de lait; il brûla des parfums venus du fond de l'Orient, et il s'éleva un nuage odoriférant au milieu des airs. Sophronime établit à jamais pour toutes les années dans la même saison des jeux funèbres en l'honneur d'Alcine et d'Aristonoûs : on y venoit de la Carie, heureuse et fertile contrée; des bords enchantez du Méandre, qui se joue par tant de détours, et qui semble quiter à regret le pays qu'il arrose ; des rives toujours vertes du Caystre; des bords du Pactole, qui roule sous ses flots un sable doré ; de la Pamphylie, que Cerès, Pomone et Flore ornent à l'envi; enfin des vastes plaines de la Cilicie, arrosées comme un jardin par les torrens qui tombent du mont Taurus, toujours couvert de neiges. Pendant cette fête si solemnelle, les jeunes garçons et les jeunes filles, vêtues de robes traînantes de lin, plus blanches que les lys, chantoient des hymnes à la louange d'Alcine et d'Aristonoùs : car on ne pouvoit louer l'un sans louer aussi l'autre, ni séparer deux hommes si étroitement unis même aorès leur mort.

Ce qu'il y eut de plus merveilleux, c'est que^

dès le premier jour, pendant que Sophronime faisoit les libations de vin et de lait, un myrthe d'une verdure et d'une odeur exquise naquit au milieu du tombeau, et éleva tout-à-coup sa tète touffue pour couvrir les deux urnes de ses ramaux et de son ombre : chacun s'écria qu'Aristonoùs en récompense de sa vertu avoit été changé par les Dieux en un arbre si beau. Sophronime prit soin de l'arroser lui-même et de l'honorer comme une divinité. Cet arbre , loin de vieillir, se renouvelle de dix ans en dix ans; et les Dieux ont voulu faire voir par cette merveille que la vertu, qui jette un si doux parfum dans la mémoire des hommes, ne meurt jamais.

Fables de Fénelon.

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