‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 25 sur 31 · LE SINGE · texte numérisé non relu

LE SINGE

M vieux singe malin étant mort, son >mbre descendit dans la sombre de- ;meure de Pluton , où elle demanda à retourner parmi les vivans. Pluton vouloit la renvoyer dans le corps d'un âne pesant et stupide, pour lui ôter sa souplesse, sa vivacité et sa malice. Mais elle fit tant de tours plaisans et badins que l'inflexible roi des enfers ne put s'empêcher de rire, et lui laissa le choix d'une condition; elle demanda à entrer dans le corps d'un perroquet. « Au moins, disoit-elle, je conserverai par là quelque ressemblance avec les hommes que j'ai si longtems imités. Etant singe, je faisois des gestes comme eux; et, étant perroquet, je parlerai avec eux dans les plus agréables conversations. » A peine l'amedu singe fut introduite dans ce nouveau métier qu'une vieille femme causeuse l'acheta. Il fît ses délices; elle le mit dans une belle cage. Il faisoil bonne chère et discouroit toute la journée avec la vieille radoteuse, qui ne parloit pas plus Fables de Fénelon. l3

sensément que lui. Il joint à son nouveau talent d'étourdir tout le monde je ne sçai quoi de son ancienne profession. Il remûoit sa tête ridiculement. Il faisoit craquer son bec; il agitoit ses aîles de cent façons, et faisoit de ses pattes plusieurs tours, qui sentoient encore les grimaces de Fagotin. La vieille prenoit à toute heure ses lunettes pour l'admirer. Elle étoit bien fâchée d'être un peu sourde et perdre quelquefois des paroles de son perroquet, à qui elle trouvoit plus d'esprit qu'à personne. Ce perroquet gâté devint bavard, importun et fou. Il se tourmenta si fort dans sa cage, et but tant de vin avec la vieille, qu'il en mourut. Le voilà revenu devant Pluton, qui voulut cette fois le faire passer dans le corps d'un poisson pour le rendre muet; mais il fit encore une farce devant le roi des Ombres; et les princes ne résistent gueres aux demandes des mauvais plaisans qui les flatent. Pluton accorda donc à celui-ci qu'il iroit dans le corps d'un homme; mais, comme le Dieu eut honte de l'envoyer dans le corps d'un homme sage et vertueux, il le destina au corps d'un harangueur ennuyeux et importun, qui mentoit, qui se vantoit sans cesse, qui faisoit des gestes ridicules, qui se moquoit de tout le monde, qui interrompoit toutes les conversations les plus polies et les plus solides pour dire rien, ou les sottises les plus grossières. Mercure, qui le reconnut

dans ce nouvel état, lui dit en riant : « Ho ! ho ! je te reconnois, tu n'es qu'un composé du singe et du perroquet, que j'ai vu autrefois. Qui t'ôteroit tes gestes et tes paroles apprises par cœur sans jugement ne iaisseroit rien de toi. D'un joli singe et d'un bon perroquet, on n'en fait qu'un sot homme. Oh ! combien d'hommes dans le monde, avec des gestes façonnés, un petit caquet et un air capable, n'ont ni sens ni conduite! »

Page 1