‹ Fables, composées pour l'éducation du duc de Bourgogne [par] De La Mothe-Fénelon. Avec une préfChapitre 26 sur 31 · LES DEUX LIONCEAUX · texte numérisé non relu

LES DEUX LIONCEAUX

^^JEUX lionceaux avoient été nourris en- *i^ semble dans la même forêt : ilsétoient 'de même âge, de même taille, de ■ même force. L'un fut pris dans de grands filets à une chasse du Grand Mogol; l'autre demeura dans des montagnes escarpées. Celui qu'on avoit pris fut mené à la Cour, où il vivoit dans les délices; on lui donnoit chaque jour une gaselle à manger; il n'avoit qu'à dormir dans une loge, où on avoit soin de le faire coucher mollement. Un eunuque blanc avoit soin de peigner deux fois le jour sa longue crinière dorée. Comme il étoit apprivoisé, le roi même le caressoit souvent; il étoit gras, poli, de bonne mine, et magnifique, car il portoit un colier d'or, et on lui mettoit aux oreilles des pendans garnis de perles et de diamants; il méprisoit tous les autres lions qui étoient dans les loges voisines, moins belles que la sienne, et qui n'étoient pas en faveur comme lui. Ces prosperitez lui enflèrent le cœur; il crut être un grand personnage, puisqu'on le traitoit si honorablement. La Cour où il brilloit lui donna

le goût de l'ambition; il s'imaginoit qu'il auroit été un héros, s'il eût habité les forêts. Un jour, comme on ne l'attachoit plus à sa chaîne, il s'enfuit du palais et retourna dans le pays où il avoit été nourri. Alors le roi de toute la nation lionne venoit de mourir, et on avoit assemblé les états pour lui choisir un successeur. Parmi beaucoup de prétendants, il y en avoit un qui eifaçoit tous les autres par sa fierté et par son audace; c'étoit cet autre lionceau qui n'avoit point quitté les déserts. Pendant que son compagnon avoit fait fortune à la Cour, le solitaire avoit souvent aiguisé son courage par une cruelle faim : il étoit accoutumé à ne se nourir qu'au travers des plus grands périls et par des carnages. Il déchiroit et troupeaux et bergers; il étoit maigre, hérissé, hideux ; le feu et le sang sortoient de ses yeux; il étoit léger, nerveux, accoutumé à grimperet à s'élancer, intrépide, contre les épieux et les dards. Les deux anciens compagnons demandèrent le combat, pour décider qui regneroit; mais une vieille lionne sage et expérimentée, dont toute la république respectoit les conseils, fut d'avis de mettre d'abord sur le trône celui qui avoit étudié la politique à la Cour. Bien des gens murmuroient, disant qu'elle vouloit qu'on préférât un personnage vain et voluptueux à un guerrier qui avoit appris dans la fatigue et dans les périls à soutenir les grandes affaires. Cepen-

dant l'autorité de la vieille lionne prévalut : on mit sur le trône le lion de Cour. D'abord il s'amollit dans les plaisirs; il n'aima que le faste; il usoit de souplesse et de ruse pour cacher sa cruauté et sa tyrannie. Bientôt il fut haï, méprisé, détesté. Alors la vieille lionne dit : « Il est tems de le détrôner. Je sçavois bien qu'il étoit indigne d'être roi ; mais je voulois que vous en eussiez un gâté par la mollesse et par la politique, pour vous mieux faire sentir ensuite le prix d'un autre, qui a mérité la royauté par sa patience et par sa valeur. C'est maintenant qu'il faut les faire combattre l'un contre l'autre. » Aussitôt on les mit dans un champ clos, où les deux champions servirent de spectacle à l'assemblée; mais le spectacle ne fut pas long. Le lion amolli trembloit, et n'osoit se présenter à l'autre : il fuit honteusement et se cache; l'autre le poursuit, et lui insulte. Tous s'écrièrent : a II faut l'égorger, et le mettre en pièces. — Non, non, répondit son adversaire, quand on a un ennemi si lâche, il y auroit de la lâcheté à le craindre. Je veux qu'il vive ; il ne mérite pas de mourir. Je sçaurai bien régner sans m'embarasser de le tenir soumis. » En effet, le vigoureux lion régna avec sagesse et autorité. L'autre fut très content de lui faire bassement sa cour, d'obtenir de lui quelques morceaux de chair, et de passer sa vie dans une oisiveté honteuse.

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