D'AGRICULTURE, SCIENCES ET ARTS DU DÉPARTEMENT DU NORD
Messieurs,
Recevoir parmi vous un bienveillant accueil , Être l'objet d'un choix qui chatouille l'orgueil,
Voir des gens d'un si haut mérite Du domaine des arts reculer la limite, Les entendre causer pendant une heure ou deux , Se mêler dans leurs rangs et s'asseoir auprès d'eux
Comme étant sur la même ligne, Cet honneur est fort grand ; je le tiens pour insigne;
Mais, pour en être satisfait, C'est peu de l'obtenir, il faut s'en montrer digne, Et ce n'est point pour moi que ce bonheur est fait;
J'ai besoin de trop d'indulgence.
En ce vaste foyer d'esprit et de savoir,
Chacun de vous, messieurs, pour le commun avoir,
Apporte un riche lot; le mien c'est l'indigence.
Je le dis avec bonne foi, Car c'est tel que je suis que je tiens à paraître; Quel sera le secours dont je pourrai vous être"?
Et qu'allez-vous faire de moi?
Je me le demande à moi-même.
Impuissant à vous seconder, N'allez point m'appeler à résoudre un problème,
Et moins encor me demander, Pour mieux ouvrir la terre et la mieux féconder, Quels sillons doit tracer le soc de Triptolème ; En cet heureux pays qu'on ne peut qu'admirer,
Entant gâté de la nature,
Quelles lois ont fait prospérer Ce premier de nos arts, l'art de l'agriculture, Quels biens pour elle encor se peuvent préparer, Du temps et de vos soins ce qu'on doit espérer, Des systèmes nouveaux ce qu'on peut se promettre , Ce qu'il en faut laisser, ce qu'il en faut admettre ; Je n'ai point l'esprit propre à risquer un avis Sur de savants progrès que je n'ai point suivis.
Et sur ces grands sujets d'intérêt agricole De quelle autorité vous serait ma parole
Si j'avais à délibérer Quels essais sont à faire et s'il faut préférer Le blé dit Fellemberg au blé de Tartarie Ou le lin de Provence au lin de Sibérie?
Ailleurs , voyez mon embarras ,
VA je dirai ma peine extrême, S'il me fallait combattre ou défendre un système
Sur l'utilité des haras ;
Si vous m'appeliez à descendre
Dans tout l'intéressant détail Des travaux de la ferme et des soins du bétail;
Que de choses alors il me faudrait apprendre , Si surtout, de vos mains acceptant un travail
Qu'à peine je pourrais comprendre, Commentant et Synclair, et Dombasle, et Darblay, J'avais à conquérir au profit de la Flandre Ou la toison d'Espagne ou la toison d'Isley !
Voyageur agronome, irai-je en Palestine Des trésors de Cérès rechercher l'origine, Admettre ou démentir ces rapports prétendus Que les blés , sur la terre à foison répandus ,
Ont eu pour première patrie Les vallons du Jourdain, les champs de la Syrie;
Ou, portant mes regards par delà l'Atlantique,
Suivrai-je, au nord de l'Amérique, Ce nouveau Prométhée, ardent, audacieux , Allant ravir aux cieux Le secret de l'orage ; Et viendrai-je, apportant les fruits de son courage Montrer à mon pays par quel heureux moyen Et par quels procédés de physique nouvelle Franklin, au nouveau monde envié par l'ancien,
Non moins digne savant qu'illustre citoyen. De l'électricité dirigeant l'étincelle, Apprit à conjurer et la foudre et la grêle?
A tant d'importantes merveilles Si plusieurs parmi vous ont consacré leurs veilles, Si d'autres, observant dans ses nouveaux rapports
La société rajeunie.
Ont su , par leur nobles efforts , Déterminer la nouvelle harmonie
Qui doit régner de toutes parts Entre les lois, les mœurs, les lettres et les arts;
De tels sujets, livrés à leur persévérance,
Si bien faits pour remplir vos doctes entretiens ,
Dignes de leur travaux, sont interdits aux miens;
Car il est trop vrai que ces choses, Jeux faciles pour vous, pour moi sont lettres closes.
Que si je sais trop peu , n'en soyez pas surpris : Je suis plein du regret de n'avoir rien appris. J'en accuse les temps, mes devoirs, la paresse,
La paresse surtout, trop accorte déesse, Que j'aime toujours plus, et qui, plus je vieillis, Me l'ait chérir ses biens toujours mieux accueillis. Qu'elle reçoive ici mon fugitif hommage !
Mais je m'entends tenir ce sévère langage : k Quoi! reçu parmi nous et dans nos rangs admis, Tiendriez-vous si peu ce qu'on s'était promis ? Faudra-t-il vous compter comme un membre inutile ? Aucun sol n'est jamais tout à fait infertile. »
— Quelquefois, il est vrai, pour de discrets amis, Dans un vers négligé qui veut être facile,
Je cherche à retrouver l'art de bien raconter.
— « C'est là tout votre lot"? Quel passe-temps futile!
Et sur quoi pouvons-nous compter?
Nous direz-vous, au moins, quelque chose d'utile, De bon, de beau, d'agréable, et surtout
Qu'on ne rencontre point partout?
Conter, c'est venir tard ; la matière est usée. Que ferez-vous sortir d'une mine épuisée? C'est un genre, d'ailleurs, qui n'es! plus en crédit. »
D'UN DISC Or US. I 1
— Je le sais; mais j'en crois le maître qui l'a dit : .. La feinte est un pays plein de terres désertes; » Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. » Et ce champ ne se peut tellement moissonner » Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. » Le maître a, d'autre part, qualifié la fable : k. Une ample comédie à cent actes divers •• Et dont la scène est l'univers. »
Eh bien! cet univers, où tout est périssable, Dont tous les monuments sont bâtis sur le sable,
Où tout succès se résout en revers, Où tout ce qui fut corps change , se dénature ,
Devient poussière ou pourriture Ou détruit par le temps ou rongé par les vers ; Ce globe obéissant aux lois de sa nature.
Et qui, sur son axe emporté.
Dans les espaces sans mesure
Roule à travers l'immensité; Cette terre, admirable en sa fécondité, Où viennent tour à tour s'agiter tous les êtres. Qui change incessamment d'habitants et de maîtres, Qui, toujours en travail et jamais en repos, Voit sortir de son sein et les biens et les maux,
C'est là le vaste champ qu'a marqué la Fontaine. La fable s'en empare ; elle en fait son domaine : Et les âges anciens et les âges nouveaux,
Tout est à moi, dit-elle.
Le fabuliste, alors, de prendre ses pinceaux.
Le monde de nos jours a sa face nouvelle.
Après un théâtre détruit,
C'est un théâtre reconstruit Où viennent figurer de nouveaux personnages,
De nouveaux fous , de nouveaux sages ; Comme il est d'autres mœurs, il est d'autres travers. J'embrasse d'un coup d'œil ma course tout entière. Elle est grande à plaisir, et, certes, la matière Ne vous manquera pas ; rassurez-vous , mes vers.
Vous le voyez, messieurs, je viens de vous décrire
Le cercle des amusements Où mon esprit se livre en ses délassements. Dans ce travail léger, qui n'est point la satire. Si quelque trait malin parfois vous fait sourire
Je serai fier d'un tel succès !
l'ourlant ne croyez pas qu'à ce point je m'abuse
De m'imaginer que ma muse Doit trouver près de vous un favorable accès. Tant d'honneur ne sied point à de faibles essais Mais laissons ce propos, et, sans art cadencées. Ramenons à leur but mes rimes commencées Et, puisque j'ai parlé de cet art invente
Pour déguiser sous un voile emprunté
La vérité quelquefois trop austère, Essayons de tracer avec légèreté
Quelques traits de son caractère :
La fable vit d'esprit, de sens et de gaîté; Elle aime l'ornement, mais non point la parure; Quelque peu de vivacité Ne messied point à son allure ; Son air, c'est la simplicité, Son abord, la douceur; son maintien, la décence; Son élément, la liberté, Et son instinct lui dit que la licence Serait l'écueil de sa moralité.
Qu'elle entre avec ses dons sur la nouvelle scène Où tant d'objets piquants viennent, de toutes parts.
S'offrir à ses malins regards ; Son langage sera celui de la Fontaine,
S'il se retrouvé toutefois.
Pour arriver encore à l'oreille des rois, Pour charmer les esprits, pour plaire encore aux belles. Elle ramènera ses héros d'autrefois.
Le singe et le renard, aux matoises cervelles, Se feront les censeurs des vanités nouvelles.
Pas un vice, pas un défaut,
Que le nez subtil de Tayaut N'aille flairer au loin si profond qu'il se cache.
Mais j'abrège, messieurs, je devine qu'il faut
.A votre attention, que fatigue ma lâche,
A ma crainte, surtout, donner quelque relâche;
Je le sais de tradition, C'est un tort d'être long, surtout de le paraître, Et j'aime sur ce point ces bons conseils du maître
Qui dit , en mainte occasion , Qn'il se faut bien garder d'épuiser sa matière .
Qu'on doit donner à sa carrière Lue courte mesure, enfin qu'il faut laisser Quelque chose a penser.
Je me hâte; j'aspire à ne vous point déplaire;
Et, j'aime à vous le répéter, Vous fréquenter souvent, beaucoup vous écouler,
C'est bien là toute mon affaire.
Quant aux vôtres, messieurs, ne m'y connaissant point , Quand vous disserterez sur l'un ou l'autre point,
Vous me permettrez de me taire ;
Mais, de vos importants travaux
Heureux si je puis vous distraire, Vous me réserverez pour l'instant du repos,
Quand vous n'aurez plus rien à l'aire.
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