‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 2 sur 104 · A LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE D'ARRAS · texte numérisé non relu

A LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE D'ARRAS

\~ octobre 1845.

Messieurs,

Le tribut de collaboration que vous avez à attendre de moi sera bien faible.

Dans les rares loisirs que m'ont laissés de laborieuses fonctions administratives, la fable a été pour mon esprit l'occupation ou plutôt la distraction littéraire la plus séduisante.

Inhabile à l'exercice des hautes facultés de l'intelligence, à l'étude des sciences qui sont le domaine des esprits supérieurs, ma raison s'est tracé la limite de son pouvoir, et , dans le vaste champ des connaissances humaines, s'est, pour ainsi parler, réfugiée en un coin devenu de difficile culture et qui serait probablement demeuré improductif sous mes efforts , si l'indulgence ne m'avait aidé à le fertiliser quelque peu.

Les fruits de ces loisirs ont été goûtés , d'abord par l'amitié qui censure et encourage; ils ont ensuite été accueillis , non sans quelque faveur, par une société littéraire, voisine et sœur de la vôtre, qui m'a été aussi une amie dans ses conseils affectueux , mais qui a eu , peut-être , le tort de ne se montrer point assez sévère , et d'avoir, par la trop grande bienveillance de ses appréciations, autorisé en moi, jusqu'à un certain point , des mouvements de téméraire confiance que l'équitable austérité de vos jugements va réprimer sans doute.

Mais, messieurs, ne faisons point de confusion; si je prends soin d'abaisser mes productions personnelles au niveau de leur imperfection , n'allez pas croire que j'aie ou puisse avoir l'intention de rapetissera vos yeux

D'UN DISCOl'HS. ii

le genre d'étude ou de composition auquel elles appartiennent.

La fable, considérée comme poème, n'est pas seulement pour moi l'objet d'une capricieuse ou instinctive préférence ; elle est aussi celui d'une admiration réfléchie; car, messieurs, s'il est un hommage rendu par les littératures étrangères à la littérature française, c'est, sans doute , la traduction dans toutes les langues des chefs-d'œuvre de nos premiers écrivains : et, parmi ces chefs-d'œuvres , en est-il , que vous sachiez , qui aient plus sollicité les imitateurs que les ouvrages de notre immortel fabuliste? Vous n'ignorez pas le grand nombre d'auteurs français qui ont ambitionné l'honneur de tenir après lui un rang secondaire, même un rang éloigné; combien la liste serait encore plus étendue si j'avais à vous parler des écrivains étrangers qui ont tenté la gloire de le reproduire ! Disons seulement, ce qui ne sera pas d'un vain intérêt près de vous, dans le simple aperçu que je me propose de vous offrir, que parmi les nations étrangères la Russie se distingue par le nombre et par la richesse de ses productions littéraires en ce genre. Et n'est-ce pas un titre de véritable gloire pour la littérature française que de voir l'un des pays les plus éloignés du nôtre, tant

par sa position géographique que par l'adolescence de sa civilisation, naguère encore si peu connu du monde lettré, emprunter à la France ses premiers modèles dans l'art d'écrire , et assouplir, en quelque sorte , sa langue , encore rude et âpre malgré sa fécondité native, au point de lui faire , pour ainsi dire, refléter le génie, la douceur, la grâce , la naïveté , la finesse de cette langue dont la Fontaine a si bien connu tous les secrets?

Deux parties principales concourent à assurer le succès de l'apologue : l'invention et l'exécution.

Dans le domaine de l'invention, qui appartient presque tout entier à l'antiquité , ce n'est pas chose aisée que de reculer les bornes déjà posées par d'autres mains. L'exécution, au contraire, est une arène commune où tous peuvent se présenter avec des moyens de succès plus ou moins inégaux.

Il est assez commun de croire que la brièveté n'est pas le moindre des mérites d'une fable et que la difficulté de faire passer d'une langue dans une autre l'exactitude, la concision, voire même quelquefois la sécheresse du texte, constitue au plus haut degré ce mérite. Cette opinion , qui peut paraître fondée en ce qui concerne l'épigramme se déguisant sous forme de

Table, Pest-elle pour l'apologue considéré en lui-même et d'une manière générale ? Je ne le pense pas. Ce genre de poëme n'a pas de limites déterminées; et, d'ordinaire, c'est moins retendue que le manque d'intérêt de la composition qui l'expose à se faire accuser de longueur.

La Fontaine , Florian et beaucoup d'autres après eux n'ont point inventé tous leurs sujets; ils les ont empruntés, pour la plupart, aux lettres hébraïques, grecques, latines, anglaises, espagnoles, allemandes;... mais , sans s'astreindre aux allures lentes ou rapides de leurs prédécesseurs , tous ont eu leur manière propre de traiter leur œuvre : et le faire est précisément ce qui établit entre eux de si notables différences.

Ésope, Phèdre, Lokman, Pilpay et des fragments de Babrius étaient connus du fabuliste par excellence; et cependant je n'ai pas entendu dire que la Fontaine, qui leur doit tous ou presque tous ses apologues, se soit évertué à reproduire littéralement ses modèles. Bien au contraire, c'est parce qu'il a su façonner leurs œuvres au génie de notre langue qu'il s'est fait original et qu'il a laissé ses guides à de si grandes distances.

On ne demande pas à ceux qui composent des fables

croù leur viennent leurs sujets ; s'ils les doivent aux anciens , aux étrangers ou à eux-mêmes ; sans s'inquiéter de la source, on les accueille plus ou moins favorablement, selon le degré de plaisir qu'ils ont procuré. La fable est-elle traduite, on ne s'enquiert point si la traduction est fidèle , s'il y a été retranché ou ajouté ; il suffit que l'auteur remplisse les conditions de son œuvre : qu'il amuse , qu'il intéresse , qu'il attache , qu'il transporte même , qu'il soit conteur sans cesser d'être poëte, que son style soit, selon le besoin, ou simple , ou gracieux , ou grave , ou sévère , ou élevé quelquefois même jusqu'au sublime, car la fable admet tous les tons , le trivial excepté ; on lui fera grâce de l'invention du sujet, parce que, dans le conte ou la fable, le choix des pensées est aussi invention , et c'est la Bruyère qui le dit.

C'est donc un avantage pour le fabuliste qui traduit que de u'avoir point à s'astreindre à la fidèle expression de l'inventeur; et, d'ailleurs, quelque soin qu'il voulût mettre dans sa recherche d'exactitude, il serait presque toujours exposé à rester loin de l'original, parce que la génération des mots et des locutions, comme celle des idées, n'est pas la même chez tous les peuples.

Mais, si c'est un avantage que cette liberté du fabuliste lorsqu'il travaille sur un sujet qui n'est pas sien, il sait aussi qu'il ne lui est pas permis de rejeter les défauts de sa composition sur la difficulté de l'imitation. Sans doute , lorsqu'au mérite du style et de la mise en scène, l'auteur d'une jolie fable joint l'invention du sujet , il y a lieu de lui décerner une double palme ; mais, comme nous venons de le dire , les exemples ne manquent pas pour démontrer que l'exécution fait plus que l'invention.

La fable, nonobstant la facilité qu'elle semble offrir, peut-être à cause de cette facilité même , est singulièrement délicate, pour ne pas dire chatouilleuse, sur l'espèce d'abandon qu'elle autorise. Ses exigences, plus aisées à comprendre qu'à définir, sont des nécessités du genre, qui, faute de règles possibles , se réfugient dans les convenances et y assujettissent toutes les formes de l'apologue , si variées qu'elles soient.

On a dit avec raison que la fable n'a point de poétique propre. Peut-être cela vient-il de ce qu'il n'y a pas de conditions fixes et précises à lui imposer. Je n'entrerai pas dans le développement de cette pensée, qui pourrait conduire à trouver le motif du silence que le législateur de notre Parnasse a gardé sur la fable . si-

lence encore inexpliqué , mais qui ne saurait être imputé à dédain, si l'on songe que Y Art poétique fut composé dans le temps même où la Fontaine se faisait connaître à ses contemporains par le charme de ses inimitables productions.

Que n'a-t-on pas dit et écrit sur la fable et sur la Fontaine, et plus encore sur la témérité de ceux qui, s'essayant à le prendre pour modèle , s'imaginent trouver quelque renommée à sa suite ! Quant à moi, je me garderai bien de risquer un avis dans une polémique au bout de laquelle serait très-probablement ma condamnation.

Je viens de vous entretenir, messieurs, de la fable sous son aspect littéraire; et ayant, trop longtemps peut-être, occupé votre attention , il ne nous reste plus assez de loisir pour l'examiner sous le rapport de son influence morale, quelquefois même politique.

Vous savez ce qu'en dit le maître en parlant de la légèreté du peuple d'Athènes '.

Mais, pour justifier par un exemple saillant la puissance de l'apologue, l'utilité de ses allégories et la v;i-

1 La Fontaine, livre \I1I, fable n (le Pouvoir des fables).

leur que ses formes enjouées peuvent avoir, même aux yeux des esprits austères, je terminerai, messieurs, après vous avoir remerciés de votre indulgente attention et en la réclamant encore pour quelques minutes, par cet apologue de Goethe qui résume si bien ce qu'il y a tout à la fois de témérité et d'impuissance dans les efforts des novateurs irréfléchis, le Balai du Magicien1.

1 Cet apologue fait partie du recueil.

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