‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 102 sur 104 · TEMOIGNAGE DE HALTE CONSIDÉRATION PERSONNELLE ET LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

TEMOIGNAGE DE HALTE CONSIDÉRATION PERSONNELLE ET LITTÉRAIRE

« J'ai beau courir pour les chasser, J'ai beau crier et menacer,

1 Cette anecdote est tirée des Archives du nord de la France et du midi de la Belgique , éditées par M. Arthur Dix.ua.

La srène se passe à Boucour, village de l'extrême frontière belge , à une lieue He Coude

Le voisin s'en bat l'œil et ne m'écoute guère; Lui, fermier, m' écouter, moi, paysan vulgaire! Ce manège, pourtant, commence à me lasser. Sur ce petit morceau de terre si féconde Je venais de semer le plus beau grain du monde! La maudite volaille a su tout ramasser. Suez donc sang et eau, périssez à la peine! Mon labeur me donnait, pour la moisson prochaine,

La plus belle espérance, eh bien!

Elles ont si bien fait qu'il n'y restera rien. Mais j'y mettrai bon ordre, et, maudites Poulettes, Puisque ma plainte, ici, n'est qu'un vain son,

Je m'y prendrai d'autre façon ;

Vous goûterez de mes boulettes. »

Là-dessus, s' enfermant au fond de sa maison, L'homme aux regrets de sa moisson, Cet homme à la froide colère, A l'humeur envieuse , au sang atrabilaire , Mêlait un peu de pâte à beaucoup de poison , Et, narguant le voisin couché sur ses tablettes, La pressait dans ses doigts , en formait des galettes

A régaler toute la basse-cour Du voisin, se disant : « Voisin, chacun son tour. »

POESIES. :\±.i

De hasard, pour ce plan d'infernale vengeance,

La guerre, de nouveau, levait ses étendards; Du Nord et du Midi la mésintelligence

Faisait armer de toutes parts.

De la Belgique, alors, embrassant la querelle,

La France envoyait ses soldats

Combattre et triompher pour elle.

La frontière des Pays-Bas Venait d'être franchie. On volait à la gloire; Et, pour ce qui s'applique au fait de notre histoire, Cent hussards, haletants de la chaleur du jour,

Venaient prendre gîte à Roucour,

Village où se passait la scène; Et la ferme en héberge une demi-douzaine.

Après les soins donnés à messieurs les chevaux, Après qu'ils ont reçu pitance tout entière, Qu'ils sont bien bouchonnés, bien pourvus de litière, C'est le temps de vaquer à de plus doux travaux.

Sans négliger la cave, on songe à la cuisine. Le vin n'est pas mauvais, l'hôtesse a bonne mine, Et les poulets sont gras : on choisit les plus beaux Cependant on sait vivre : on a lorgné la dame;

On est d'ailleurs gâté par les succès; Un dîner de garçons sera bien plus français

Par la présence d'une femme.

L'attrait est d'autant plus puissant

Que le mari se trouve absent.

Donc, il faut convier l'hôtesse;

On redouble de politesse

Envers les gens de la maison.

Bref, on fait de telle façon Que l'hôtesse se rend et s'ajuste et se pare

Pour le dîner qui se prépare.

Plus rien ne manque à l'à-propos.

Une table est dressée; on se place, on se range;

On a fait un heureux échange Des compliments d'usage et de galants propos.

L'un des hussards, bientôt, réchanson de la troupe, Par forme de prélude, a rempli chaque coupe. Un autre , renommé pour trancher avec art , Dans le flanc d'une poule enfonce un tranchelard; Et les morceaux, trempés dans leur jus délectable, Circulent parfumés tout autour de la fable.

Mais sur la poule alors, ô terrible incident!

A peine l'un d'entre eux a-l-il porté la dent, Qu'il lui semble éprouver, sous un frisson de crainte , Comme un pressentiment d'une mortelle atteinte; Une froide sueur a coulé sur son front ; Il se sent défaillir, pâlit, chancelle, tombe;

Et du tonnerre ou de la bombe

L'effet n'eût pas été plus prompt.

La stupeur et l'effroi s'emparent des convives.

En proie aux terreurs les plus vives, L'hôtesse épouvantée a vu leurs yeux hagards L'interroger sur la mort de leur frère

Et lu la sienne en leurs regards.

Elle, ignorante du mystère, Ne sait pas supporter ce doute si cruel. Elle veut prolester d'une entière innocence;

La voix lui manque : et, perdant connaissance, Elle remet sa cause à la bonté du ciel.

Le voisin du défunt, l'œil morne, l'œil farouche, Qui tenait suspendu son morceau dans sa bouche, Veut juger par lui-même, et, mâchant ce morceau, S'aperçoit que son sang et se fige et se glace, Se tourne vers les siens, leur dit qu'il les embrasse,

Que la mort sur ses yeux met aussi son bandeau, Et, leur tendant la main, tombe aussi sur la place.

Le restant des soldats, de stupeur confondus, Sentant la rage entrer jusqu'au fond de leurs âmes , Sortent de ce repaire en agitant leurs lames, Et vers leurs compagnons ils courent éperdus; Et leur voix altérée a peine à faire entendre Qu'un grand péril peut-être est prêt à les surprendre. Aux mots entrecoupés de mort et de poison, Leurs frères indignés ont crié : Trabison!!! Chaque soldat bientôt a repris sa monture Et cherche à s'expliquer celte horrible aventure.

Le meurtre veut le meurtre. Un effroyable hourra Retentit dans ces lieux où le sang coulera ! Assemblés en tumulte, ils ont pesé le crime; Et l'arrêt, prononcé d'une voix unanime, Est : « Qu'on détruira tout, et qu'il ne restera Pierre sur pierre, et que tout périra! Que tout sera victime D'une \ engeance légitime! »

Les pâles habitants de ce lieu consterné

Se demandent entre eux d'où leur vient eette foudre. On pleure, on se lamente, on ne sait que résoudre. De toutes parts déjà le village est cerné.

Cependant qu'on gémit sur la source inconnue

De ce désastre immérité , Au calme de ses sens l'hôtesse enfin rendue

S'en vient d'un pas précipité,

Pénètre au milieu de la foule.

Et dit d'un ton de vérité :

« J'accours vous révéler l'histoire de la Poule. »

Mais, avant de parler, se jetant à genoux (Tous, à genoux aussi, pressentant la prière Qu'elle allait faire au nom de tous),

« Mon Dieu, dit-elle alors, d'une voix humble et itère , » Mon Dieu , que votre esprit soutienne mes accents ! » Je puis vous implorer, car nous tous , innocents , 55 Voulons votre justice et non votre indulgence, » A ceux-là qu'une erreur a faits si menaçants » Envoyez un rayon de votre intelligence , - Et désarmez leurs bras armés pour la vengeance •

Tous les cœurs out redit cette noble oraison.

Elle, se relevant : « A vous tous j'en appelle,

Vous savez ma douleur mortelle

Et le trouble de ma raison ; A l'aspect des malheurs tombant sur ma maison, J'étais presque expirante : et ma faible paupière Venait de se rouvrir, lorsqu'un trait de lumière A frappé mon esprit. Le confus souvenir De mes Poules, soudain, revient à ma pensée, Un instinct me conduit : plus calme et plus sensée , Entrevoyant l'espoir d'un moins triste avenir, Je dirige mes pas vers l'endroit de ma ferme

Où tous les soirs on les renferme.

Ce que j'y vois m'éclaire et m'arrache un long cri. C'était un champ de mort : toutes avaient péri !

C'est lui, dis-je, c'est lui! Je n'en fais plus de doute Mon malheur m'apparaît dans sa réalité; Cette étrange mortalité M'explique tout. » La foule, qui l'écoute Et qui n'a pas encore aperçu d'aujourd'hui Le voisin de l'hôtesse, a répété : « C'est lui! »

Ou court vers son logis. Pour lui pitié ni trêve ! Du sein de cette foule un cri vengeur s'élève; Mais, pressentant son sort, le misérable a fui.

Cependant , l'heure vient des mortelles alarmes ; Et le bruit des chevaux, le cliquetis des armes. Et l'air qui retentit de cris plus menaçants, Tout annonce bientôt des périls plus pressants.

Vers la ferme déjà la torche incendiaire Commence à promener sa clarté funéraire; Hommes, femmes, enfants, tous sont là gémissants. L'église a vu sortir ses plus saintes bannières; Et tous, agenouillés, entourant le pasteur, Invoquent avec lui la croix du Rédempteur. Tous adressent au ciel de ferventes prières; Enfin, pour attendrir leurs hôtes inhumains, Tous élèvent vers eux leurs suppliantes mains.

Le maire , cependant , ô dévouement sublime !

0 vertu digne de renom !

Oui, la postérité recueillera ton nom, Boel ! et redira ton élan magnanime ; Le maire se jetant au-devant de leurs coups :

:i:i() POESIES.

« Tout ce peuple, dit-il, prosterné devant vous, » Qu'un même sort menace et va frapper peut-être, » Je le tiens innocent. Seuls, vous cessez de l'être. 55 Voire arme est dans vos mains pour défendre l'État ; » Xon pour un exécrable et facile attentat. » Soldais! qu'allez-vous faire? et que dira la France.'' » Vous partiez tout chargés de sa noble espérance; » Est-ce ainsi qu'elle croit vous revoir triomphants? » Sont-ce là des exploits dignes de ses enfants? » Mais non : la vérité que vous allez connaître , » D'un indigne courroux dissipera l'erreur, » Et de vos cœurs trompés calmera la fureur. » De tous nos habitants un seul n'ose paraître : » Un seul, je vous l'accorde, est coupable, peut-être; » Un seul est à punir; que si vous en doutez, 35 Frappez, voici mon cœur! mais du moins écoulez! »

Ce mouvement soudain, ces accents héroïques, De tout trompeur apprêt ce discours dépouillé. Et ce sein découvert, ce peuple agenouillé, Ces cris de désespoir, ces prières publiques, Tout, dans ce grand spectacle, a le don d'émouvoir : L'honneur, en un instant, a repris son pouvoir. Les soldats, même ceux qui pressaient le carnage,

PO KSI ES. 331

S'étonnent de sentir s'évanouir leur rage. Aucun n'ose accepter l'office de bourreau ; Le glaive repentant rentre dans le fourreau.

lïoel se hâte, alors, d'achever son ouvrage.

Tous sont avides de savoir.

On l'entoure : il s'explique; on s'excite à comprendre. L'entière vérité se laisse apercevoir.

Les cœurs commencent à s'entendre; Et, bientôt réunis dans un même devoir, Vers le lieu du désastre entraînes à se rendre , Sur les tristes objets de leurs mêmes douleurs Habitants et soldats versent les mêmes pleurs.

Le pasteur, qui s'apprête à recueillir leur cendre,

Revêt ses ornements de deuil , Fait placer les deux morts dans un même cercueil , Désigne le tombeau prêt pour les y descendre, Revient vers le parvis , s'arrête sur le seuil ,

Se signe et bénit le cortège; Et du Dieu qui pardonne et du Dieu qui protège Invoquant le saint nom, il met un saint orgueil

A conserver dans le village Les corps des deux guerriers moissonnes avant l'âge.

l'OKSIES.

Depuis, le voyageur, qui s'en va traversant

Le vieux sentier du cimetière, Apercevant deux croix surmontant une pierre,

S'arrête et s'incline en passant

Devant le double mausolée; Et, parfois, une larme, agréable aux défunts, S'échappe, s'évapore et remonte en parfums

Jusqu'à la céleste vallée , Où leur àme, à tous deux, séjourne consolée.

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