LIVRE PREMIER s
.. Je conçois bien, disait la mieux parlante, Je case bien dans mon esprit, Sans trop approfondir à quel titre nous sommes Une propriété des hommes.
Que celui-là qui nous nourrit.
Qui nous soigne, qui nous fait paître, Soit reconnu pour notre maître; Qu'il ait tous droits sur nous, et que sa volonté Soit notre loi; la chose est ordinaire, Nous lui vouons un amour mérité; Qu'il nous commande en roi, comme il nous traite en père Ses droits ne sont-ils pas fondés sur sa bonté?
Mais que des chiens l'impitoyable race S'arroge le pouvoir de régner en sa place ,
Voilà ce que de vrais moutons Ne peuvent tolérer!- Écoutons, écoutons'
Un murmure flatteur pour celle qui pérore Accueille ce début ; même quelques bravos , Partis des rangs des plus jeunes agneaux , Longtemps après l'interrompaient encore.
Silence! criait-on; silence, taisez-vous'
L'orateur reprenant d'une voix plus sonore :
« Quoi! parce que l'une de nous, Dans son humeur légère ou vagabonde ,
Suivant un trop étroit sentier, Où se pressait le troupeau tout entier, Aura bronché le moins du monde , Ou , par mégarde , aura brouté ce La largeur de sa langue » en un coin de prairie On verra courir sus une bête en furie. Se jetant à travers le troupeau dérouté , Prompte à punir de sa dent menaçante Le moindre écart de la pauvre innocente, Se pendre à sa toison, lui déchirer la peau, El la traîner presque en lambeau Ou par la queue ou par l'oreille, Et, dans sa rage sans pareille.
Estropier un jeune agneau Oui n'en peut mais des fautes de sa mère ! Brebis, mes sœurs, quel excès de misère! Et quelle est celle d'entre vous Qui ne sente en son âme allumer son courroux ? •
Ce discours, à la fois pathétique et sévère, Pénètre tous les cœurs et les enflamme tous. Chaque mot fait éelore un désir de vengeance.