‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 36 sur 104 · LIVRE PREMIER. I · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. I

De visiter des plages inconnues , Et d'observer les mœurs et les climats divers! Quand on a beaucoup vu, que de choses à dire !

Et qu'on a beau jeu de s'instruire

En parcourant tout l'univers!

« Ah! qu'un tel avantage excite mon envie! Moi qui pourrais passer ma vie A tout apprendre, à lâcher de tout voir, Puis à le raconter du matin jusqu'au soir! Expliquez-moi, mes frères, je vous prie, Cette différence entre nous.

Je suis du même sang que vous, Et cependant c'est avec peine Si je m'élève à quelques pieds du sol ; Je n'en puis plus ; je suis tout hors d'haleine . Lorsque je veux porter mon vol A plus de demi -quart de lieue.

Le seigneur Jupiter, sans doute, était distrait Lorsqu'il fit notre loi; voyez, il nous a l'ail

L'aile trop courte, et trop longue la queue... ••

— « Pour le bec, en revanche, il n'a rien oublié. • Murmure un des corbeaux déjà fort ennuyé.

« Aussi ces prés sont la limite

Des lieux où je suis circonscrite ;

Autant vaudrait une prison.

Si j'avais eu moins de raison ,

Je me serais, je crois, détruite.

Mais avec du bon sens, de l'esprit de conduite,

Et je n'en manque pas, dit-on, On ne prend pas les choses sur ce ton. Je m'arrange du sort où je me vois réduite.

Je ne connais que ce canton;

Mais je le connais à merveille :

J'y suis un peu de tout : on n'y fait rien sans moi. Je vois ce qui se passe et je prête l'oreille A tout ce qui se dit; aussi, voilà pourquoi

Mes conseils y sont nécessaires.

Survient-il quelque rixe entre jeunes ou vieux, Je me jette aussitôt entre les adversaires, Je rapproche les gens, j'apaise les affaires; Et c'est toujours par moi que tout s'arrange au mieux.

» Et, pas plus tard qu'hier, là, chez deux tourterelles, Mes intimes, à moi, car je loge près d'elles, Sages , comme autrefois les nonnes de Vert-Vert , On avait prétendu voir entier un pivert.

Page 1