LIVRE TROISIEME
Ne voil plus qu'un objet, n'aperçoit plus qu'un point :
Son Papillon, seul bien de sa pensée, Qu'il croit bientôt atteindre, et qu'il n'atteindra point.
Un peu plus loin son camarade
Qui dans le même pré gambade, Et se hâte et s'essouffle, et s'en va convoitant Le plus beau Papillon de toute la contrée, Qui n'a point vu l'ornière et qui l'a rencontrée , Et se donne une entorse et revient en boitant.
Cet autre, qu'on croirait se mouvoir en cadence.
Tant il s'y prend avec prudence ;
Qui va silencieusement, Met un pied devant l'autre et retient son haleine ,
A qui, pour prix de tant de peine,
Est réservé probablement L'indicible bonheur d'attraper quelque chose; Il suit son Papillon jusqu'à ce qu'il se pose ; A l'aide d'un circuit, s'apprête à le saisir, Et, d'un coup d'échiquier, prompt comme son désir. L'enveloppe en sa gaze et bondit de plaisir; Puis tout émerveillé de sa ruse de guerre,
Il regarde ce qu'il a pris,
ISO FABLES.
Et, tout désappointé, demeure tout surpris De n'avoir attrapé qu'un Papillon vulgaire. Tout cela c'est la vie et le monde et son pli. C'est le vase emmiellé d'amertume rempli. Sur le flot qui l'amène ou le flot qui l'emporte, C'est l'espoir qui se montre et se perd tour à tour. Les rangs, les dignités, les faveurs de la cour. On va, pour les avoir, quêter de porte en porte;
On suit, de détour en détour,
Le si cher objet de sa brigue;
On se remue, on se fatigue;
Mais, dans ce chemin de l'intrigue, Facile est de glisser, fréquents sont les faux pas. On tombe, on se relève, on avance, on recule.
Cet autre Papillon, qui voltige et circule, Qu'on nomme la fortune et que pour ses appas On suivrait par delà les colonnes d'Hercule, Quand on croit le saisir, on ne le saisit pas.
De Paris à Pékin, du Gange h la Vislule,
C'est l'image des biens que l'homme en vain postule
C'est l'histoire du monde et de son tourbillon.
Qui poursuit les honneurs, poursuit un Papillon.
FABLE DEUXIEME