‹ Fables, contes et autres poésiesChapitre 93 sur 104 · VOYAGES ET AVENTURES D UN ESTURGEON. CONTE H R ROI-COMIQUE · texte numérisé non relu

VOYAGES ET AVENTURES D UN ESTURGEON. CONTE H R ROI-COMIQUE

Non loin du port d'Anvers, opulente cité , L'un des grands entrepôts du commerce du inonde, Où l'Escaut vient verser le tribut de son onde, Vivait dans son obscurité Un Esturgeon , animal pacifique , N'ayant jamais quitté les lieux de son berceau ' ;

1 Dans une des salles du musée de peinture, à Valenciennes, on voit trois grotesques tableaux représentant trois esturgeons pris à

Point glouton, point vorace, espèce de barbeau S' engraissant du limon de la rive atlantique.

II goûtait tonte la douceur Des biens que renfermait son humide domaine

Et, soit qu'il plût à son humeur De se jouer sur la liquide plaine, On soit qu'il en voulût sonder la profondeur,

11 était déjà de grandeur A ne redouter plus ni requin, ni baleine.

Il vivait là fort bien. Il n'eût tenu qu'à lui D'y rester; mais un petit brin d'ennui Vint le saisir : toujours mêmes parages Et mêmes eaux à parcourir;

diverses époques dans Y Escaut. \, apparition de ees cétacés dans les eaux de l'intérieur, apparition que, dans les temps reculés, on considérait comme surnaturelle, donnait lieu à des inscriptions de l'intérêt et de la portée de celle qui suit , textuellement copiée sur l'un des trois tableaux dont il s'agit :

. Cy est le pourctrait au naturel d'un esturgeon prins en ceste ville de Valentiennes par anlcuns bourgeois dans la rivière de l'Escaut, vers l'arcvre du premier pont, proche Saint-Waast, le 17e jour de mai de l'an 1617, contenant la grandeur ici représentée, ayant été trouvé peser 250 livres. ■

Se promener toujours près des mêmes rivages. Et barboter, pour se nourrir, Constamment sur les mêmes plages,

On se lasse à la fin d'un bonheur sans nuages.

L'Esturgeon, comme l'homme, a besoin de changer. Il se sentit le goût de voyager.

.. Tant de bateaux vont remontant le ûeuve, Que j'en puis bien faire répreuve.

Pourquoi, se disait-il, pourquoi n'irai-je pas,

Prenant la route qu'ils ont prise, M'aventurer aussi sous de nouveaux climats Et visiter d'autres Etats? »

Le voilà prêt à tenter l'entreprise.

Mais, pour ne pas s'embarquer sans biscuit, Car, quelque beau que soit le plan qui le séduit. Prudence entrait dans sa devise, Il se place commodément Sous la quille d'un bâtiment Chargé de soude et de potasse. Du bâtiment vieille était la carcasse ; Chemin faisant sa charge s'humectait, Et le sel, qui fuyait par plus d'une crevasse.

Faisait que l'eau, de fade qu'elle était, Prenait un goût d'agréable saumure Et lui servait de nourriture.

De temps en temps, sans presque se mouvoir,

Il venait à fleur d'eau pour voir, Pour admirer les champs et la verdure; El tandis qu'à l'aspect de cette autre nature H se plaisait à s'émouvoir, S'il entendait par aventure Le moindre bruit sur le tillac,

Crac", 11 disparaissait sous Tonde, Et, dans sa retraite profonde, Il s'enfonçait pour tenir son journal : Heureux s'il eût pu faire ainsi le tour du monde ! C'était pour lui l'objet d'un désir sans égal.

Ravi de l'intérêt de sa première épreuve ,

Il longe Anvers en remontant le fleuve; Il admire en passant les chantiers, l'arsenal, La ville, ses remparts et ses clochers sans nombre. Jusque-là tout est bien , point de fâcheux encombre. Il a vu Gand , Tournay, sans le moindre embarras.

Il a tout observé sans se laisser surprendre; On a quitté les confins de la Flandre,

El de Condé bientôt on va franchir le sas. Autre cap de Bonne-Espéranee Pour tout bateau qui passe en France.

Ici la scène change. Ainsi va l'univers.

Toute médaille a son revers.

Tandis que l'Esturgeon s'amuse A méditer sur les pays divers, Le marinier s'apprête a remonter recluse La [tasse esl difficile; cl, connue eu cel endroit Le bateau s'introduit en un canal étroit

Dont il doit remplir tout l'espace,

L'Esturgeon ne saurait se conserver sa place

Pour traverser ce détroit.

Le patron, manœuvrant de la proue à la poupe, Voit quelque objet mouvant qui suivait sa chaloupe;

A l'aspect du monstre marin Il est saisi d'une terreur subite.

Immobiles dans leur orbite.

Ses yeux demi-troublés distinguent un requin!

Un doute encor s'élève en son âme craintive;

Mais, portant sur les llols une \ue attentive, Il le revoit terrible et jette* un cri d'effroi. Ce cri, bientôt répété sur la rive, A mis le port et la ville en émoi.

En un moment l'alarme est générale; On a sonné la cloche du beffroi, Et les tambours battent la générale.

Tout un peuple éperdu se répand dans Condé; De ses terreurs déjà s'élève la tourmente, Et de ses flots pressés qu'entraîne l'épouvante Le temple du Seigneur est bientôt inondé. Chacun vient s'abriter sous la sainte tutelle; Le prêtre consterné, qui croit que la cité Comme une autre Gomorrhe ou lascive ou rebelle Dans un jour de vengeance a vu tomber sur elle

Quelque grande calamité, Ou que le feu du ciel n'en a fait qu'une flamme, Prie, invoque, réclame, Comme aux plus tristes jours, La bonne Notre-Dame, \ol re -Dame-de-Bou - Secou rs ' .

' La chapelle de Notre-Dame- de-Bon-Secours , si célèbre pi les nombreux pèlerinages ni la dévotion dont elle est l'objet, est située

a UMf lieue île Conde.

Le maire, cependant, revêtant son écharpe, Kl réfléchissant aux moyens

De rendre un peu de calme à ses concitoyens, la, juranl sur sa foi que ce n'est qu'une carpe, (le mol a rallié ses vaillants Condéens. Tel autrefois Heelor, digne rival d'Achille,

Avait rassuré les Troyens A l'aspect du cheval qui menaçai! leur ville. Condé retrouve aussi de dignes citoyens. Il y va de l'honneur : carpe ou requin, n'importe! I,e courage renaît par le maire excite; Il y va du salut de toute la cite : Dans les cœurs raffermis la vaillance l'emporte.

Déjà les moins troubles sarment de toutes parts. Les uns sont disposés pour garder les remparts; Les autres plus hardis, que le maire encourage, Résolus de braver les périls et la mort, Kn bataillons serrés s'avancent vers le port. Le maire est à leur tête. On voit sur le rivage De nombreux batelier: venus des environs,

Fous apportant leurs avirons.

Kl des hlels et des cordages. On trace en un instant la ligne des ouvrages;

254 COXTES.

Et, parmi le bruit des clairons, Les hurlements, les cris sauvages, Les cantiques et le tocsin, Le maire a commandé de cerner le bassin.

Au signal convenu, d'une ardeur incroyable

La troupe impitoyable « Pousse au monstre » et, couvrant la surface des eaux De ses vastes réseaux , Enveloppe la pauvre bête.

Aux pieux, aux aiirons suspendus sur sa tête, L'Esturgeon résigné n'oppose aucun effort.

Dans son courage stoïque.

Si tel est le vœu du sort.

Il saura braver la mort

Kl la subir héroïque.

Fière d'un premier succès, La phalange meurtrière Vient, s'approche tout entière.

Et, se serrant de plus près, Lui décoche mille traits.

On le presse, on l'environne, Ou le perce, on le harponne;

Son sang a rougi les flots.

Cent robustes matelots Brisent un mat sur sa tète :

Et mille cris furieux Ont signalé sa défaite Et cet exploit glorieux.

Il meurt. En expirant, c'est en vain qu'il invoque Les lois de l'hospitalité.

Il eût trouvé moins de brutalité Sur les bords de l'Orénoque Ou chez le peuple algonquin.

Mais, ô comble d'horreur! et qui pourra le croire? Pour couronner la victoire On va manger le requin!

Des feux sont allumés; une barbare joie Fait tressaillir tous les cœurs.

Et vous voyez les vainqueurs Danser autour de leur proie.

Bref, on pourfend l'animal, On le taille, on le dépèce, Et dans son sang et sa graisse On le mil tant bien que mal.

On le grille, on le fricasse; Ou a hfoyé l'intestin Comme tin salmis de bécasse; El loul Condé prend part à « l'horrible festin;

1*11 i s sur un écriteau dominant la grand' place , Pour en garder le souvenir.

On a transcrit cette épitaphe :

« Exemple aux requins à venir! »

Signé : le maire avec paraphe.

Et puis donnez carrière à vos vastes projets, Frétez des bâtiments qui dévorent l'espace, De peuples inconnus allez chercher la trace A travers les périls des plus lointains trajets; Sur des sables brûlants ou sur des monts de glace , Passez d'un pôle à l'autre, et, d'une égale audace, Suivez Cook, Davis ou Parry, Ou Hougainville ou lîelzoni, Et soit que votre esquif abonde. , Après mille périls et d'innombrables maux. Ou chez les Condéens ou chez les Ksquimaux, La fortune ne vous accorde Oifun choix de misérable mort.

CQNTES. 25

Que si c'esl votre loi de braver les naufrages

Et d'imiter ces grands courages,

Avant que de quitter le port, Contemplez l'Esturgeon sur ces sanglants rivages; Pensez à Lapérouse et maudissez le sort Oui vous pousse aux voyages.

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