Fables de Florian
Encore une édition de Florian ! dira-t-on. Espérons que ^ ce ne sera pas la dernière, répondrons-nous, car parmi \û les ouvrages dont le mouvement de notre siècle vers le ^ progrès tend à multiplier les éditions, au point de vue de * l'utilité pratique nul ne saurait contester le premier rang \ aux recueils de fables. A une époque où Ton veut préparer l'enfant, non pas à devenir un savant, mais un homme, les fabulistes doivent contribuer dans une large mesure à l'éducation de la jeunesse. En ce qui concerne l'éducation, le roi des fabulistes, la Fontaine, a dit :
Une morale nue apporte de l'ennui, L'exemple fait passer le précepte avec lui.
Et où trouver plus de principes de morale exprimés d'une manière plus pittoresque et mieux encadrés que dans ces petites histoires que les enfants aihient tant et qui se gravent si facilement dans leur tendre mémoire ; où trouver un cours de morale en action mieux approprié au jeune âge et plus facile à retenir, que dans ces petits drames intimes dont les plus longs sont renfermés en deux > pages ? Tout en exerçant sa mémoire, l'enfant, sans s'en douter, se forme un fonds de saine morale, disons le mot,
quelque ambitieux qu'il puisse paraître, de philosophie pratique, dont sa jeune intelligence comprend l'excellence et qu'il est tout heureux d'appliquer. Si parfois la moralité ne se dégage pas assez clairement, ou si même elle peut paraître douteuse, c'est au maître à la présenter sous un aspect favorable que l'habitude de l'enseignement lui fera facilement trouver.
Au point de vue de l'instruction, les fables ne sont pas un champ moins fertile à exploiter, à cause des données historiques, géographiques, mythologiques et littéraires et des notions d'histoire naturelle qu'elles fournissent. C'est surtout sous ce rapport que nous espérons voir notre nouvelle édition des Fables de Florian rendre quelques services. Nous savons par expérience que, quelque instruit que soit le professeur, il lui est bien difficile de pouvoir répondre instantanément à toutes les questions auxquelles le texte d'une fable peut donner lieu.
A plus forte raison un père de famille, qui n'est pas de la partie, peut-il se trouver embarrassé ? Nous n'avons pas la prétention de lui épargner tout travail et de transformer ce recueil de fables en un ouvrage savant ou les notes tiendraient plus de place que le texte ; notre but est plus modeste. Indiquer par une note exacte, courte et substantielle malgré sa précision, à tous les endroits qui nécessitent une explication, le résumé de la remarque à faire dont le développement regardera le professeur ou le père de famille, telle est la tâche que nous nous sommes imposée. Ainsi comprises, les notes offrent une importance incontestable et exigent beaucoup de soins et de recherches. Nous n'avons rien négligé pour les rendre le moins possible imparfaites. Si nous avons réussi à être de quelque utilité aux enfants, ce doux trésor de la maison, ainsi que les appelle V. Hugo, nous nous regarderons comme amplement récompensés de notre labeur assez ingrat par lui-même et que l'amitié que nous portons à la
jeunesse nous a seule donné le courage de mener à bonne fin.
Nous ajouterons encore quelques mots d'explication sur notre travail. Gomme dans un bouquet, auprès de la rose, la reine des fleurs, un groupe d'autres fleurs, qui, sans être aussi belles, n'en possèdent pas moins un mérite qui leur est propre et rehausse la valeur du bouquet, de même à côté des génies supérieurs qui forment les plus brillants fleurons de notre couronne littéraire, brillent d'un éclat moins vif, mais qui ne laisse pas d'avoir son prix certaines perles plus petites. Ainsi, près de la Fontaine, Florian est encore digne d'attirer l'attention. Tout a été dit sur le premier. MM. Valckenaër et Taine n'ont rien laissé à glaner après eux. Florian n'a pas excité aussi souvent la verve des commentateurs, et pourtant ses fables sont une mine où il reste encore plus d'un riche filon à exploiter. Nous avons essayé de profiter de cette bonne fortune en consacrant nos labeurs à mettre en relief celui que nous pourrions appeler le premier des fabulistes français, car la Fontaine, comme Molière, n'est pas seulement un génie français, c'est un génie universel que l'humanité toute entière a le droit de revendiquer.
Nous faisons précéder les Fables de Florian d'une notice biographique et d'une appréciation littéraire que nous avons composée avec les principaux jugements données sur notre auteur par la fine fleur des critiques, et enfin dune introduction due à la plume de Florian lui-même.
Cette nouvelle édition étant spécialement destinée aux enfants, nous lavons fait illustrer par nos meilleurs artistes. S'il est un attrait capable de maintenir l'attention de la jeunesse, c'est sans contredit celui des gravures. Nous rappelant nos années d'enfance, nous nous sommes souvenus que les leçons qui s'étaient gravées dans notre mémoire d'une manière ineffaçable, étaient celles auxquelles une gravure avait servi de commentaire animé.
Nous avons jugé à propos de reporter nos notes à la fin du volume. De cette façon l'enfant ne trouvera pas le travail tout fait ; il sera obligé de réfléchir quand on l'interrogera, et, lorsqu'il sera seul, il pourra s'exercer en essayant de deviner qu'elle peut être la note indiquée par les astériques. En cherchant ensuite au renvoi, il jouira, s'il a réussi à trouver la réponse, du plaisir que procure à tout âge la difficulté vaincue.
Florian (Jean-Pierre Claris de) naquit au château de Florian, dans les Basses-Cévennes, le 6 mars 1755, et mourut à Sceaux, le 13 septembre 1794, âgé de trente-huit ans.
Il a chanté, dans son Estelle, cette belle et poétique* vallée du Languedoc, où s'écoulèrent, sous la tutelle de son grand-père, vieillard gai et aimable, les premières années de son enfonce.
• Sur les bords du Gardon, au pied des hautes montagnes des Gévennes, entre la ville d'Anduze et le village de Massane, est un vallon où la naturo semble avoir rassemblé tous ses trésors. Là, dans de longues prairies, où serpentent les eaux du fleuve, on se promène sous des berceaux de figuiers et d'acacias. L'iris, le genêt fleuri, le narcisse, émaillent la terre ; le grenadier, l'aubépine exhalent dans l'air des parfums ; un cercle de collines, • parsemées d'arbres touffus, ferme de tous côtés la vallée, et des rochers couverts de neige, bornent au loin l'horizon. 1 »
Florian avait dix ans lorsque au mois de juillet 1765, il fut conduit à Ferney, où il vécut quelque temps dans la compagnie de Voltaire, son grand-oncle.
Il a lui-même raconté avec beaucoup de grâce la douce existence qu'il mena dans la retraite de Ferney.
Voltaire, touché de sa gentillesse, de sa naïveté ravissante, le traitait avec bonté et s'occupait beaucoup de lui.
* Estelle, livre I,
• Souvent il me faisait placer auprès de lui à table, dit le fabuliste ; et, tandis que beaucoup de personnages, qui se croyaient importants et qui venaient souper chez Lope de Vega (c'est le nom qu il donne à Voltaire dans ses Mémoires) pour soutenir cette importance, le regardaient eLl'écoutaient, Lope se plaisait à causer avec un enfant. La première question qu'il me fît fut si je savais beaucoup de choses. — « Oui, monsieur, lui dis-je, je sais Y Iliade et le Blason. » Lope se mit à rire et me raconta la fable du Marchand, du gentilhomme, du pâtre et du fils de roi. — Cette fable et la manière charmante dont elle me fut racontée me persuadèrent que le blason n'était pas la plus utile des sciences ; je résolus d'apprendre autre chose. »
Florian continua à Ferney ses études qu'il avait commencées au collège de Samt-Hippolyte. Il avait pour précepteur le P. Adam qui montrait comme un chef-d'œuvre à Voltaire les thèmes de son jeune élève. Celui-ci, qui les avait corrigés, souriait et disait que ce n'était pas vraiment trop mal pour un enfant de cet âge.
C'est à Ferney que Florian débuta dans la pastorale, non comme auteur, mais comme acteur. Mademoiselle Clairon s'y trouvait, et Voltaire, pour le jour de sa fête, voulant lui ménager une aimable surprise, lui fit chanter des vers par Florian « J'étais vêtu de blanc, dit-il, et mon habit, mon chapeau et ma houlette étaient garnis de rubans roses. Une jeune fille, vêtue de même, soutenait avec moi une grande corbeille pleine de fleurs. »
En quittant Ferney, Florian se rendit à Paris, chez sa tante, où il fut élevé un peu à la légère, et comme un petit monsieur, dit Sainte-Beuve.
Son oncle le fît entrer, à l'âge de seize ans, chez le duc de Penthièvre en qualité de page. Comme à Ferney, Florian reçut à l'hôtel de Toulouse le plus aimable et le plus cordial accueil. Voltaire l'avait baptisé Florianet et le duc de Penthièvre l'appelait Puccinella. — « Florianet, petit Polichinelle, dit M. de Sainte- Beuve, toujours des sobriquets et des diminutifs pour exprimer la grâce, la gaieté et la gentillesse. »
Le duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse et neveu du duc du Maine, était le dernier héritier des bâtards légititimés de Louis XIV. Cet homme bon et vertueux aima Florian
et toute sa vie il fut pour lui un protecteur zélé, disons plus, un ami. Le chevalier, de son côté, se montra toujours reconnais«*nt, et par l'amabilité de son caractère, son esprit naturel et l'enjouement de bon ton de sa conversation, il réussit souvent à bannir l'ennui qui attristait le cœur de son bienfaiteur.
Quelques années plus tard, nous retrouvons le jeune page à l'école royale d'artillerie de Bapeaumes. Son père avait été militaire, dit Boissy d'Anglas, il fallait bien que le fils suivit cet exemple : c'était alors l'usage chez les personnes d'un certain rang. « Il passa quelque temps dans cette école où, au dire de l'un de ses biographes, presque tous avaient de l'esprit, mais la raison était plus rare; c'étaient, ajoute-t-il, dans un langage un peu dur, des brutes se querellant et se battant et il arriva souvent à Florian d'y être blessé. » Cette vie n'était guère en harmonie avec la douceur de son caractère.
Florian obtint, à sa sortie de l'école, une lieutenance dans le régiment des dragons de Penthièvre, et bientôt après une compagnie.
Cependant le jeune capitaine demandait de fréquents congés, qu'il venait passer à Paris, chez son bienfaiteur. Il consacrait aux muses ces moments de loisir. Nais la vie de garnison ne convenait point à cette âme douce et sentimentale; il sollicita une réforme, qui tout en lui conservant son grade dans l'armée, lui permît de ne point figurer à son corps.
Dès lors il s'adonna tout à fait à la poésie, aux bonnes œuvres et aux épanchements d'une vraie et sincère amitié. Il accompagnait à Anet, à Sceaux et à Paris le duc de Penthièvre qui lui avait donné à sa cour le titre de gentilhomme ordinaire. Il était le ministre des largesses de ce généreux seigneur, dont il distribuait les aumônes avec toutes les recherches de la délicatesse, de la sensibilité la plus touchante.
Quoiqu'il ne fût point riche, il avait des goûls tellement simples, qu'il sut économiser sur la pension qu'il touchait comme homme de lettres et sur le produit de la vente de ses ouvrages de quoi faire, lui aussi, des aumônes par l'entremise de son ami, le curé de Saint-Eustache, tout en payant les dettes qui grevaient la succession de son père. Quand celui-ci mourut, il aurait pu renoncer à cette succession et laisser aux créanciers la
faculté de se partager entre eux le peu de bien qui restait. Mais il avait trop d'honneur et de coeur pour souffrir cette tache sur la mémoire dej son père. Il se porta héritier, vendit tout ce que son, père avait laissé, désintéressa les créanciers en prenant sur ses propres deniers et ne réserva qu'une petite maison et un enclos, qu'il donna à une vieille domestique qui avait servi s^n père pendant quarante ans.
Florian vjyait dans un petit appartement de l'hôtel de Toulouse, où une volière dominait sa bibliothèque. Il travaillait là une grande partie du jour, sortait peu, ne voyait que quatre ou cinq familles, n'allait au théâtre que pour y faire représenter ses pièces et ne fréquentait que quelques salons où on les jouait également, et où lui-même remplissait fort bien certains rôles.
A cette époque il composa Galatée (1783), imitation embellie du roman de Cervantes, et dont le quatrième livre est entièrement de lui. Il fit paraître ensuite Estelle (1788). Cette pastorale, tout, entière de son invention, eut moins de succès. Les symptômes des troubles politiques les plus graves apparaissaient : on était à veille de 1789. Et puis : « Ces bergeries sont charmantes, disait le vicomte de Ségur ; mais elles le seraient bien davantage si de temps en temps on y rencontrait quelques loups. »
Numa Pompilius avait paru en 1786. C'est une froide imitation de Télémaque. « La couleur de l'antiquité y manque, dit fort judicieusement M. de Lacretelle, l'histoire y est trop voilée et la fable ne s'y montre pas avec assez de prestige. »
Plus tard (1791), il publia Gonzalve de Cordoue. Le plande ce roman n'est pas assez dessiné, et l'on reproche au héros espagnol d'être trop chevalier français. Toutefois le Précis sur les Maures, qui ouvre le volume, est un morceau historique d'une grande valeur, et justement estimé. Comme exactitude il n'a jamais été surpassé.
Guillaume Tell, que Florian écrivit à la prison de la Bourbe en 1793, est le plus faible roman qui soit sorti de sa plume.
C'est là aussi qu'il composa Nephtali et Eliezer, poème auquel il attachait une grande importance, mais qui ne fut publié qu'en 1803. La préface de cet ouvrage contient des détails piquants sur les mœurs des Juifs.
Ce ne fut que longtemps après sa mort que l'on édita sa tra-
daction de Don Quichotte. Dans cette œuvre, Florian n'a pas voulu se rendre esclave du texte. Sa traduction en beaucoup d'endroits est plutôt une imitation. « Don Quichotte, dit— il luimême, a des longueurs et des traits de mauvais goût qu'il fallait retrancher sans craindre le reproche de n'être pas exact. Quand on traduit un ouvrage d'agrément, la traduction la plus agréable est à coup sûr la plus fidèle. »
Florian a en outre composé des contes, des romances et diverses poésies, sur lesquelles nous ne voulons pas nous arrêter. Qu'il nous suffise de citer en passant le Serf du Jura, poésie qui lui valut le prix proposé par l'Académie française sur ce sujet : « L'abolition de la servitude dans les domaines du roi. • C'est un dialogue entre Voltaire et un paysan du Jura.
Mais ce qui rendra Florian immortel, ce sont ses fables et ses comédies, qui lui assignent une place distinguée parmi les littérateurs français.
Comme fabuliste, Florian vient immédiatement après la Fontaine : « Proximus est, longo sed proximus intervalle » C'est assez faire son éloge.
Comme auteur comique, il a mis heureusement sur la scène un Arlequin bon, doux, ingénu, aussi babillard qu'honnête homme, simple sans être béte, naïf sans être niais. » Ces pièces sont demeurées au répertoire classique, et tout récemment, dans sa chute malheureuse, M. Fournier entraînait avec lui l'un de ces petits chefs-d'œuvre de notre auteur. Il pouvait se consoler en aussi bonne compagnie. Nous avons dit que Florian jouait kii-même fort agréablement dans ses pièces.
A ce propos, nous voulons emprunter à l'inimitable auteur des Causerie s du lundi une de ses remarquables pages qui nous reportera presque au temps de notre poète et nous amènera à raconter l'histoire de sa fin prématurée.
• Florian allait volontiers chaque été passer quelques semaines dans une habitation magnifique et délicieuse, qui appartenait à madame de la Briche, belle sœur de madame d'Houdetot et belle-mère de M. le comte Mole, et que nous-même, nous avons eu l'honneur d'y voir encore dans son extrême vieillesse. Il allait à ce beau et riant château du Marais, qu'aucun de ceux qui l'ont visité ne saurait oublier, et là il présidait à la représentation de quelqu'une de ses pièces. A la fois auteur,
10 NOTICE SUR FLORIÀN.
acteur, metteur en scène, il était l'àme des divertissement de la société. 0r t dans la première quinzaine du mois de septembre 1793, le château privilégié réunissait encore, au sein de sa douce et fraîche vallée, une vingtaine de personnes de . tout âge, hommes, femmes, tous plus ou moins menacés, et qui, au milieu de ces idées de ruine, de prison et de mort même dont chacun était environné alors, tâchaient d'oublier l'orage et de jouir ensemble des derniers beaux jours. Le ciel n'avait jamais été d'une sérénité plus pure, plus inaltérable. C'était, m'a raconté un témoin fidèle, une sorte d'enivrement, de bonheur, mêlé d'un charme attendri, une gaieté quelquefois forcée et pourtant toujours vive. Pas un moment n'était laissé aux souvenirs ; on ne se quittait point de peur de se retrouver avec un nuage au front. Cependant, au milieu de ces plaisirs, Florian, qui en était l'âme, et qui redoublait, pour en donner à chacun, les saillies de sa gaieté communicative , s'arrêtait quelquefois tout rêveur en disant : c Croyez-moi, nous payerons bien cher ces jours heureux. »
Cette triste prophétie ne tarda pas à s'accomplir. Un décret parut qui forçait les nobles de s'éloigner de Paris. Florian se retira à Sceaux, dans un petit appartement qu'il y avait conservé. A la nouvelle de son exil, ses amis, profondément affligés, mirent tout en œuvre pour le faire rayer de la liste des proscrits. Boissy d'Anglas, qui lui était très-attaché, et qui, par son rôle politique se trouvait à même de lui être utile, ne recula devant aucune démarche. Il alla solliciter du Comité d'instruction publique, pour que Florian fût mis en réquisition, c'est-à-Jire rappelé à Paris, afin d'être occupé à des travaux d'utilité publique. A l'appui de sa demande, il lut quelques morceaux d'une histoire ancienne à laquelle Florian travaillait alors. Il fut écouté avec intérêt et semblait près de réussir, quand Bouquier, l'un des membres, se mit à réciter par cœur l'épître dédicatoire de Numa Pompilius adressée plus de dix ans auparavant à la reine, en ajoutant que la république n'avait rien à attendre de bon d'un homme qui avait écrit de pareilles choses.
« Ma demande fut donc rejetée, et elle le fut tout d'une voix, raconte Boissy d'Anglas ; il ne me resta que le regret de l'avoir faite et la crainte qu'elle ne fut nuisible à celui qui en était le sujet. — Hélas ! il ne m'est pas démontré qu'elle ne lui
ait pas été funeste. A peine était-il établi à Sceaux, qu'un ordre du Comité de sûreté générale vint l'enlever à cette retraite et le trainei dans une des prisons de Paris. Dès qu'il y fut, il m'écrivit encore pour réclamer mon faible appui : l'illustre et respectable Ducis, qui avait pour lui beaucoup d'amitié, vint se joindre à moi pour solliciter sa liberté ; mais nos démarches furent inutiles, quoique répétées jusqu'à l'obstination. On nous parla encore de la dédicace de Numa , et on nous conseilla impérieusement de laisser oublier notre ami pour son intérêt comme pour le nôtre. •
Le 9 thermidor arriva. Boissy d'Anglas put ouvrir les portes de la prison à son ami.
Mais Florian était frappé au cœur. Lui qui n'avait aimé et chanté que les champs, les fleurs et les ruisseaux ; dont les héros n'avaient été que de simples et candides bergers, ou des conquérants pacifiques comme Numa et Dort Quichotte ; qui avait une âme franche et loyale, un cœur bon et délicat ne sachant battre que pour les vraies amitiés, les passions douces et pures, il avait été témoin oculaire des sanglantes horreurs qui ternirent la Révolution. Il avait vu le sang innocent couler à grands flots, la justice, la beauté, la jeunesse opprimées. Il avait entendu le geôlier appelant à la guillotine ses amis, s'attendant à toute heure à y monter lui-même, son bienfaiteur était mort, la tête de sa fille, l'infortunée princesse de Lamballe, avait été promenée dans Paris au bout d'une pique et offerte en spectacle à Marie-Antoinette. C'en était trop pour une nature aussi sensible.
Florian retourna à Sceaux. Ses amis y coururent pour le voir et le féliciter. Quelques jours après il mourut subitement, le 13 septembre 1794, à l'âge de trente-huit ans.
Florian était chevalier de Saint-Louis et avait obtenu le grade de lieulenant-colonel : en 1788 il était entré à l'Académie française qui l'avait déjà couronné deux fois. Il touchait une pension comme homme de lettres et avait pour retraite militaire une lieutenance du roi. Sa fin prématurée, comme celle d'André Chénier, fut pour les lettres une perte irréparable.
Terminons cette biographie en citant l'éloge que fait de lui un homme qui se glorifiait d'être son ami, le célèbre Boissy d'Anglas, qui se connaissait en caractères.
12 NOTICE SUR FLORIÀN.
c Personne n'a senti plus vivement que Florian le bonheur d'avoir des amis et n'a été plus digne de le goûter : il offrait toutes les qualités qui le font naître et toutes celles qui en garantissent la durée : la douceur d'un commerce sûr et le charme d'une société agréable. En le voyant on l'aimait ; on s'attachait de plus en plus à lui à mesure qu'on le fréquentait davantage. On se sentait heureux de lui inspirer de l'estime. Son jugement était sain, sa raison solide, son caractère loyal et franc; c'était l'homme qu'il fallait consulter dans les circonstances difficiles, celui qu'il fallait appeler dans ses périls ou dans ses besoins... Hélas ' je n'ai été lié avec lui que pendant quelques années ; mais il y a vingt-cinq ans que je le regrette. Si la mort ne me l'eût pas enlevé, il eût été le conservateur de ma vie. »
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