LA SAUTERELLE
C'en est fait, je quitte le monde ; Je veux fuir pour jamais le spectacle odieux Des crimes, des horreurs, dont sont blessés mes yeux.
Dans une retraite profonde,
Loin des vices, loin des abus, Je passerai mes jours doucement à maudire
Les méchants de moi trop connus.
Seule ici-bas j'ai des vertus :
Aussi pour ennemi j'ai tout ce qui respire, Tout l'univers m'en veut ; homme, enfants, animaux,
Jusqu'au plus petit des oiseaux,
Tous sont occupés de me nuire.
Eh! qu'ai-je fait pourtant?... Que du bien. Les ingrats» Ils me regretteront, mais après mon trépas.
Ainsi se lamentait certaine sauterelle, '
Hypocondre et n'estimant qu'elle 11 .
Où prenez-vous cela, ma sœur?
Lui dit une de ses compagnes :
Quoi ! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes, En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, Sans vous embarrasser des affaires du monde ?
Je sais qu'en travers il abonde ; Il fut ainsi toujours et toujours il sera ; Ce que vous en direz grand'chose n'y fera.
D'ailleurs, oîi vit-on mieux? Quant à votre colère Contre ces ennemis qui n'en veulent qu'à vous,
Je pense, ma sœur, entre nous,
Que c'est peut-être une chimère, Et que l'orgueil souvent donne ces visions .
Dédaignant de répondre à ces sottes raisons,