LIVRE V. FABLE XY
La sauterelle part, et sort de la prairie,
Sa patrie.
Elle saute deux jours pour faire deux cents pas. Alors elle se croit au bout de l'hémisphère, Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux États ;
Elle admire ces beaux climats, Salue avec respect cette rive étrangère.
Près de là, des épis nombreux Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre, Ondoyants et pressés se balançaient entre eux.
Ah ! que voilà bien mon affaire !
Dit-elle avec transport : dans ces sombres taillis Je trouverai sans doute un désert solitaire, C'est un asile sur contre mes ennemis.
La voilà dans le blé. Hais, dès l'aube suivante,
Voici venir les moissonneurs.
Leur troupe nombreuse et bruyante S'étend en demi-cercle ; et, parmi les clameurs,
Les ris, les chants des jeunes filles, Les épis entassés tombent sous les faucilles, Le terre se découvre, et les blés abattus
Laissent voir les sillons tout nus. /
Pour le coup, s'écriait la triste sauterelle, Voilà qui prouve bien la haine universelle Qui partout me poursuit : à peine en ce pays A-t-on su que j'étais, qu'un peuple d'ennemis
S'en vient pour chercher sa victime,
Dans la fureur qui les anime, Employant contre moi les plus affreux moyens. De peur que j'en échappe, ils ravagent leurs biens : Ils y mettraient le feu, s'il était nécessaire. Eh! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant;