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LE BŒUF ET LE GIRON

Mais l'homme nous méprise : en voilà bien d'une autre. Ne saurions-nous le mépriser aussi?

Que vous avez l'âme petite, Dit le reptile ambitieux !

Non, mon obscurité m'irrite,

252 LE BŒUF ET LE CtllON.

Tel s'imagine être un géant Qui n'a pas plus dune coudée.

Àristote n'a pas trouvé notre vrai nom.

Orgueil et petitesse ensemble, Voilà tout l'homme ce me semble.

Est-ce donc là ce qu'on nomme raison?

Quoi qu'il en soit, voici quelqu'un qui nous ressemble ; Au bon cœur près, tout homme est mon ciron.

Messire bœuf, las de vivre en province, Partait d'Auvergne pour Paris.

Sur l'animal épais, l'animal le plus mince Cadet ciron voulut voir le pays.

Il prend place sur une corne; Mais à peine s'est-il logé, Qu'il plaint le pauvre bœuf et juge à son air morne Qu'il se sent déjà surchargé.

N'importe, il faut suivre sa course; Eh ! comment, sans cette ressource, Pouvait-il voyager et contenter son goût?

Le bœuf lui tiendrait lieu de tout ; D'hôtellerie ainsi que de voiture, De lit, ainsi que de pâture :

A fatiguer le bœuf, le besoin le résout.

Ils partent donc. Déjà de plaine en plaine

Ils ont franchi bien du chemin.

Lorsque le bœuf s'arrête et prend haleine, Il est crevé ; mon Dieu ! Que je lui fais de peine ! Dit le voyageur clandestin.

Si, tourmenté de la saison brûlante, De ses mugissements l'animal frappe l'air, Par vanité compatissante

Notre atome se fait léger.

Même, de peur d'amaigrir sa monture, Vous l'eussiez vu sobre dans ses repas.

Faisons, se disait-il, faisons chère qui dure;

On le porte au parvis. Le peuple d'y courir.

Alors de tous les yeux l'un ravit le suffrage ;

L'autre à peine se peut souffrir.

Celui qu'on admirait brillait de mille grâces;

Tous les traits étaient délicats, Les contours arrondis : bref, malgré ses menaces,

La critique n'y mordit pas.

L'autre n'était auprès qu'un marbre encor informe; Rien de fini; chaque trait est grossier;

Contours monstrueux, taille énorme :

Le peuple renvoyait l'ouvrage à l'atelier.

Voilà le -maître, et l'autre est l'écolier.

On allait délivrer le prix sans autre forme.

Tout beau, dit le sculpteur ; il faut nous éprouver. Est ce pour le parvis que ma statue est faite? Sur le temple avec l'autre il la faut élever, Et vous verrez d'ici quelle est la plus parfaite.

On le fit, en plaignant les frais ;

Mais d'abord tout changea de face.

La statue admirée en perdit tous ses traits;

L'éloignement les confond, les efface.

L'autre, par la distance acquiert toute la grâce Qu'on ne soupçonnait point en la voyant de près.

Il faut voif les choses en place.

La nuit avait au monde amené le repos.

Le silence régnait sur toute la nature; Et l'obligeant Morphée 1 à chaque créature Faisait litière de pavots.

1 Dieu du sommeil et des songes»

Une sorcière de Carie, Une vieille Hédée 1 , une autre Canidie*,

Savante en l'art d'interroger le sort,

Pour exercer sa science hardie, Arrive dans un bois qui tremble à son abord.

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