‹ Fables de Florian (volume 2)Chapitre 178 sur 271 · L'ORME ET LE NOYER · texte numérisé non relu

L'ORME ET LE NOYER

Sur le penchant d'une montagne, Haut et puissant seigneur de la campagne,

L'orme habitait près du noyer.

Bons voisins, ils jasaient pour se désennuyer.

L'orme disait à son compère :

En vérité j'ai lieu de me plaindre du sort.

Je suis haut, verdoyant et fort ; Stérile avec cela ; point de fruit ; j'ai beau faire, Je n'en saurais porter ; la nature eut grand tort. Je fais ombre, et c'est tout. Cela me mortifie.

Voisin noyer le consolait :

Il te fâche de voir comme je fructifie;

J'ai de trop ce qu'il te fallait.

Hais que veux-tu ? le ciel répand ses grâces Comme il lui plaît, non pas comme nous l'entendons. Plus élevé que moi, de vingt pieds tu me passes ;

Il m'a fait à moi d'autres dons.

J'ai le meilleur lot, à tout prendre; Le finit nous sied fort bien : arbre qui n'en peut rendre, N'est, à mon sens, un arbre qu'à demi.

Mais console-toi mon ami,

Il ne t'en viendra pas à force de murmure;

Il faut vouloir ce que veut la nature.

Le noyer babillard continuait toujours, Quand un essaim d'enfants interrompt son discours.

A coups de bâtons et de pierre Le bataillon lui livre une cruelle guerre.

Le pauvre arbre n'a point de noix Qui ne lui coûte au moins une blessure :

Il reçoit cent coups à la fois ; Adieu ses fpuits et sa verdure.

La moisson faite,, on veut encor glaner :

Sans respect du noyer, sur lui la troupe monte; On le rompt, on rébranche; il crie, on n'en tient compte,

Tant qu'il n'ait plus rien à donner.

Enfin, chargé de noix, c'est sous l'orme tranquille Que les enfants vont les manger ; Et l'orme dit, en les voyant gruger :

C'est souvent un malheur que d'être trop utile.

Deux de ces gens coureurs du monde, Qui n'ont point assez d'yeux et qui voudraient tout voir ; Qui, pour dire : J'ai vu, je le dois bien savoir, Feraient vingt fois toute la terre ronde :

Deux voyageurs, n'importe de leur nom, Chemin faisant, dans les champs d'Arabie, Raisonnaient du caméléon.

L'animal singulier ! disait l'un ; de ma vie Je n'ai vu son pareil : sa tête de poisson, Son petit corps lézard, avec sa longue queue, Ses quatre pattes à trois doigts,

Son pas tardif, à faire une toise par mois,

Par-dessus tout, sa couleur bleue...

— Halte-là, dit l'autre, il est vert ; De mes deux yeux je l'ai vu tout à l'aise, Il était au soleil, et, le gosier ouvert, H prenait son repas d air pur... — Ne vous déplaise. Reprit l'autre, il est bleu. — Je l'ai vu mieux que vous, Quoique ce fût à l'ombre : il est vert. — Bleu, vous dis-je. Démenti, puis injure ; allaient venir les coups, Lorsqu'il arrive un tiers. — Eh! messieurs, quel vertige!

Holà donc! calmez-vous un peu.

— Volontiers, dit l'un d'eux, mais jugez la querelle.

— Sur le caméléon, sa couleur quelle est-elle? Monsieur veut qu'il soit vert, moi je dis qu'il est bleu.

— Soyez d'accord, il n'est ni l'un ni l'autre,

Dit le grave arbitre, il est noir.

A la chandelle, hier au soir, Je l'examinai bien ; je l'ai pris, il est nôtre, Et je le tiens encor dans mon mouchoir.

— Non, disent nos mutins ; non, je puis vous répondre Qu'il est vert, qu'il est bleu ; j'y donnerais mon sang.

— Noir, insiste le juge. Alors, pour les confondre, Il ouvre le mouchoir, et l'animal sort blanc. Voilà trois étonnés, les plaideurs et l'arbitre :

Ne l 'étaient-ils pas à bon titre?

Allez, enfants, allez, dit le caméléon ;

Vous avez tous tort et raison.

Croyez qu'il est des yeux aussi bons que les vôtres ; Dites vos jugements, mais ne soyez pas fous Jusqu'à vouloir y soumettre les autres.

Tout est caméléon pour vous.

APOLLON, MERCURE ET LE BERGER

APOLLON, MERCURE ET LE BERGER

L'homme est ingrat ; c'est son grand vice.

Gomme une grâce il sollicite un bien ; L'a-t-il reçu? ce n'est plus que justice;

On a bien fait ; il n'en doit rien.

Place-t-on un nouveau ministre?

faut, pour ses flatteurs, agrandir son palais. Des grâces, des trésors n'a-t-il plus le registre?

Une solitude sinistre Fait déserter jusques à ses valets. La foule se presse où l'on donne, Mais où l'on a donné, l'on ne voit plus personne.

Je plaindrais un vendeur d'encens, Qui n'en débiterait qu'aux cœurs reconnaissants. On a tort! Les plaisirs que l'on daigne nous faire

Doivent être payés du cœur,

Et c'est voler son bienfaiteur

Que lui retenir ce salaire :

Mais nous, sans intérêt obligeons les humains. Que l'honneur de servir soit le prix du service. La vertu, sur ce point, fait un tour d'avarice :

Elle se paye par ses mains.

L'obligeant Apollon et le malin Mercure Un jour firent une gageure.

On m'adore pour ma bonté, Disait l'un. — Moi pour ma malice,

Disait l'autre, et je suis le plus accrédité.

Faisons un peu l'essai de notre autorité!

Qui de nous obtiendra le premier sacrifice,

Aura le pas sur l'autre. On conclut le traité.

270 APOLLON, MERCURE ET LE BERGER

A pollon voit alors un berger dans la plaine, Qui, du son de la flûte, éveillait les échos. H .lui fait sous ses pas rencontrer une aubaine :

C'est une pierre où sont écrits ces mots :

Ici gît un trésor qu'Apollon te décèle. . Est-il possible? ô cieux ! s'écria le berger. Il renverse la pierre et la trouve fidèle.

Riche trésor. L'envisager, Le tirer, le compter, ce ne fut qu'une affaire. Il songe, en le comptant, à ce qu'il en peut faire. Il achètera tout : terres, forêts, châteaux ; Bien de trop cher avec si grosse somme.

Adieu donc mes pauvres troupeaux ;

Le bon Guillot n'est plus votre homme.

Tandis qu'ainsi le pâtre, ivre de son trésor, Laisse égarer ses yeux et sa pensée,

Le dieu malin enlève l'or.

Il ne faut à ce dieu qu'un instant, moins encor,

Toute la somme est éclipsée.

L'œil de Guillot revient. Plus d'argent. Justes dieux ! Était-ce un songe? Non. Je veille; j'ai des yeux; Voilà le trou ; voilà la pierre renversée.

Il y voit, en effet, ces autres mots écrits : Apollon te le donne* et Mercure Va pris.

Ciel! Mercure l'a pris! O disgrâce mortelle!

Voilà bon Guillot à genoux.

Prenez pitié de moi ; Mercure, calmez-vous, Je vais vous immoler ma brebis la plus belle. Il le dit, il le fait, et, les larmes aux yeux, Allume le bûcher, y met la pauvre bête.

Mercure en rit du haut des cieux, Et, sans songer à signer sa requête,

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