‹ Fables de Florian (volume 2)Chapitre 179 sur 271 · LE FROMAGE · texte numérisé non relu

LE FROMAGE

Deux chats avaient pris un fromage, Et tous deux, à l'aubaine, avaient un droit égal.

Dispute entre eux pour le partage.

Qui le fera? Nul n'est assez loyal.

Beaucoup de gourmandise et peu de conscience : Témoin leur propre fait, le fromage volé.

Ils veulent donc qu'à l'audience, Dame Justice entre eux vide le démêlé.

Un singe, maître clerc du bailli du village,

Et que pour lui-même on prenait, Quand il mettait parfois sa robe et son bonnet, Parut à nos deux chats tout un aréopage 1 .

Par-devant dom Bertrand le fromage est porté;

Bertrand s'assied, prend la balance,

Tousse, crache, impose silence,

Fait deux parts avec gravité, En charge les bassins ; puis, cherchant l'équilibre :

Pesons, dit-il, d'un esprit libre, D'une main circonspecte, et vive l'équité, Çà, celle-ci me paraît déjà trop pesante.

Il en mange un morceau. L'autre pèse à son tour; Nouveau morceau mangé par raison du plus lourd. Un des bassins n'a plus qu'une légère pente.

Bon ! nous voilà contents ; donnez, disent les chats. Si vous êtes contents, Justice ne l'est pas,

Leur dit Bertrand : Race ignorante,

« Sénat d'Athènes.

Croyez-vous donc qu'on se contente

De passer comme vous les choses au gros sas?

Et ce disant, monseigneur se tourmente

A manger toujours l'excédant ; Par équité toujours donne son coup de dent ; De scrupule en scrupule avançait le fromage.

Nos plaideurs, enfin, las des frais,

Veulent le reste sans partage.

Tout beau, leur dit Bertrand; soyez hors de procès; Mais le reste, messieurs, m'appartient comme épice. A nous autres aussi, nous nous devons justice. Allez en paix, et rendez grâce aux dieux.

Le bailli n'eût pas jugé mieux.

De nos récits chassons l'emphase;

Laissons le style ambitieux

A ces chantres hardis qu'embrase L'ardeur de célébrer les héros et les dieux.

Moi, chantre d'animaux et simple fabuliste,

Je dois conter naïvement, Suivre toujours la nature à la piste.

Nous le savons, c'est notre rudiment :

Hais prenons garde à la bassesse,

Trop voisine du familier.

Souvent un auteur sans adresse

Veut être simple; il est grossier.

Point de tour trivial, aucune image basse,;

Apollon veut expressément

Que Ton soit rustique avec grâce,

Et populaire élégamment.

Cela n'est pas aisé. J'en conviens, mais qu'y faire? Dit le lecteur. Ce n'est pas mon affaire :

Surmontez la difficulté.

Quand votre ouvrage sait me plaire, Je ne calcule point ce qu'il vous a coûté :

Hais je vous loue ; et ce salaire

Mérite bien d'être acheté.

Vous parlez de bon sens, cher lecteur, et j'adopte

Ce solide raisonnement.

Veut-on plaire ou déplaire? 11 faut qu'un auteur opte, Qu'il écrive sans peine, ou bien mal aisément.

C'est par le travail que l'on cache L'air même de travail qui déplairait aux gens. Du creux de la cervelle un trait naïf s'arrache ; Il semble s'être offert, on l'a cherché longtemps.

Hais revenons au style de la fable.

Il est aisé, sans faste et sans ambition :

Si ce n'est que l'occasion Demande un ton plus haut, alors plus convenable. Comme on sait, toute règle a son exception. La Fontaine est naïf. Eh bien, ce La Fontaine Nomme le vent qui déracine un chêne,

Le plus terrible des enfants Que jusque-là le Nord eût porté dans ses flancs 1 .

Fort bien. Le fait en vaut la peine.

Ici je suis en cas pareil.

J'élève un peu ma voix ; mais pourrait-on s'en plaindre ?

Devais-je moins? J'avais à peindre

Toute la gloire du soleil.

Sur son char lumineux, devancé par les heures, 1 Dans la fable le Chêne et le Roseau.

Et des traits enflammés perçant le sein des airs, Le soleil, du plus haut des célestes demeures, Donnait le plus beau jour qu'eut jamais l'univers. La terre en devenait plus belle et plus féconde;

Flore brillait de toutes parts,

Et Cérès 1 , à la tresse blonde.

Déployait ses trésors dans les plaines épars. Mille soleils nouveaux étincelaient dans Tonde ;

Il semblait enfin que le monde Voulait, par sa beauté, mériter ses regards.

— Ah ! c'est trop, s écria la lune,

Tant de splendeur blesse mes yeux.

Le soleil prétend-il régner seul dans les cieux?

D'une gloire qui m'importune, Il faut anéantir l'éclat injurieux.

Je veux, par un coup de ma tête,

Apprendre au monde qui je suis :

C'est déjà moi qui fais les belles nuits ;

Faisons-nous un droit de conquête

De donner aussi les beaux jours.

Le soleil est de trop, c'est assez de mon cours. Ce qu elle projetait, la folle l'exécute :

Elle se va placer entre nous et Phœbus, Lui livre le combat. Hais quoi ! de cette lutte

Quel fut le fruit? En brilla-t-elle plus?

Au contraire, cette aventure, Qui sur tout l'horizon jeta l'obscurité,

Nous apprit que de sa nature Dame lune n'était qu'une planète obscure.

Et de son frère seul empruntait sa clarté.

1 Déesse des blés.

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L'HUITRE. 275

Hommes, voilà notre imprudence.

Nous prenons bien souvent, pour nous faire valoir, Des moyens insensés qui ne font que mieux voir

Notre jalouse insuffisance.

L'HUITRE

Deux voyageurs firent naufrage;

Et, sur le débris du vaisseau, Us abordent tous deux dans une île sauvage,

Où les suit un danger nouveau :

L'affreuse faim. Nos gens cherchent partout à vivre, Hais ils ont beau courir, nuls fruits, nuls animaux ; Sable altéré comme eux. Les voilà près de suivre

Leurs compagnons engloutis dans les eaux.

Après deux ou trois jours, sur la rive ils découvrent

Grand nombre d'huîtres prenant l'air.

Voilà des coquilles qui s'ouvrent, Dit l'un, nous serions bien obligés à la mer Si c'était quelque proie. Il prend le coquillage, Et, l'ouvrant tout à fait, voit les mets odieux,

Effrayant le goût par les yeux.

Il vaut autant mourir, s'écria le moins sage, Que de manger cela; disant pour sa raison,

Que faim n'est pire que poison.

Le cœur lui soulevait contre l'affreuse proie.

Il languit et mourut de faim.

L'autre, à l'extrémité l'emploie, L'avale en grimaçant. — Oh, oh ! dit-il soudain,

Ce mets est eïquis; c'est dommage Que les humains encor n'en sachent pas l'usage. Quel goût ! quelle fraîcheur ! Il avalait toujours.

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