LA RAVE
Le phénomène potager.
— Sire, pardon de la licence; Cette rave, dit-il, est crue en mon jardin ;
Et j avions de vous voir si grande impatience, Que j'ons pris, comme on dit, l'occasion au crin.
Je savons bien que ce n'est pas grand chose; Hais je savons aussi que Votre Majesté,
En revanche a de la bonté :
Si je vous l'offrons, c'est à cause
Qu'elle vous appartient par droit de rareté :
Telle rave, tel roi. Dieu vous doit la santé.
Du bon manant telle fut la harangue.
Le roi prit plaisir à sa langue ; A son zèle encor plus : il reçut le présent.
Mais c'était peu de l'accueil complaisant ;
La royale magnificence
Prisa la rave cent louis;
Et le manant, les yeux tout éblouis, Retourne à son village étaler sa chevance.
— Eh quoi ! dit son seigneur surpris, Payer cent louis une rave !
Vertubleu, le prince est un brave.
Ma fortune est faite à ce prix.
Il vous monte à l'instant sur un coursier d'Espagne,
Beau, bien fait, et qui sur les vents
Prenait quelquefois les devants :
Comme un rapide trait il franchit la campagne.
On arrive au palais du roi, À qui le seigneur court offrir son palefroi.
Certes, le don est superbe, il m'étonne,
Lui dit alors Sa Majesté :
liais je me pique un peu de générosité :
Qu'on m'apporte ma rave. On l'apporte ; il la donne. — Tenez, dit-il ; ainsi que le cheval, Dans son genre elle est des plus rares.
Il fit bien de punk* le présent déloyal.
Le monde est plein de ces donneurs avares.
C'est pour notre repos que les cœurs sont cachés : Jouissons de notre ignorance.
Nous serions tous bien empêchés, Si l'on nous parlait comme on pense.
Certaine fée un jour était souris.
C'était la fatale journée Où l'ordre de la Destinée Lui faisait prendre l'habit gris.
Un chat, qui la guettait, allait croquer la fée. Certain homme la vit : Soit caprice ou pitié, U court après le chat, lui fait manquer sa proie.
Au diable le matou l'envoyé; Hais aussi la souris le prit en amitié.
Le lendemain elle apparut à l'homme, Non plus souris, mais déesse; autant vaut.
— Tu m'as sauvé le jour, commence-t-elle, il faut Te payer du bienfait : le mieux, c'est le plutôt. De Doucette, car c'est ainsi que l'on me nomme, Cœur ingrat n'est point le défaut.
Demande donc, et souhaite à ton aise ; Je puis tout ; tu n'as qu'à parler.
— Eh bien, dit l'homme, qu'il vous plaise M'ouvrir les cœurs, me révéler
Tout ce que les gens ont dans l'âme.
— - Soit, j'y consens, lui dit la dame.
Tu n'as qu'à prendre ce bonnet :
Il est fée, et tu vas voir les gens à souhait. Ils ne te diront plus ce qu'ils croiront te dire ;
Hais bien tout ce qu'ils penseront.
Tu les verras tels qu'ils seront.
Grand bien te fasse; adieu, je me retire.
Voilà bientôt notre homme et son bonnet Parlant aux gens. J'en aurai le cœur net, Se disait-il ; je verrai ce qu'on pense.
C'e^ par sa femme qu'il commence.
Le bonnet de jouer son jeu.
— Que je te hais, dit-elle en embrassant le sire ! (Contraste assez plaisant du faire avec le dire) : Oui, je te hais, et non pas pour un peu ;
Surtout depuis que j'aime Alcandre.
Ah! que la mort tarde à me rendre
Le service de Remporter !
Pour peu qu'elle me fasse attendre,
Je n'y pourrai plus résister :
Mon amant presse ; il faudra bien se rendre : (Le tout en le flattant ; c'est ce qu'il faut noter).
La bonne épouse ainsi connue,
Le père parle à ses enfants.
En dépit d'eux leur bouche est ingénue :
Ils attendent ses biens qu'il garde trop longtemps. Ainsi, l'homme au bonnet s'en va de gens en gens
Tirer des cœurs les secrètes pensées ; Ne trouve en ses amis qu'âmes intéressées ; Ingrats et mauvais cœurs sous dehors obligeants.
Va-t-il rendre quelque visite :
En lui serrant la main, on l'appelle importun.
D'une parole qu'il a dite Quelqu'un veut le louer : ce quelqu'un hypocrite
Dit qu'il n'a pus le sens commun.
A chaque instant mille dégoûts pour un ;
Rien ne le flatte; tout l'irrite :
Tant et tant, que notre homme, excédé de chagrins, Jette enfin son bonnet par-dessus les moulins. — Le cherche qui voudra. Quant à moi, je le quitte.
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FABLES