DE L'ABBÉ AUBERT
L'abbé Aubert, né en 1731, à Paris, marcha de bonne heure sur les traces de la Fontaine ; il n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il fit paraître, en 1756, un recueil de fables qui obtint un grand succès. Voltaire, en citant quelques-unes de ces fables : le Patriarche, les Fourmis, le Merle, s'exprimait ainsi : « C'est du sublime écrit avec naïveté. » L'abbé Aubert ne fut pas moins remarqué comme critique que comme fabuliste ; il fît, pendant vingt années, de 1752 en 1772, la fortune des Petites affiches, dont il rédigeait la partie critique et littéraire ; puis il écrivit quelque temps dans le Journal des Beaux- Arts, et passa enfin à la Gazette de France qu'il dirigea depuis 1774. On avait créé pour lui, au collège de France^ une chaire de littérature française qu'il occupa jusqu'en 1784. ^
L'abbé Aubert est mort en 1814 ; il était âgé de quatre-vingttrois ans.
Fanfan, gras et vermeil, et marchant sans lisière,
Voyait son troisième printemps.
D'un si beau nourrisson, Pérette toute fière, S'en allait à Paris le rendre à ses parents.
Pérette avait sur sa bourrique, Dans deux paniers, mis Colas et Fanfan.
De la riche Chloé celui-ci fils unique, Allait changer d'état, de nom, d'habillement,
Et peut-être de caractère.
Colas, lui, n'était que Colas, Fils de Pérette et de son mari Pierre.
Il aimait tant Fanfan qu'il ne le quittait pas.
Fanfan le chérissait de même.
Ils arrivent. Chloé prend son fils dans ses bras :
Son étonnement est extrême, Tant il lui paraît fort, bien nourri, gros et gras. Pérette de ses soins est largement payée;
Voilà Pérette renvoyée ; Voilà Colas que Fanfan voit partir.
Trio de pleurs. Fanfan se désespère :
Il aimait Colas comme un frère ; Sans Pérette et sans lui, que va-t-il devenir? Il fallut se quitter. On dit à la nourrice :
Quand de votre hameau vous viendrez à Paris,
N'oubliez pas d'amener votre fils, Entendez-vous, Pérette? On lui rendra service Pérette, le cœur gros, mais plein d'un doux espoir, De son Colas déjà croit la fortune faite.
pe Fanfan cependant Chloé fait h toilette.
Le voilà décrassé, beau, blanc, il fallait voir.
Habit moiré, toquet d'or, riche aigrette.
On dit que le fripon, se voyant au miroir,
Oublia Colas et Pérette.
Je voudrais à Fanfan porter cette galette, Dit la nourrice un jour ; Pierre, qu'en penses-tu ? Voilà tantôt six mois que nous ne l'avons vu. Pierre y consent, Colas est du voyage.
Fanfan trouva (l'orgueil est de tout âge) Pour son ami, Colas trop mal vêtu :
Sans la galette il l'aurait méconnu.
Pérette accompagna ce gâteau d'un fromage, De fruits et de raisins, doux trésors de Bacchus 1 .
Les présents furent bien reçus, Ce fut tout ; et tandis qu'elle n'est occupée Qu'à faire éclater son amour, Le marmot, lui, Jbat du tambour, Trame son chariot, fait danser sa poupée.
Quand il a bien joué, Colas dit : — C'est mon tour. Hais Fanfan n'était plus son frère, Fanfan le trouva téméraire ; Fanfan le repoussa d'un air fier et mutin.
Pérette alors prend Colas par la main :
Viens, lui dit-elle avec tristesse, Voilà Fanfan devenu grand seigneur ; Viens, mon fils, tu n'as plus son cœur.
L'amitié disparaît où l'égalité cesse.
4 Bacchus, fib de Jupiter et de Se mêlé, qui après avoir fait la conquête des Indes, alla en Egypte où il enseigna l'agriculture aux hommes, planta le premier la vigne et fut adoré comme le dieu du