TÉLAMON ET Z1RP11È, 111 LAS ET ZÉNÉIDE
Reconnaissant, humain, modeste, officieux, Vaincre ses passions, apprendre à se connaître : Tels étaient les sages avis Dont Télamon entretenait son fils.
Son fils l'aimait ; et de l'amour du maître Son cœur passait sans peine à l'amour des leçons.
Déjà la jeune Zénéide, Déjà le jeune Ililas, ont vu quinze moissons. A quinze ans le cœur se décide Pour le vice ou pour la vertu.
Quel parti prit notre couple ingénu?
Hilas et Zénéide aimaient avec tendresse
Les charmants auteurs de leurs jours :
Hilas et Zénéide, en les aimant toujours, Cueillirent à l'envi les fruits de la sagesse. Dans les yeux de Zirphé, dans ceux de Télamon, * Voyaient-ils un nuage, un air d'indifférence, Au même instant, sans aucune indulgence, De leur conduite ils se rendaient raison :
L'un d'eux était coupable et réparait son crime. Un jour Hilas (c'était dans la saison
Où le dieu du vin 1 nous anime A savourer son dangereux poison), Un jour Hilas au fond d'un verre De sa raison éteignit le flambeau.
Dans son ivresse il offensa son père.
Du sommeil la main salutaire Dissipa les vapeurs qui troublaient son cerveau. Zénéide lui dit : Qu'avez-vous fait, mon frère! À quel excès vous êtes-vous porté !
1 Le dieu du vio, Bacchus.
384 TÉLANON ET ZIRPHÉ, HILAS ET ZÉNÉIDB.
Que je vous plains! Mon père est irrité.
Hilas croyait sortir d'un songe; Mais à ces mots demeurant interdit :
ciel ! dans quel état cette liqueur nous plonge, Dit-il ! quoi ? ce poison du cœur et de l'esprit, Breuvage affreux que la .raison abhorre, Aveugle l'homme, et l'homme l'aime encore!
Il m'a fait violer le respect, le devoir; 11 m'a fait outrager le père le plus tendre :
Mais croyez en mon désespoir, Ma sœur, à l'avenir je saurai m'en défendre; Ce poison sur mes sens n'aura plus de pouvoir. Il tint parole, et l'amant d'Érigone* En vain pour lui fit désormais Courber le vendangeur sous le précieux faix
Des trésors que ce dieu nous donne.
Touché de ses regrets, Télamon lui pardonne.
Télamon avait des jardins Que Flore embellissait, qu'enrichissait Pomone, Où l'arbrisseau croissait cultivé par ses mains. Là, pour nourrir Zirphé, l'arbrisseau se couronne
Des fruits les plus délicieux.
Là naissent mille Heurs pour enchanter ses yeux. Les fruits mûrs, Télamon, au lever de l'aurore, Devait en dépouiller les fertiles rameaux.
Hilas dit : Je serai plus matinal encore; Avant l'heure où l'aurore, éclairant nos travaux,
Sème la rose et chasse les pavots, J'irai cueillir nos fruits; j'irai dans le silence
* Érigone, fille d'Icare. Elle fut aimée de Bacchus qui, pour la séduire, se transforma eu grappe de raisin.
TÉLAMON ET ZIRPHÉ, HILAS ET Z EN EIDE. 385
Aux paternelles mains épargner ce labeur.
11 le fit : Télamon, sensible à cette ardeur»
Lui rend toute sa bienveillance.
Ainsi vivait Hilas. Zénéide, sa sœur, Conservait la même innocence.
Dans le verger courait une perdrix * Qu'aimait Zirphé, qu'elle avait élevée :
La volatile était privée.
Des tendres cœurs ces oiseaux sont chéris.
D'autre part une tourterelle Que Zénéide aimait comme ses yeux, Jeune, charmante, aussi sensible qu'elle, Avait dès le berceau son foyer dans ces lieux. Entre nos deux oiseaux survint une querelle.
Les gens d'un doux tempérament, Quand ils sont irrités, pardonnent moins que d'autres. Oiseaux, nos passions diffèrent peu des vôtres! Nous avons la raison pourtant.
Du couple ailé le combat fut sanglant :
La tourterelle en sortit triomphante.
Zénéide arrive au moment Que la perdrix était mourante.
désespoir ! Que va dire Zirphé?
Perfide oiseau, qui ravis à ma mère La perdrix qu'elle aimait, tu dois être étouffé ! Zénéide, dans sa colère,
1 Perdrix, oiseau commun dont on dislingue plusieurs espèces : les perdrix grises, qui sont les seules connues dans les pays du Nord ; les perdrix rouges, qui sont en abondance dans les pays chauds ; les blanches, qui sont velues par les pieds. Il s'en trouve de cotte espèce dans les Alpes, sans parler de celles de Laponie, qui blanchissent en hiver, comme la plupart des animaux du même pays.
380 TÉLAMON ET ZIRPBÉ, HÏLÀS ET ZÉNÉIDE.
À l'oiseau de Vénus 1 allait donner la mort : " :
Un reste d'amitié l'attendrit sur son sort ;
A vivre en d'autres lieux elle borna sa peine.
Et cependant aux mains de la parque inhumaine, ^
Grâce à d'heureux secours, la perdrix échappa.
Pour le vainqueur on espéra. Il n'avait pas, dit-on, le premier pris les armes,
Contre l'insulte il s'était défendu.
N'importe; au désespoir que sa mère aurait eu, Zénéide immola cet oiseau plein de charmes.
Son exil en secret lui fit verser des larmes,
Mais sans ébranler sa vertu.
Zirphé pour Télamon brodait un riche ouvrage, Où la laine étalait de si vives couleurs,
Qu'à l'éclat des plus belles fleurs
Elle eût disputé l'avantage.
Zénéide voulut en partager l'hommage :
Sous des liens dorés elle y broda des cœurs ; Symbole heureux, agréable peinture
De l'union constante et pure
Dont elle éprouvait les douceurs.
Mais, ô chagrin mortel ! une fièvre fatale, Vint le jour que Zirphé devait offrir ce don, Entre ses bras, attaquer Télamon.
Ce feu caché, dans sa marche inégale, Trompant de tous les arts l'art le plus incertain, De Télamon bientôt menaça le destin.
Peignez-vous Zirphé gémissante, Peignez-vous ses enfants consternés, abattus, À chaque instant voyant la mort présente,
1 L'oiseau de Vénus, la tourterelle ; parce qu'on représente cette déesse dans un ebar attelé de deux tourterelles.
TÉLAMON ET ZIRPHÉ, HILAS ET ZÉNÉIDE. 3S7
La mort qui foule aux pieds et tendresse et vertus ! Zénéide dit à son frère :
Allons au temple, allons prier les dieux
De ne lancer que sur nous leur tonnerre.
Victime dévouée aux vengeances des cieux, Je suis prête à verser tout mon sang pour un père. Hilas avec transport goûte l'espoir flatteur
De détourner la colère céleste.
Puisse-t-elle à moi seul funeste, H'accepter pour victime et refuser ma sœur, Dit-il ! Et dans l'instant, pleins d'une noble ardeur,
Ils vont tous deux s'offrir en sacrifice.
Zirphé l'apprend, Zirphé vole au temple avant eux. Arrêtez, leur dit-elle, enfants trop généreux! C'est moi qui dois du ciel apaiser la justice; Le ciel ne reçoit point vos vœux.
Il a parlé; c'est mon sang qu'il demande.
— Vous périr, dit Hilas! les dieux, les justes dieux Ont-ils pu demander un sang si précieux !
Le fléau qu'aujourd'hui notre cœur appréhende Par un autre fléau serait donc racheté !
Le ciel nous forcerait de haïr sa bonté !
Ah! s'il lui faut du sang, il peut se satisfaire: Hais qu'il épargne au moins une tête si chère; Une seconde fois qu'il détourne ses coups !
Nous allions mourir pour un père, Nous mourrons à présent pour vous.
Tandis qu'Hilas parlait, Zénéide à genoux
Embrassait les pieds de sa mère.
Zirphé fondait en pleurs. Une vive lumière Soudain brille à leurs yeux et suspend leurs sanglots.
Au même instant, de la voûte du temple
388 TÉLAMON ET ZIRPHÉ, HILAS ET Z EN EIDE.
Sort une voix qui prononce ces mots : t L'Olympe avec plaisir contemple « Vos généreux combats, vos tendres, mouvements. « Vivez donc pour servir d'exemple « Aux rœurs privés de ces doux sentiments.
« Jupiter, dont les soins jusqu'aux fourmis s'étendent, « Ne veut point voir le sang couler sur ses autels :
« II suffit des vœux des mortels.
« Télamon plaît aux dieux, et les dieux vous le rendent. »
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