‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 116 sur 160 · LIVRE IV, FABLE XIII · texte numérisé non relu

LIVRE IV, FABLE XIII

D'un parc bordé d'une rivière.

Soir et matin nos bons amis ,

Profitant de ce voisinage , Tantôt au bord de l'eau , tantôt sous le feuillage ,

L'un chez l'autre étaient réunis.

Là , prenant leur repas , se contant des nouvelles,

lis n'en trouvaient point de si belles Que de se réi^éter qu'ils s'aimeraicul toujours. Ce sujet revenait sans cesse en leurs discours. Tout était en commun, plaisir, chagrin , souffrance ' Ce qui manquait à l'un, l'autre le regrettait; Si l'un avait du mal , son ami le sentait; Si d'un bien au contraire il goûtait i'ospcrance.

Tous deux en jouissaient d'avance;.

Tel était leur destin , lorsqu'un jour, jour affreux ! Le lapin , pour dîner venant chez la sorcelle, Ne la retrouve plus : inquiet, il l'appelle; Personne ne répond à ses cris douloureux. Le lapin , de frayeur l'âme toute saisie , Va, vient, fait mille tours, cherche dans les roseaux,

S'incline par-dessus les flots.

Et voudrait s'y plonger pour trouver son amie. « Hclas! s"écriait-il , m'ontends-tu ? réponds-moi ,

Ma sœur, ma compagne chérie ;

Ne prolonge pas mon effroi :

Encor quelques moments , c'en est fait de ma vie ; J'aime mieux expirer que de trembler pour toi. »

Disant ces mots, il court, il pleure,

Et s'avançant le long de l'eau,

Arrive enfin près du château

Où le seigneur du lieu demeure.

Là , notre désolé lapin

Se trouve au milieu d'un parterre,

Et voit une grande volière Où mille oiseaux divers volaient sur un bassin.

L'amitié donne du courage; Notre ami, sans rien craindre, approche du grillage, Regarde, et reconnaît... ô tendresse! à bonheur !

100 LPwlE IV, FA3LL XIU.

La sarcelle : aussitôt il pousse un cri de joie , El, sans perdre de temps à consoler sa sœur,

De ses quatre pieds il s'emploie

A creuser un secret chemin Pour joindre son amie; et , par ce souterrain, Le lapin loul à coup entre dans la volière , Comme un mineur qui prend une |)lace de guerre. Les oiseaux effrayés se pressant en fuyant. Lui court à la sarcelle ; il l'entraîne à l'instant Dans son obscur sentier, la conduit sous la terre; Et, la rendant au jour, il est prêt à mourir

De plaisir.

Quel moment pour tous deux! que ne sais-je le peindre

Comme je saurais le sentir !

Nos bons amis croyaient n'avoir plus rien à craindre; Ils n'étaient pas au bout. Le maître du jardin , En voyant le dégât commis dans sa volière, Jure d'exterminer jusqu'au dernier lapin : « Mes fusils , mes furets! » criait-il en colère.

Aussitôt fusils et furets

Sont tout prêts. ,j

Les gardes et les chiens vont dans les jeunes tailles,

Fouillant les terriers, les broussailles ; Tout lapin ([ui paraît trouve un allreux trépas : Les rivages du Stj x sont bordés de leurs mânes ;

Dans le funeste jour de Cannes

On mit moins de Romains à bas.

La nuit vient ; tant de sang n"a point éteint la rage Du seigneur, (lui remet au lendemain matin

La fin de l'horrible carnage.

Pendant ce temps notre lapin, Tapi sous des roseaux ;iuprès delà sarcelle,

Attendait en tremblant la mort, Mais conjurait sa sauir de fuir a l'autre bord

Pour ne pas mourir devant elle.

« Je ne lei]uittc point, lui répondait l'oiseau; Nous séparer serait la mort la plus cruelle.

Ah! si tu pouvais passer l'eau l

Page 1