XI. Le Crocodile et l'Esturgeon
Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfants
S'amusaient à faire sur l'onde , Avec des cailloux plat^, ronds, légers et tranchants,
Les plus beaux ricochets du monde.
Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, S'élance tout à coup, happe l'un des marmots, Qui crie, et di>paraîl dans sa gueule profonde. L'aulro fuit, en pleurant son pauvre compagnon.
Un horwif^ie et digne esturgeon ,
Témoin de cette tragédie, S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots; Mais bientôl il entend le coupable amphibie
Gémir et pousser des sanglots :
« Le monstre a des remords, dit-fl ; ô Providence I
Tu venges souvent l'innocence;
Pourquoi ne la sauves-tu pas?
Ce scélérat du moins pleure ses attentats;
L'instant est propice , je pense ,
Pour lui préclier la pénitence :
Je m'en vais lui parler. » Plein de compassion,
Notre saint homme d'esturgeon
Vers le crocodile s'avance :
« Pleurez , lui criat-il , pleurez votre forfait;
Livrez votre âme impitoyable Al remords , qui des dieux est le dernier bienfait; Le seul médiateur entre eux et le coupable.
Malheureux , manger un enfant!
Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre.... — Oui , ré|)ond l'assassin, je nieure en ce moment
De regret d'avoir manque l'autre. •
Tel est le remords du méchant.
MVRE V, FABLE XII. 123