‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 141 sur 160 · XI. Le Crocodile et l'Esturgeon · texte numérisé non relu

XI. Le Crocodile et l'Esturgeon

Sur la rive du Nil un jour deux beaux enfants

S'amusaient à faire sur l'onde , Avec des cailloux plat^, ronds, légers et tranchants,

Les plus beaux ricochets du monde.

Un crocodile affreux arrive entre deux eaux, S'élance tout à coup, happe l'un des marmots, Qui crie, et di>paraîl dans sa gueule profonde. L'aulro fuit, en pleurant son pauvre compagnon.

Un horwif^ie et digne esturgeon ,

Témoin de cette tragédie, S'éloigne avec horreur, se cache au fond des flots; Mais bientôl il entend le coupable amphibie

Gémir et pousser des sanglots :

« Le monstre a des remords, dit-fl ; ô Providence I

Tu venges souvent l'innocence;

Pourquoi ne la sauves-tu pas?

Ce scélérat du moins pleure ses attentats;

L'instant est propice , je pense ,

Pour lui préclier la pénitence :

Je m'en vais lui parler. » Plein de compassion,

Notre saint homme d'esturgeon

Vers le crocodile s'avance :

« Pleurez , lui criat-il , pleurez votre forfait;

Livrez votre âme impitoyable Al remords , qui des dieux est le dernier bienfait; Le seul médiateur entre eux et le coupable.

Malheureux , manger un enfant!

Mon coeur en a frémi; j'entends gémir le vôtre.... — Oui , ré|)ond l'assassin, je nieure en ce moment

De regret d'avoir manque l'autre. •

Tel est le remords du méchant.

MVRE V, FABLE XII. 123

Page 1