‹ Fables de Florian (volume 3)Chapitre 158 sur 160 · A MESDEMOISELLES DE L. B. ET D. D · texte numérisé non relu

A MESDEMOISELLES DE L. B. ET D. D

tGÉES DE NEUF A DIX AXS.

0 VOUS , qui de cet âçe où l'on sort de l'enfance Conservez seulement la grâce et l'innocence, Dont le précoce esprit , empressé de savoir, Croit gagner un plaisir s'il apprend un devoir, De Tobie écoutez l'antique et sainte histoire. Dans ce simple récit point d'amour, point de gloire : C'est un juste, un bon père, un cœur pur, bienuiisant, Qui nainic que son Dieu, les humains, son enfant. Ah 1 ces vertus pour vous ne sont point étrangères : Lisez, lisez Tobic à côté de vos mères.

A Kinive autrefois, ciuand les tribus en pleurs Expiaient dans les fers leurs coupables erreurs, Il lui un juste encore; il avait nom Tobie. Consacrant à son Dieu chaque instant de sa vie, iVioillard, malheureux, pauvre, il n'en donnait pasmoins Aux pauvres des secours , aux malheureux des soins'. A travers les dangers, par des roules secrètes , De ses frères captifs parcouranl les retraites," Il consolait la veuve , adoptait l'orphelin ; Le cri dun opprimé réglait siul son clicmin; El lorsque ses amis , effrayés de son zèle,

1 Tobias qiiotidic pergpliat pcr omn m cognationem Bnaiii,ei consolabulur eos , dividchaïqiic unii-uiqiie, proui polcral , de facaliktibus suis, csuricnies alebat, nudisquc vcstimcota praebeba*., etc.

TÛBIE. 143

Lui présageaient du roi !a vengeance cruelle' : « Je crains Dieu, disait^il, encor plus que le roi , Et les infortunés me sont plus chers (jue moi. »

Un jour*, après avoir, pendant la nuit obscure, A des morts délaissés donné la sépulture , De travail épuisé , de fatigue abattu , Sa force ne pouvant sufiEre à sa vertu , Le vieillard lentement au pied d'un mur se traîne. Il dormait, quand l'oiseau que le printemps ramène»' Du nid qu'il a construit au-dessus de ce mur, Fait tomber sur ses yeux un excrément impur : A Tobie aussitôt la lumière est ravie.

Sans se plaindre, adorant la main qui le châtie : « 0 Dieu, s'écria-t-il , tu daignes m'éprouver! Je n'en murmure point, tu frappes pour sauver : Mes yeux, mes tristes yeux, privés de la lumière , Ne pourront plus au ciel précéder ma prière ; Vers le pauvre avec peine, hél;!s! j'arriverai ; Je ne le verrai plus, mais je ie bénirai. »

Ses amis cependant, sa famille , sa femme, Loin d'éraousser les iraifs qui dé< hiraient son dme, De porter sur ses maux le baume précieux De la compassion, seul bien des malheureux. Viennent lui reprocher jus<iu'à sa bienfaisance* : « Où donc, lui disent-ils, est celte récompense Qu'aux vertus, à l'aumône, accorde le Seigneur? " Le vieillard ne répend qu'en leur montrant son cœur; Mais ce cœur, accablé de ces cruels reproches. Fort contre le malheur, faible contre sis proches , Désire le trépas et le demande au ciel. Sa prière monta juaques à l'Élernel :

1. Arguebaiit totem eum omnei proximi ojus, diconiêa : .'am hujuî rei causa iiiierflci jussus es.... StJ Tubias, plus tiiLcn» D'cu.t quaiii ri'gein , eic.

;. Cuiiiigit autera ut, quum die, fatigulus a sepulturi jiciasset sejuxta pariet«rn , et ubdoroii&set , ex nido hiruniliiiurn d^ririieuti illi calida^teicor.i incidcieui »i)pcr ocuIcjs cjus, flrretque taecus.

3. Irriilebanl vitain ejuo, d'cenies; Ubi at>t apes :aa, uro 'Zi eleemosyiias el sepuliuras faeiebas?

Mi TOBIE.

L'ange du Dieu vivant descendit sur la terre.

Le vieillard , se croyant au bout de sa carrière, Fait appeler son fils, son fils qui , jeune encor, De l'aimable innocence a gardé le trt^sor, Comme un autre Joseph nourri dans l'esclavage , Et semblable à Joseph de mœurs et de visage, Possédant sa beauté, sa çrâce et sa pudeur. Tobie, en l'embrassant, lui dit avec douceur : « Mon fils, la mort dans peu va te ravir ton père : De ton respect pour moi fais hiTitor ta mère' ; Celle qui t'a nourri, qui t'a donné le jour. Pour de si grands bienfaits ne veut qu'un peu d'amour: Quel plaisir esl plus doux qu'un devoir Je tendresse? Honore le Seigneur, marche dans sa sagesse; Que surtout l'indigent trouve en toi son appui*; Partage tes habits et tcn pain avec lui ; Reçois entre tes bras l'orphelin qui t'implore; Riche , donne beaucoup; et, pauvre, donne encore : Ce précepte, mon fils, contient toute la loi. Je dois , en ce moment , confier à ta foi Qu'à Gabélus jadis , sur sa simple promesse, Je laissai dix talents, mon unique richesse : Va toi -mémo à Rages pour les redemander. Vers ce lointain pays quchju'un peut te guider; Cherche dans nos tribus un conducteur tidèle. Dont nous reconnaîtrons et la peine et le zèle. »

11 dit. Son fils le quitte et court vers sa tribu. Devant lui se présente un jeune homme inconnu, Dont la taille, les traits, la grâce plus qu'humaine Des le premier a'nord et l'attire et 1 enchaîne ; Ses yeux doux et brillants, .-a touchante beauté , Son front , où la noblesse est jointe à la bonté,

1. Honorera habebis matri lua) (minibus diebus vitae ejiw : mcmor eniin esse debcs quu3 ut (|uanu pericuta passa sil pmpicr te in uiero suo.

a. Panem tuum cum esurientibus comcde, et de vcstimcnlis luis nudos tcge. Si multum libi fuer!'. , abundanter tribue : si exiguuis tibi t'itr'a, eliam exiguun lilicaier impuitin slude.

Tout plaît, tout charme en lui par un pouvoir suprême.

C'était l'ange du ciel envoyé par Dieu même, Qui venait de Tobie assiirer le bonheur.

L'ançe s'offre à servir de guide au voyageur : 11 le suit chez son père, et le vieillard en larmes Ne lui déguise point ses soupçons, ses alarmes ; Longtemps il l'interroge, et lui tendant les bras : « De mes craintes , dit-il , ne vous offensez pas ; Vieux , souffrant et prive de la clarté céleste, Mon enfant de la vie est tout ce qui me reste : La frayeur est permise à qui n'a plus qu'un bien. De mon dernier trésor je vous fais le gardien. Ah ! vous me le rendrez : mon âme satisfaite Éprouve, en vous parlant, une douceur secrète; Je ne sais quelle voix me dit au fond du cœur Que vous serez conduits par l'ange du Seigneur. 0 mon fils , pour adieu reçois ce doux présage. » Le jeune homme l'embrasse et s'apprête au voyage , Il presse en gémissant sa mère sur son sein. Bientôt, guidé par l'ange, il se met en chemin : Mais trois fois il s'arrête , et trois fois renouvelle Ses adieux et ses cris; alors le chien fidèle', Seul ami demeuré dans la triste maison , Court, et du voyageur devient le compagnon.

Ils marchent tout le jour dans ces plaines fécondes, Où le Tigre en courroux précipite ses ondes. Arrêté sur ses bords pour prendre du repos , Tobie , en se lavant aans ses rapides eaux , Découvre un monstre affreux , dont la gueule béante Lui fait jeter un cri d'horreur et d'épouvante. L'ange accourt : « Saisissez, lui dit-il, sans frémir, Ce monstre qu'à vos pieds vous allez voir mourir. Prenez son fiel sanglant*, il vous est nécessaire : Le temps vous apprendra ce qu'il en faudra faire. »

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