‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 1 sur 319 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN DiDOT FRÈRES, FILS ET C'«

IMPRIMEURS DE l'INSTITUT DE FRANGE RUE JACOB, 56

NOTICE SUR FLORÏAN.

Florian , flis d*Qn gentilhomme du bas Languedoc » dont la fortune était médiocre, se nommait Claris; 41 s'appelait Florîan, du nom de sa terre. Sa mère était d*origine espagnole ; elle avait conservé quelque chose des mœurs et des habitudes particulières au pays où elle était née, et elle l'avait transmis à son fils avec la gaieté naturelle au sien propre. Il est sûr qu*on trouve dans ses ouvrages beaucoup de ce caractère généreui , chevaleresque et galant , que les Maures avaient imprimé sur les habitants de ces contrées longtemps soumises à leurs lois , et de cette sensibilité pastorale que Ton peut , dit-on , remarquer encore parmi les bergers des rives du Tage ou des campagnes de TEstramadure. Sa conversation brillait plus particulièrement de Tesprit français et de la gaieté languedocienne , et faisait éprouver autant d'agrément à ceux qui ne le voyaient que d'une manière fugitive, que les qualités de son <\me faisaient goûter de charmes à ceux qui avaient avec lut un commerce habituel.

il fut destiné de bonne heure au service militaire. Son père avait consumé la plus grande partie de sa modique fortune dans les honneurs obscurs d'une compagnie de cavalerie, et il fallait bien que le tils suivit cet exemple : c'était l'usage de ce temps-là parmi les personnes d'un certain rang. Après avoir été pendant quelque temps page de M. le duc de Penthièvre, Florian fut placé dans son régiment : son oncle était écuycr de .ce prince , et en était extrêmement aimé : c'était le même qui avait épousé la nièce de Voltaire, veuve d'un M. Fontaine, et qui vint ensuite s'établir «i Femey , où il fit bdlir une jolie maison sur le plan que le propriétaire de ce lieu célèbre , aussi bon architecte que grand écrivain, avait pris plaisir à tracer pour lui. Ce fut donc à cet oncle, neveu de Voltaire et écuycr du duc de Penthièvre, que Florian dut le bon accueil qu'il reçut dès son enfance à l'hôtel de Toulouse et h Femey , et l'avantage d'être soutenu , dès ses premiers essais dans la carrière des armes et dans celle des leJlres , par le petitfils de Louis XIV et par Thistoricn de son siècle. Avec ce double

KLOBUN. *

2 NOTICE sua FLOBIAN.

appui, il marcha d'uu pas presque égal dans Tune et l'aulre carrière ; et ses succès y furent en quelque sorte parallèles, si je peux m'exprimer ainsi. Il obtint la croix de Saint-Louis et le grade de lieutenant-colonel au moment même où il fut nommé membre de TAcadémie française; presque en même temps il reçut une pension comme homme de lettres , et , pour retraite militaire , une lieutenance de roi.

Le duc de Penthièvre, qui appréciait ses qualités personnelles, tandis que Voltaire appréciait son esprit , le nomma son gentilhomme, et le chargea particulièrement de la distribution d'une partie des nombreux bienfaits , je dirais presque des bienfaits immenses, qu'il versait chaque jour secrètement sur des milliers de malheureux. Ministère respectable sans doute , bien précieux pour le cœur de Florian , et que son âme douce et compa^ tissante sut toujours convenablement remplir; car, au lieu de les faire considérer à ceux qui les recevaient comme des secours humiliants, il avait Tart de les montrer à leurs yeux comme de véritables marques d'honneur et de légitimes récompenses.

Ce ne fut qu'après la mort de Voltaire que Florian obtint toute la faveur du prince auprès duquel il avait le bonheur de vivre ; mais nous voyons, dans son immense correspondance,. qu'il rendait depuis longtemps un respectueux hommage aux hautes et touchantes vertus qui caractérisaient M. le duc de Penthièvre , cl qu'il voyait avec un grand plaisir le jeune homme auquel il s'intéressait si vivement, placé.de manière à pouvoir s'honorer un jour d'une bienveillance aussi glorieuse. Ce qu'il y a de plus extraordinaire, et ce qui ajoute un charme de plus au souvenir qu'a laissé le vertueux prince dont je parle dans ce moment , c'est que son extrême piété ne le porta jamais à désapprouver la vive admiration de Florian pour les ouvrages de Voltaire, ni son attachement à sa mémoire. Il souffrait mémo que Florian travaillât pour le théâtre : seulement il se bornait à ne pas connaître ses pièces ; et ce scrupule, que personne n osait combattre , donnait à l'auteur un grand avantage : il lui permettait de louer publiquement el justement son bienfaiteur sans qu'il le sût, et même de le mettre en scène; non pour l'immoler à la risée publique > ce qui n'eût pas été possible, et ce que Florian ne pouvait vouloir, mais pour le vouer de plus en plus à la vénération générale, en poignant

KOTICE SUB ITLORtAN. 3

SOUS le masque d'arlequin un përebon et sensible, un mailre juste et généreux , que tout le monde reconnaissait , malgré les efforts que paraissait faire Tauteur pour déguiser les traits du modèle.

L'un des premiers essais de Fiorian, du moins Tun de ceux qui lui firent le plus d^bonneur, fut consacré à célébrer la mémoire du grand homme qui avait accueilli son enfance , encouragé sa jeunesse , et que la France venait de perdre. 11 remporta le prix de poésie , proposé par TAcadémie française , dont le sujet était V Abolition de la servitude dans les domaines du roi : il composa pour cela un dialogue entre Voltaire et un serf du mont Jura» dans lequel il eut souvent Tart de faire parler ce grand écrivain, à la fois poêle et philosophe, d'une manière digne de lui, et le mérite de louer dignement aussi le monarque à qui la France avait dû cet acte éclatant de justice, ainsi que l'homme illustre qui l'avait provoqué le premier.

Florian a composé plusieurs pastorales en prose , mêlées de romances et de vers , à l'exemple de l'admirable auteur de Don Quichotte» dont il faisait une étude particulière , et dont il se plaisait à reproduire ou à imiter les originales productions. 11 <raduisit et acheva Gaiatée, que Cervantes n'avait pas terminée ; et ce fut son premier ouvrage en ce genre. Il Onit sa carrière littéraire par la traduction abrégée du roman de Cervantes , sans contredit le premier titre de gloire du peuple chez lequel il fut écrit.

Le roman â*Estelle, dont la scène se passe en Languedoc dans les contrées même ou est né l'auteur, et dont les sites et les mœurs locales sont tracés avec une rigoureuse exactitude, est un ouvrage du genre de Galatée » et présente des situations plus touchantes et d'une mélancolie plus profonde. C'est à propos de cet ouvrage , et du défaut d'opposition dans les caractères et dans les événements , que le vicomte de Ségur disait : Ces bergeries sont charmantes: mais elles le seraient bien davantage, si de temps en temps on y rencontrait quelques loups.

Gonzalve de Cordoue et Numa n'eurent que peu de succès; et le jugement que Ton en porta ne fut pas injuste : rien n'y rachetait la monotonie de cette prose poétique dont on a de nos jours fait un si grand abus, et qu'il est bien plus aisé de construire qu'il ne l'est d'exprimer correctement avec méthode et clarté , et d'une manière naturelle, des pensées simples et justes, Dans Numa,

4 KOTICB SUK FLOBIÀET.

l'auteur s'excusait fort spiritaellcment d'avoir essayé de marcher sur les traces de Tauteur de Télémaqite; il se trompait, du moins quant au style : la prose de Fénelon est simple , harmonieuse , correcte, facile même et quelquefois traînante, comme dit Voltaire dans la charmante pièce Aa Mondain; mais elle n'est point poétique, quoique son ton soit élevé quand il le faut. Il serait souvent impossible d'exprimer, autrement que ne l'a fait l'auteur, la plus grande partie des choses qu'il veut dire ; et s'il a presque toujours l'air antique, c'est moins par l'expression dont il se sert que par le fond même des idées.

A la tête de Gonzalve de Cordotie on trouve un morceau historique sur les Maures qui a été universellement applaudi ; il réunit toutes les qualités qui constituent un bon historien ; et on regrette , en le lisant , que l'auteur n'ait pu exécuter le projet qu'il avait conçu de publier, d'après HoUin, un abrégé de l'histoire ancienne.

Florian a fait un grand nombre de romances, soit pour les pla« cer dans ses pastorales , soit pour les publier séparément. Elles sont pleines de délicatesse et de grâces» quelquefois plus spirituelles que naïves, mais toujours remplies de mélancolie et de douceur '. Ses Arlequins , dont j'ai déjà fait mention , ont un caractère particulier, aussi neuf que piquant : c'est encore le sentiment joint à l'esprit et à la gaieté, et il fait naître en nous tout à la fois l'attendrissement et le rire.

Mais le genre dans lequel Florian a le mieux réussi , c'est celui de la fable : les siennes sont supérieures à toutes celles qui ont paru depuis notre inimitable la Fontaine , avec lequel personne , dans aucune langue , ne peut soutenir de comparaison , sans en excepter l'abbé Aubert , à qui Voltaire écrivait , et faisait graver sous son portrait , qtie ses fables étaient du sublime écrit avec naïveté. Celles de Florian ne sont pas sublimes , mais elles ont de l'originalité, et les sujets en sont neufs et heureux; le style en est simple, spirituel et concis ; la morale en est aussi aimable que naturelle; les pensées en sont justes et piquantes; et elles sont toujours racontées avec la facilité la plus heureuse.

* Celles qu'on trouve dans Estelle sont fort agréables, et plusieurs compositeurs habiles se sont empressés de les mettre en musique.

IfOTICB SUR FLOBIAN. 5

La révoItttioD surprit Florian au milieu de sa carrière , au moment où il y marchait avec avantage, et recevait déjà, la récompense de ses premiers travaux : il prit peu de part à ces mouvements politiques, et ne semblait guère occupé qu'à se défendre de leurs atteintes, lorsqu'il en devint la victime.

Le décret qui forçait les nobles de s'éloigner de Paris Tobligca d'aller s'établir à Sceaux , où il avait conservé un petit appartement, par reconnaissance pour les habitants de ce village, dont il était véritablement aimé. Je n'épargnai rien pour obtenir eu sa faveur une exception à cette loi, non moins impolitique qu'injuste. Je hasardai d'aller solliciter le comité d'instruction publique, dont je connaissais à peine deux membres, de le mettre en réquisition , c'est-à-dire, de l'autoriser à rester à Paris pour stf livrer à des travaux utiles. Je lus même, pour appuyer ma demande, quelques morceaux de l'ouvrage historique ' dont j'ai parlé , en choisissant de préférence ceux qui pouvaient avoir pour objet les républiques de la Grèce. On m'avait écouté avec intérêt, et je me croyais sur le point de réussir , lorsqu'un membre du comité, nommé Banquier, en qui je n'eusse pas soupçonné cet excès de mémoire, se mit à réciter Pépitre dédicatoire de Numa, adressée plus de dix ans auparavant à la reine , et en conclut qu'on ne pouvait rien attendre de bon ni d'utile de celui qui en était l'auteur , quoique j'osasse le recommander. Ma demande fut donc rejetée ; ell^ le fut tout d'une voix : il ne me resta que le regret de l'avoir faite, et la crainte qu'elle ne fût nuisible à celui qui en était le sujet.

Hélas ! il ne m'est pas démontré qu'elle ne lui ait pas été funeste. A peine était-il établi à Sceaux, qu'un ordre du comité de sûreté générale vint l'enlever à celle retraite, et le traduire dans une des prisons de Paris. Dès qu'il y fut, il m'écrivit pour réclamer encore mon faible appui : l'illustre et respectable Ducis , qui avait pour lui beaucoup d'amitié , vint se joindre à moi pour solliciter sa libuerté; mais nos démarches furent inutiles, quoique répétées jusques à l'obstination. On nous parla encore de la dédicace de jViitna ; et on nous conseilla impérieusement de laisser oublier notre ami , pour son intérêt comme pour le nôtre.

Enfin, le 9 thermidor arriva : il fit justice d^s oppresseurs de

• V Histoire ancienne ahrégte.

6 NOTICE SUB FLOBIAN.

la convention, et rendit sa marche moins. tyrauuique. Beaucoup de prisons furent ouvertes aussitôt , et celle de Florian fut de ce nombre. J'eus le bonheur de briser ses fers , ainsi que ceux de i

plusieurs autres ' ; mais , hélas ! je ne pus sauver sa vie : son àme j

avait été trop rudement froissée » pour que ses facultés physiques |

ne s'en ressentissent pas cruellement. Il avait vu , pendant les |

derniers temps de sa captivité , Téchafaud dressé sous ses yeux, |

et sans doute aussi pour lui-même ; il avait vu plusieurs de ses |

amis y monter, comme pour lui en montrer le chemin ; il avait vu journellement des compagnons de sa captivité s'arracher de ses bras pour aller recevoir la mort ; enfin» il avait vu la France cou- \

verte de deuil et de larmes , envahie et dévastée par des forcenés '

qui s'en disputaient les lambeaux , et s'efforçaient d'en détruire |

jusqu'aux débris. Sans consolation comme sans espoir, sans avenir i

comme sans passé , ne pouvant plus se rattacher à rien , il n'avait i

pu éprouver impunément de si terribles impressions. Il emporta de la prison le germe d'une maladie mortelle dont il fut frappé peu de temps après son retour à Sceaux , et à laquelle il succomba promptement. j

Je ne l'y vis que deux fois , l'une des deux avec son ami Ducis, j

qui se réjouissait comme moi de pouvoir le serrer dans ses bras , et dont la tendre sensibilité nous rappelait ces vers touchants échappés à son cœur dans une autre circonstance :

Ah! sortant de la tombe où Ton fut endormi, Qu'il est doux de revoir le ciel et son ami !

Nous en écoutions d'autres de lui , non moins heureux , sur le

retour de Florian ; d'autres de Florian lui-même sur les douleurs

de la captivité ; d'autres , bien plus faibles sans doute , mais qu'un I

même sentiment inspirait... Le parc de Sceaux subsistait encore ;

nous allions y chercher, sous d'antiques chênes , le lieu célèbre !

qu'une vieille tradition nous avait indiqué comme celui où le grand

I Ces mises en liberté , il les fallait solliciter du comité de sûreté gênéraie , composé encore comme au temps de Roberspierre , et on ne les obtenait qu'avec peine. Un Jour que mon obstination m*en avait f»it obt tenir plusieurs, un de ceux à qui je m'adressais de nouveau, fatigué de mes nombreuses demandes, me dit brus:|uement : Te voilà encore! Combien te donne-t'on pour faire ce métier? Je dévorai cet outrage; mais J'obtins ••» '''*•«»•— r>ce (Je celui pour cpii je sollicitais, et je me crus bien dédommagé.

NOTICE sua FLOHIAN. 7

Racine avak récité ses premiers vers au grand monarque par qui ses chefs-d'œuvre, d'un âge plus mûr, furent ensuite si bien accueillis. Nous parcourions ces autres asiles , riches de souvenirs plus récents, où Voltaire, la Motte, Fontenelle, et tant d*autres hommes distingués du dernier siècle , étaient venus parer la cour et embellir encore les journées de la petite-fille du grand Condé et de la bru de Louis XIY... Nous félicitions notre ami d'avoir retrouvé sa douce retraite : nous lui promettions de venir Ty visiter souvent, nous l'espérions nous-mêmes. Hélas ! il portait dans son sein le germe d'une mort prochaine ; nous le quittions pour ne plus le revoir : encore huit jours, et il n'était plus.... 11 n'était plus... .. Et comme si à son deuil devait s'a»socier celui de tous les objets qui nous avaient charmés dans les derniers instants que nous avions passés avec lui, tous allaient périr avec lui , ou peu de temps après lui : la main qui a frappé Florian dans la maturité de son âge a fait tomber presque en même temps ces chênes qui, dans leur vieillesse, l'avaient couvert ainsi que nous de leur ombre , et avaient entendu nos derniers adieux. Ces monuments , ces pafais, ces cascades , ces chefs-d'œuvre dans tous les genres , ces groupes, ces statues , ces marbres , rassemblés par la richesse et le génie , pour attester aussi la splendeur du grand siècle , nous les vîmes alors pour la dernière fois ; et la bêche achevait à peine de recouvrir la sépulture de notre ami, lorsque la hache et la charrue consommèrent leurs destractions.

Personne n*a senti plus vivement que Florian le bonheur d'avoir des amis , et n'a été plus digne de le goûter : il offrait toutes les qualités qui le font naître , et toutes celles qui en garantissent la durée : la douceur d'un commerce sûr, et le charme d'ime société agréable. En le voyant on l'aimait; on s'attachait de plus en plus à lui à mesure qu'on le fréquentait davantage. On se sentait heureux de lui inspirer de l'estime : son jugement était sain, sa raison solide, son caractère loyal et franc : c'était l'homme qu'il fallait consulter dans des circonstances difficiles , celui qu'il fallait appeler dans ses périls ou dans ses besoins... Hélas! je n'ai été lié avec lui .que pendant quelques années ; mais il y a vingt-cinq ans que je le regrette; et si la mort ne me l'eût pas enlevé, il eût été

le conservateur de ma vie. . .

JBoissY u'Anglas.

]1 y a quelque temps qu'un de mes amis, me voyant occupé de faire des fables , me proposa de me présenter à un de ses oncles, vieillard aimable et obligeant, qui toute sa vie avait aimé de prédilection le genre de l'apologue, possédait dans sa bibliothèque presque tous les fabulistes, et relisait sans cesse la Fontaine.

J'acceptai avec joie Toffre de mon ami : nous allâmes ensemble chez son oncle.

Je vis un petit vieiUard de quatre-vingts ans à peu près , mais qui se tenait encore droit. Sa physionomie était douce et gaie, ses yeux vifs et spirituels ; son visage , son souris , sa manière d*étre, annonçaient cette paix de Tàme, cette habitude d*étre heureux par soi qui se communique aux autres. On était sûr, au premier abord, que Ton voyait un honnête homme que la fortune avait respecté. Celle idée faisait plaisir, et préparait doucement le cœur h Tattrait qu*il éprouvait bientôt pour cet honnête homme.

Il me reçut avec une bonté franche et polie , mo fit asseoir près de lui , me pria de parler un peu haut, parce qu'il avait, me dit- il, le bonheur de n'être que sourd ; et , déjà prévenu par son neveu que je me donnais les airs d*étre un fabuliste, il me demanda si j'aurais la complaisance de lui dire quelques uns de mes apologues.

Je ne me fis pas presser, j'avais déjà de la confiance en lui.' Je choisis promptement celles de mes fables que je regardais comme les meilleures ; je m'efforçai de les réciter de mon mieux , de les parer de tout le prestige du débit , de les jouer en les disant ; et je cherchai dans les yeux de mon juge à deviner s'il était satisfait.

Il m'écoutait avec bienveillance, souriait de temps en temps à certains traits , rapprochait ses sourcils à quelques autres , que je notais en moi-même pour les corriger. Après avoir entendu une douzaine d'apologues, il me donna ce tribut d'éloges que les auteurs regardent toujours comme le prix de leur travail , et qui n'est souvent que le salaire de leur lecture. Je le remerciai 9

comme il me louait, avec une reconnaissance modérée ; et, ce petit moment passé , nous commençâmes une conversation plus cordiale.

J'ai reconnu dans vos fables, me dit-il, plusieurs sujets pris dans des fables anciennes ou. étrangères.

Oui, lui répondis-je , toutes ne sont pas de mon invention. J'ai lu beaucoup de fabulistes ; et lorsque j'ai trouvé des sujets qui me convenaient , qui n'avaient pas été traités par la Fontaine , je ne me suis fait aucun scrupule de m'en emparer. J'en dois quelquesuns à Ésope, à Bidpaî, à Gay , aux fabulistes allemands , beaucoup plus à un Espagnol nommé Yriarle , poète dont je fais grand cas , et qui m'a fourni mes apologues les plus heureux. Je compte bien en prévenir le public dans une préface , afin que l'on ne puisse pas me reprocher

Oh ! c'est fort égal au public, interrompit-il en riant. Qu'importe à vos lecteurs que le sujet d'une de vos fables ait élé d'abord inventé par un Grec , par un Espagnol , ou par vous? L'important, c'est qu'elle soit bien faite. La Bruyère a dit : le choix des pensées est invention. D'ailleurs, vous avez pour vous l'exemple de la Fontaine. 11 n'est guère de ses apologues que je n'aie retrouvés dans des auteurs plus anciens que lui. Mais comment y sont ils? Si quelque chose pouvait ajouter à sa gloire , ce serait cette comparaison. N'ayez donc aucune inquiétude sur ce point. En poésie , comme à la guerre , ce qu'on prend à ses frères est vol ; mais ce qu'on enlève aux étrangers est conquête.

Parlons d'une chose plus importante. Comment avez-vous considéré l'apologue?

A cette question, je demeurai surpris, je rougis un peu, je balbutiai; et voyant bien, à l'air de bonté du vieillard, que le meilleur parti était d'avouer mon ignorance , je lui répondis si bas qu'il me le 6t répéter, que je n'avais pas encore assez réfléchi sur cette question ; mais que je comptais m'en occuper quand je ferais mon discours préliminaire.

J^entends, me répondit-il : vous avez commencé par faire des

fables ; et quand votre recueil sera fini , vous réfléchirez sur la

fable. Cette manière de procéder est assez commune , même pour

des objets plus importants. Au surplus , quand vous auriez pris

Ja marche contraire, qui sûremeut eût été plus raisoimable»

DE h/L FABLE. 11

je Joate que vos fables y eussent gagné. Ce genre d'ouvrage est peut-élre le seul où les poétiques sont à peu près inutiles; où Tétude n'ajoute presque rien au talent ; où , pour me servir d'une comparaison qui vous appartient , on travaille , par une espèce d'instinct , aussi bien que Thirondelie bâtit son nid , ou bien aussi mal que le naoineau fait le sien.

Cependant, je ne doute pointque.vous n'ayez lu, dans beaucoup de préfaces de fables , que Vapologue est une instruction déguisée smis t allégorie d'une action ; définition qui , par parenthèse) peut convenir au poème épique , à la comédie , au roman , et ne pourrait s'appliquer à plusieurs fables , comme celles de Philomèle et Progné» de F Oiseau blessé d'une flèche» du Paon se plaignant à Junon , du Renard et du Buste, etc., qui proprement n'ont point d'action , et dont tout le sens est renfermé dans le seul mot de la fin; ou c-omme celles de Vlvrogne et sa Femme, du Rieur et des Poissons, de Tircis et Amarante, du Testament expliqué par Ésope , qui n'ont que le mérite assez grand d'être parfaitement contées y et qu'on serait bien fâché de retrancher, quoiqu'elles n'aient point de morale. Ainsi cette définition , reçue de tous les temps, ne me paraît pas toujours juste. .. Vous avez lu sûrement encore , dans le très«ingénieux discours qae feu M. de la Motte a mis à la tète de ses fables , que , poitr faire un bon apologue , il faut d*abord se proposer une vérité morale, la cadier sous Vallégorie d'une image qui ne pèche ni contre la justesse, ni contre l'unité , ni contre la nature; amener ensuite des acteurs que l'on fera parler dans un style familier mais élégant, simple mais ingénieux, animé de ce qu'il y a de plus riant et déplus gracieux , en distinguant bien les nuances du riant et du gracieux , du naturel et du naïf.

Tout cela est plein d'esprit, j'en conviens: mais quand on saura toutes ces finesses , on sera tout au plus en état de prouver, comme Va fait M. de la Motte , que la fable des Deux Pigeons est une fable imparfaite , car elle pèche contre l'unité ; que celle du Lion amouretix est encore moins bonne , car l'image entière est ticieuse^. Mais, pour le malheur des définitions et des règles, tout le inonde n'en sait pas moins par cœur l'admirable fable des

* Œuvres de la Motte, Discours sur la fable, tora. IX, pag. 22 et suiv.

13 DB L\ FÀBLB.

Deux Pigeons, tout le monde n*en répète pas moins souvent ces vers du Lion avMureux :

Amour, Amour, quand lu nous tiens, On peut bien dire, Adieu prudence !

et personne ne se soucie de savoir qu'on peut démontrer rigoureusement que ces deux fables sont contre 1<^8 règles.

Vous exigerez peutpétre de moi , en me voyant critiquer avec tant (]e sévérité les définitions, les préceptes donnés sur la fable, que j'en indique de meilleurs : mais je m'en garderai bien, car je suis convaincu que ce genre ne peut être défini et ne peut avoir de préceptes. Boileau n*en a rien dit dans son^rt poétique; et c'est peut-être parce qu'U avait senti qu'il ne pouvait le soumettre à ses lois. Ce Boileau, qui assurément était poète, avait fait la fable de la Mort et du Malheureux en concurrence avec la Fontaine. J. B. Rousseau , qui était poète aussi, traita le même sujet. Lisez dans M. d'Alembert ' ces deux prologues, comparés avec celui de la Fontaine; vous trouverez la même morale, la même image, la même marche, (M'esque les mêmes expressions : cependant les deux fables de Boileau et de Rousseau sont au moins trèsmédiocres, et celle de la Fontaine est un chef-d'œuvre.

La raison de cette différence nous est parfaitement développée dans un excellent morceau sur la fable j de M. Marmontel ^. Il n'y donne pas les moyens d'écrire de bonnes fables, car ils ne peuvent pas se donner ; il n'expose point les principes, les règles qu'il faut observer , car je répète que dans ce genre il n'y en a point : mais il est le premier , ce me semble , qui nous ait expliqué pourquoi l'on trouve un si grand charme à lire la Fontaine ; d'où vient l'illusion que nous cause cet inimitable écrivain. « Non-seule- •K ment, dit M. Marmontel, la Fontaine a oui dire ce qu'il ra- « conte, mais il Ta vu; il croit le voir encore. Ce n'est pas un « poète qui imagine , ce n'est pas un conteur qui plaisante ; c'est « un témoin présent à l'action , et qui veut vous y rendre présent « vous-même : son érudition, son éloquence, sa philosophie, sa « politique , tout ce qu'il a d'imagination , de mémoire , de senti- « ment , il met tout en œuvre, de la meilleure foi du monde, pour

» Histoire des membres de V Académie française ^ tome III. » Éléments de littérature, tome III.

« VOUS persuader ; et c'est cet air de bonne foi , c'est le sérieux « avec lequel il mcle les plus grandes choses avec les plus petites , « c'est rimportance qu'il attache à des jeux d'enfants» c'est l'in- « térèt qu'il prend pour un lapin et une belette , qui font qu'on est « tenté de s'écrier à chaque instant : Le bon homme! etc. »

M. Marmontel a raison : quand ce mot est dit , on pardonne tout à l'auteur» on ne s'offense plus des leçons qu'il nous fait» des vé- ' rites qu'il nous apprend ; on lui permet de prétendre à nous ensei* gner la sagesse» prétention que l'on a tant de peine à passer à son égal. Mais un bon homme n'est plus notre égal : sa simplicité crédule» qui nous amuse, qui nous fait rire, nous délivre à nos yeux de sa supériorité ; on respire alors, on peut hardiment sentir le plaisir qu'il nous donne ; on peut l'admirer et l'aimer sans se compromettre.

Voilà le grand secret de la Fontaine» secret qui n'était son secret que parce qu'il l'ignorait lui-même.

Vous me prouvez, lui répondis-je assez tristement» qu'à moins d'être un la Fontaine , il ne faut pas faire de fables ; et vous sentez que la seule réponse à cette affligeante vérité, c'est de jeter au feu mes apologues. Vous m'en donnez une forte tentation ; et comme, dans les sacrifices un peu pénibles» il faut toujours profiter du moment où l'on se trouve en force , je vais » en rentrant chez moi....

Faire une sottise » interrompit-il ; sottise dont vous ne seriez point tenlé si vous aviez moins d'orgueil d'une part » et de l'autre plus de véritable admiration pour la Fontaine.

Comment! repris-je d'un ton presque fâché , quelle plus grande preuve de modestie puis-je donner que de brûler un ouvrage qui m'a coûté des années de travail? Et quel plus grand hommage peut recevoir de moi l'admirable modèle dont je ne puis jamais approchera

Monsieur le fabuliste» me dit le vieillard en souriant, notre conversation pourra vous fournir deux bonnes fables : l'une sur Pamour propre » l'autre sur la colère. En attendant, permettez-moi de vous faire une question, que je veux aussi habiller en apologue.

Si la plus belle des femmes, Hélène par exemple, régnait encore à Lacédémone» et que tous les Grecs, tous les étrangers, fussent ravis d'admiration en la voyant paraître dans les jeux publics , ornée d'abord de ses attraits cnclianteurs , de sa grâce ,

14 A/a LA FABLE.

de sa beauté divine, et puis encore de l*éclat que donne la royauté» que peoseriez-vouâ d'une petite paysanne ilote , que je veux bien supposer jeune , fraîche , avec des yeux noirs , et qui , voyant paraître la reine, se croirait obligée d'aller se cacher? Vous lui diriez : Ma chère enfant , pourquoi vous priver des jeux? Personne, je vous assure, ne songe à vous comparer avec la reine de Sparte. Il n'y a qu'une Hélène au monde : comment vous vient-il dans la tète que Ton puisse songer à deux? Tenez-vous à votre place. La ' plupart des Grecs ne vous regardent pas ; car la reine est là-haut, et vous êtes ici. Ceux qui vous regarderont , vous ne les fierez pas fuir ; il y en a même qui peut-être vous trouveront à leur gré : vous en ferez vos amis, et vous admirerez avec eux la beauté de cette reine du monde.

Quand vous lui auriez dit cela , si la petite fille voulait encore s'aller cacher, ne lui conseilleriez- vous point d'avoir moins d'orgueil d'une part, et de l'autre plus d'admiration pour Hélène?

Vous m'entendez ; et je ne crois pas nécessaire , ainsi que l'exige M. de la Molle, de placer la moralité à la lin de mon apologue.

Ne brûlez donc point vos fables , et soyez sûr que la Fontaine est si divin, que beaucoup de places infiniment au-dessous de la sienne sont encore très-belles. Si vous pouvez en avoir une , je vous en ferai mon compliment. Pour cela , vous n'avez besoin que de deux choses, que je vais tâcher de vous expliquer.

Quoique je vous aie dit que je ne connais point de définition juste et précise de l'apologue, j'adopterais pour la plupart celle que la Fontaine lui-même a choisie, lorsqu'en parlant du recueil de ses fables , il l'appelle

Une ample comédie à cent actes divers, £t dont la scène est l'univers.

En effet , un apologue est une espèce de petit drame; il a son exposition , son nœud , son dénoûment. Que les acteurs en soient des animaux, des dieux, des arbres, des hommes, il faut toujours qu'ils commencent par me dire ce dont il s'agit, qu'ils m'intéressent à une situation , à un événement quelconque , et qu'ils finissent par me laisser satisfait, soit de cet événement, soit quelquefois d'un simple mot , qui esl le résultat moral de tout ce qu'où a dit ou fait. Il me serait aisé , si je ne craignais détre trop bavard , de prendre au hasard une fable de la Fontaine , et de vous

DE LA. FABLE, f5

y faire voir PavanWscène , l'exposition , faite souvent par an raouologue, comme dans la fable du Berger et son Troupeau; i'intérct commençant avec la situation , comme dans te Colombe et laFour^ mi ; le danger croissant d'acte en acte , car il y en a de plusieurs actes , comme V Alouette et ses Petits avec le Maître d'un champ ; et ledénoûment enfin, mis quelquefois en spectacle, comme dans le Loup devenu berger; plus communément en simple récit.

Cela posé, comme le fabuliste ne peut être aidé p^ir de véritables acleiirs , par le prestige du théâtre , et qu'il doit cependant me donner la comédie, il s'ensuit que son premier besoin, son talent le plus nécessaire, doit être celui de peindre : car il faut qu'il montre aux regards ce théâtre, ces acteurs qui lui manquent; il faut qu'il fasse lui-même ses décorations, ses habits ; que non-seulement il écrive ses rôles , mais qu'il les joue en les écrivant ; et qu'il exprime à la fois les gestes, les altitudes, les mines, les jeux de visage, qui ajoutent tant à l'effet des scènes.

Mais ce talent de peindre ne suffirait pas pour le genre de la fable , s'il ne se trouvait réuni avec celui de conter gaiement : art difficile et peu commun ; car la gaieté que j'entends est à la fois celle de l'esprit et celle du caractère. C'est ce don , le plus désirable sans doute puisqu'il vient presque toujours de l'innocence, qui nous fait aimer des autres parce que nous pouvons nous aimer nous-mêmes ; change en plaisirs toutes nos actions , et souvent tous nos devoirs ; nous délivre , sans nous donner la peine de Tattenlion, d'une foule de défauts pénibles, pour nous orner de mille qualités qui ne coûtent jamais d'efforts. Enfin , cette gaieté , selon moi , est la véritable philosophie » qui se contente de peu sans savoir que c'est un mérite, supporte avec résignation les maux inévitables de la vie sans avoir besoin de se dire que l'impatience n'y changerait rien , et sait encore faire le bonheur de ceux qui nous environnent du seul supplément de notre propre bonheur.

Vuilà la gaieté que je veux dans l'écrivain qui raconte : elle entraine avec elle le naturel , la grâce, la naïveté. Le talent dépeindre, comme vous savez , comprend le mérite du style et le grand Art de' faire des vers qui soient toujours de la poésie. Ainsi , je conclus que tout fabuliste qui réunira ces deux qualités pourra se flatter, non pas d'être l'égal de la Fontaine , mais d'être soutlerl après lui.

Parlez-vous sérieusement, lui dis-je, et prétendez- vous m*en* courager ? Si tout ce que vous venez de détailler n'est que le moins qu'on puisse exiger d'un fabuliste , que voulez-vous que je devienne? Ou laissez-moi brûler mes fables , ou ne me démontrez pas qu'elles ne réussiront point. Je pourrais vous répondre pourtant que l'élégant Phèdre n'est rien moins que gai , que le laconique Ésope ne l'est pas beaucoup davantage , que l'Anglais Gay n'est presque jamais qu'un philosophe de mauvaise humeur ; et que cependant....

Ces messieurs-là , reprit le vieillard , n'ont rien de commun avec vous. Indépendamment de la différence de leur nation , de leur siècle , de leur langue , songez que Phèdre fut le premier chez les Romains qui écrivit des fables en vers; que Gay fut de même le premier chez les Anglais. Je ne pré.tends pas assurément leur disputer leur mérite ; mais croyez que ce mot depremierne laisse pas de faire à la réputation des hommes. Quant à votre Ésope, je ne dirai pas qu'il fut. aussi le premier chez les Grecs ; car je suis persuadé qu'il n'a jamais existé.

Quoi! répliquai-je , cet Ésope dont nous avons les ouvrages, dont j'ai lu la vie dans Méziriac , dans la Fontaine , dans tant d'autres; ce Phrygien si fameux par sa laideur, par son esprit, par sa sagesse, n'aurait été qu'un personnage imaginaire? Quelles preuves en avez- vous? Et qui donc , à votre avis, est l'inventeur de l'apologne?

Vous pressez un peu les questions, reprit-il avec douceur, et vous allez m'engager dans une discussion scientifique à laquelle je ne suis guère propre , car on ne peut être moins savant que moi. Pour ce qui regarde Ésope , je vous renvoie à une dissertation fort bien faite de feu M. Boulanger, sur les incertitudes qui concernent les premiers écrivains de Vantiquitè, Vous y verrez que cet Ésope , si renommé par ses apologues , et que les historiens ont placé dans le sixième siècle avant notre ère , se trouve à la fois le contemporain de Grésus, roi de Lydie , d'un Necténabo, roi d'É^ypte , qui vivait cent quatre-vingts ans après Grésus , et de la courtisane Rhodope , qui passe pour avoir élevé une de ces fameuses pyramides bâties au moins dix-huit cents ans avant Grésus. Voilà déjà d'assez grands auachronismes pour rejeter comme fabuleuses toutes les vies d'Ésope.

: Quant à ses ouvrages, les Orientaux les réclament, et les attribuent à [.ockinan , célèbre fabuliste en Asie depuis des milliers d'années , surnommé le Sage par tout TOrient , et qui passe pour avoir été, comme Ésope, esclave , laid et contrefait.

M. Boulanger, par des raisons très-plausibles , démontre à peu près qu*Ésope et Lockman ne sont qu'un. Il est vrai qu'il donne ensuite des raisons presque aussi bonnes, tirées de l'étymologie, de la ressemblance des noms phéniciens , hébreux , aral>es , pour prouver que ce Lockman le Sage pourrait fort bien être le roi Sa* iomon. Il va plus loin; et, comparant toujours les identités, les rapports des noms, les similitudes des anecdotes , il en conclut que ce Salomon, si révéré dans l'Orient pour sa sagesse, son es*" prit, sa puissance, ses ouvrages, était Joseph, ûis de Jacob, premier ministre d'Egypte. De là, revenant à Ésope, il fait un rapprochement fort ingénieux d'Ésope et de Joseph, tous deux soumis à l'esclavage et faisant prospérer la maison de leur maître, tous deux enviés , persécutés , et pardonnant à leurs ennemis ; tous deux voyant en songe leur grandeur future,. et sortant d'esclavage à l'occasion de ce songe ; tous deux excellant dans l'art d'interpréter les choses cachées; enfin tous deux favoris et ministres, l'un du Pharaon d'Egypte, l'autre du roi de Babylonc.

Mais» sans adopter toutes les opinions de M. Boulanger, je me borne à regarder comme à peu près sûr que ce prétendu Ésope n'est qu'un nom supposé , sous lequel on répandit dans la Grèce des apologues connus longtemps auparavant dans l'Orient. Tout nous vient de l'Orient; et c'est la fable, sans aucun doute, qui a le plus conservé du caractère et de la tournure de l'esprit asiatique. Ce goût de paraboles, d'énigmes, cette habitude de parler (oujours par images , d'envelopper les préceptes d'un voile qui seoôble les conserver, durent encore en Asie ; leurs poètes,. leurs philosophes , n'ont jamais écrit autrement.

Oui, lui dis-je, je suis de votre avis sur ce point : mais quel est le pays de l'Asie que vous regardez comme le berceau de la fable?

Là-dessus , me répondit- il , je me suis fait un petit système qui pourrait bien n'être pas plus vrai que tant d'autres : mais comme c'est peu important , je ne m'en suis pas refusé le plaisir. Voici mes idées sur l'origine de la fable : je ne les dis guère qu'à mes amis» parce qu'il n'y a pas grand inconvénient à se tromper avec eux.

Nulle part on n*a dû s'occuper davantage desanimaax que chez le peuple où la métempsycose était un dogme reça. Dès qu*oo a pu croire que notre âme passait après notre mort dans le corps de quelque animal, on n'a rien eu de mieax à faire, rien de plus raisonnable , rien de plus conséquent, que d*étudier avec soin les mœurs , les habitudes , la façon de vivre de ces animaux si intéres* sants , puisqu*ils étaient à la fois pour Thomme l'avenir et le passé, puisqu'on voyait toujours en eusses pères, ses enfants, et soi' même. i

De rétude des animaux , de la certitude qu'ils ont notre âme , on a dû passer aisément à !a croyance qu'ils ont un langage. Certaines espèces d'oiseaux l'indiquent même sans cela.Les étourneaux, les perdrix , les pigeons , les hirondelles , les corbeaux , les grues , les poules , une foule d'autres , ne vivent jamais que par grandes troupes. D'où viendrait ce tiesoin de société s'ils n'avaient pas le don de s'entendre ? Cette seule question dispense d'autres raisonnements qu'on pourrait alléguer.

Voilà donc le dogme de la métempsycose qui , en conduisant naturellement les hommes à l'attention, à l'intérêt pour l^s ani« maux , a dû les mener promptement à la croyance qu'ils ont un langage. De la je ne vois plus qu'un pas à Tinvcntion de la fable ^ c'est-à-dire , à l'idée de faire parler ces animaux pour les rendre les précepteurs des humains.

Montaigne a dit que notre sapience apprend des bestes les plus utiles enseignements aux plus grandes et plus nécessaires parties de la vie. En effet , sans parler des chiens , des chevaux , de plusieurs autres animaux , dont l'attachement , la bonté , la résignation , devraient sans cesse faire honte aux hommes , je ne veux prendre pour exemple que les mœurs du chevreuil , de cet animal si joli, si doux , qui ne vit point en société, mais en famille ; épouse toujours , à la manière des Guèbres , la sœur avec laquelle il vint au monde , avec laquelle il fut élevé ; qui demeure avec sa compagne , près de son père et de sa mère , jusqu'à ce que , père à son tour, il aille se consacrer à l'éducation de ses enfants , leur donner les leçons d'amour , d'innocence , de bonheur, qu'il a reçues et pratiquées ; qui passe enfin sa vie entière dans les douceurs de l'amitié, dans les jouissances de la nature , et dans cette heureuse ignorance , cette imprévoyance de maux , cdte incuriosité qui ,

DE LA FABLE. f9

comme dit le bon Montaigne, est un chevet si doux, si sain à repo' «er une teste bien faite.

Pensez- vous que le premier philosophe qui a pris la peine de rapprocher de ces mœurs si pures , si douces , nos intrigues , nos haines, nos crimes; de comparer avec mon chevreuil , allant paisiblement au gagnage, l'homme, caché derrière un buisson , armé de l'are qu'il a inventé pour tuer de plus loin ses frères, et em« ployant ses soins, son adresse , à contrefaire le cri de la mère du chevreuil, aûn que son enfant troinpé, venant àcecriqui rappelle^ reçoive une mort plus sûre des mains du periide assassin ; pensezvous , dis-je*, que ce philosophe n'ait pas aussitôt imaginé de faire causer ensemble les chevreuils pour reprocher à l'homme sa barbarie, pour lui dire les véritéà dures que mon philosophe n'aurait pu hasarder, sans s'exposer aux effets cruels de l'amour-propre irrite? Voilà la fable in ventée; et si vous avez pu me suivre dans mon diffus verbiage, vous devez conclure avec moi que l'apologue a dû naître dansTinde, et que le premier fabuliste fut sûre* ment un brachmane.

Ici le peu que nous savons de ce beau pays s'accorde avec mon opinion. Les apologues de Biilpaî sentie plus ancien monument que l'on connaisse dans ce genre; et Bidpaî était un brachmane. Mais comme il vivait sous un roi puissant, dont il fut le premier ministre, ce qui suppose un peuple civilisé des longtemps, il est assez vraisemblable que ses fables ne furent pas les premières. Peutêtre même n'est-ce qu'un recueil des apologues qu'il avait appris à l'école des gymnosophistes, dont l'antiquité se perd dans la nuit des temps. Ce qu'il y a de sûr, c'est que ces apologues indiens, parmi lesquels on trouve les Deux Pigeons, ont été traduits dans toutes les langues de l'Orient , tantôt sous le nom de Bid[>aï ou Pilpai-, tantôt sous celui de Lockman. Ik passèrent ensuite en Grèce, sous le titre de fables d'Ésope. Phèdre les fit connaître aux Romains. Après Phèdre, plusieurs Latins, Aphthonius^ , Avicn, Gabrias, composèrent aussi des fables. D'autres fabulistes plus modernes , tels que Faêrne , Abstemius , Camerarius , en donné-

* Cest ainsi qu'on tue les chevrenils.

' Aphlhonius et Gabrias ou Babriassont deux fabulistes grecs. C'est par tireur que Floriau les place ici parmi les fabulistes laliris. {^utc de Védi-

rent des recueils , toujours en latin , jusqu'à la fin du seizième siècle, qu'un nommé Hégémon, do Cbàlons>8ur-Saône , s'avisa de faire le premier des fables en vers français. Cent ans après , la Fontaine parut; et la Fontaine fit oublier toutes les fables passées, et , je tremble de vous le dire , vraisemblablement aussi toutes les fables futures. Cependant M. de la Motte et quelques autres fabulistes très-estimables de notre temps ont eu , depuis la Fontaine , des succès mérités. Je ne les juge pas devant vous, parce que ce sont vos rivaux; je me borne à vous souhaiter de les valoir.

Voilà l'histoire de la fable , telle que je la conçois et la sais. Je vous Tai faite pour mon plaisir, peut-être plus que pour le vôtre. Pardonnez cette digression à mon Âge, et à mon goût pour l'apologue.

A ces mots, le vieillard se tut. Je crois qu'il en était temps, car il commençait à se fatiguer. Je le remerciai des instructions qu*il m'avait données , et lui demandai la permission de lui porter le recueil de mes fables , pour qu'il voulût bien retrancher d'une main plus ferme que la mienne celles qu'il trouverait trop mauvaises, et m'indiquer les fautes susceptibles d'être corrigées dans celles qu'il laisserait. Il me le promit, me donna rendez-vous à huit jours de là. On juge que je fus exact à ce rendez-vous : mais quelle fut ma douleur, lorsque, arrivant avec mon manuscrit, j'appris à la porte du vieillard qu'il était mort de la veille ! Je le regrettai comme un bienfaiteur ; car il l'aurait été , et c'est la même chose. Je ne me sentis pas le courage de corriger sans lui mes apologues , encore moins celui d'en retrancher; et, privé de conseil, de guide, précisément à l'instant où l'on m'avait fait sentir combien j'en avais besoin , pour me délivrer du soin fatigant de songer sans cesse à mes fables , je pris le parti de les imprimer. C'est à présent au public à faire l'office du vieillard : peut-être trouveraijc en lui moins de politesse ; mais il trouvera dans moi U même docilité.

Page 1