ET LE SERF DU MONT JURA
Au pied de ces monts sourcilleux,
Remparts de l'antique Italie,
Qui jusqu'à la voûte des cieux
Portent leur cime «norgueilHe, Est un vallon riant, asile delà paix.
Là, sur les bords d'un lac tranquille^ Le laboureur sillonne une terre fertile
Qui lui prodigue ses bienfaitSé L'heureuse liberté règne dans cet asile ; Elle ajoute à ces dons des biens encor plus grands^ Et de rocs escarpés une chaîne terrible
Garantit ce séjour paisible
Des aquilons et des tyrans.
Près de cette terre chérie Voltaire avait cherché le prix de ses travaux ^ Rassasié de gloire, il voulait du repos. Lassé d^avoir encore à combattre l'envie
Après soixante ans de comfbats , Il venait consacrer les reistes de sa vie Au plaisir triste et doux de faire des ingrats.
Il élevait une ville nouvelle, Ouverte aux malheureux dont il est le soutient > Ils accourent en foule où sa voix les appelle; Dans les murs qu'il bâtit tout pauvre est citoyen.
L'infortuné qui se présente
Est sûr de trouver des bienfaits.
Voltaire va chercher la famille indigente
Qu'un incendie, un orage, un procès
Vient de réduire à l'affreuse misère :
Séchez vos pleurs, dit-il, je vous rendrai vos champs
Venez m'apporter vos enfants,
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Venez m'aimer : je serai votre père< Ces malheureux, étonnés, attendris, Tombent aux pieds de ce dieu tutélaire; Us baisent cette main si chère Par qui tous leurs maux sont fiais.
La mère à son berceau court enlever son fils, Et le pose en pleurant aux genoux de Voltaire : Voilà, dit-elle, mon seul bien; Soyez et son maître et le mien.
Trop jeune, hélas I pour sentir sa misère. Il ne sait pas encor bénir son bienfaiteur,
Mais il rapprendra de sa mère.
Le grand homme à Tenfant sourit avec douceur ; Donner est un besoin pour son âme attendrie , Et les seuls plaisirs de son cœur Peuvent délasser son génie.
Bientôt de nombreux habitants Vivent heureux par lui dans sa naissante ville. Si la discorde vient troubler ce doux asile,
Voltaire juge ses enfants :
11 parle , et sa douce éloquence
Apaise les ressentiments.
L'art de toucher les cœurs fut toujours sa science.
Il leur enseigne la vertu ; Il sait la faire aimer de ce peuple sauvage.
Et descend jusqu'à leur langage
Pour en être mieux entendu.
Un jour, assis dans la campagne.
Voltaire contemplait avec des yeux charmés Ces champs jadis déserts, en cités transformés,
Lorsque du haut de la montagne Il voit venir à lui, d'un pas précipité. Des femmes, des enfants, pâles, baignés de larmes.
Au milieu d'eux était porté Un vieillard expirant, objet de leurs alarmes :
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Leurs bras étaient son lit. Le vieillard malheureux
Tournant sur eux sa mourante paupière : Arrêtez^ leur dit-il ; j'ai touché cette terre, Je suis libre; il suffit : recevez mes adieux. En prononçant ces mots il est près de Voltaire,
Qui veut en vain le secourir :
Non, non, dit le vieillard, daignez plutôt m'entendre :
Et si mes maux touchent votre âme tendre, Secourez mes enfants, et laissez-moi mourir.
La Suisse est mon pays. Je quittai ma patrie A l'âge où de Famour naît le premier désir. Où le cœur a besoin de peine ou de plaisir
Pour pouvoir supporter la vie :
Vers la Franche-Comté je dirigeai mes pas. Parmi ces monts glacés , au milieu des frimas Qui des tristes sapins font courber le feuillage. Dans ces lieux où Tbiver étale son horreur, ' Je devins amoureux ; et ce désert sauvage Fut alors à mes yeux le séjour du bonheur. Dès ce moment, j'oubliai ma patrie.
Uni bientôt à l'objet de mes vœux,
Auprès d'une épouse chérie
Chaque jour fut un jour heureux.
Les fils que vous voyez ont resserré mes nœuds : Je cultivais le champ dont ce doux hyménée
M'avait rendu le possesseur; i
Et lorsque, fatigué d'une longue journée, i
Je regagnais le soir la maison fortunée Où j'allais embrasser tout ce qu'aimait mon cœur.
Alors je sentais dans moi-même Que le travail ajoute à la félicité.
Et qu'il ne faut pour le bonheur suprême
Que la tendresse et la santé.
Hélas ! j'ai tout perdu : mon épouse adorée
A fini ses jours dans mes bras.
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Grâce au cîel, ma douleur m'a conduit au trépas, Et je vais retrouver celle quaj*ai pieurée.
Mais, ô comble de mes malheurs !
Soixante ans de travaux reiâtent sans récompeuse.
En vain j'assurai Texistence De ces dignes enfants qui me baignent de pleurs; Le cruel envoyé d*un despote invisible Est venu m'annoncer que ma maison, mes cliamps. Mes biens et mes troupeaux, moi-même et mes enfants ,
Appartenaient à son maître inflexible.
Les habitants, dit-il, de ces tristes climats. Esclaves au berceau, meurent dans l'esclavage. Si leurs fils un moment quittent leur héritage, La loi nous l'abandonne au jour de leur trépas.
Vainement le ciel vous fit naître Chez un peuple guerrier , vainqueur de nos aïeux : Vous êtes devenu l'esclave de mon maître,
En respirant l'air de ces lieux.
Il est un seul moyen d échapper à nos lois :
Allez mourir sur une terre Où de la liberté l'on connaisse les droits ; Vous délivrez alors votre famille entière
En assurant sa pauvreté.
Et vous lui laisserez a votre heure dernière
L'indigence et la liberté.
Quelle fut ma surprise à cet arrêt sinistre ! Mes maux pour un moment furent tous suspendus,
Et, fixant l'avide ministre.
J'eus peine à retrouver mes esprits éperdus. Cruel, lui dis-je alors d'une voix affaiblie.
J'ignorais tes horribles lois, ^ Et je pensais, dans ta patrie,
^'avoir de maîtres quêtes rois :
O vous, mes chers enfants, secourez ma faiblesse ! Portez-moi dans vos bras, hâtez-vous, le temps presse ;
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Je sens que mes jours vont finir.
Pieu juste, accordez-moi quelques instants de vie ,
Et qu'avant mon dernier soupir
Je touche à l'heureuse patrie
Où les pères peuvent mourir!
Mes vœux sont exaucés, j'échappe à l'esclavage. O vous qui de vos pleurs mouillez mes cheveux blancs,
Prenez pitié de mes enfants l Je meurs à vos genoux, c'est leur seul héritage. Ainsi parla le vieillard malheureux.
Son récit fit pleurer Voltaire :
Enfants, dit^il, reprenez votre père , Portez dans ma maison ce ferdeau précieux,
Et ne craignez; plus la misère.
Vous, mon ami, que le chagrin cruel
A plus vieilli que les années.
Calmez ce désespoir mortel :
De nlus heureuses destinées Vont enfin commencer pour vous et pour vos fils, Ah ! vivez pour jouir des bienâiits de Louis,
De ce roi si jeune et si sage, Qui du bonheur public i^it ses plus chers désirs
Et, dans le printemps de son âge , Cherche les malheureux, et non pas les plaisirs.
11 abolit dans ses vastes domaines Ce triste nom de serf, détesté pour jamais : Il veut que ses Français ne connaissent de chaînes
Que leur amour et ses bienâiits.
Il voit avec horreur la maxime cruelle D'opprimer ses sujets pour n'en redouter rien ; Son cœur est son conseil, et ce guide fidèle Lui dit que l'on n'est roi que pour faire du bien.
Vos maîtres suivront ce modèle :
Mmistres du Seigneur, leurs devoirs sont plus saints ; I^ premier de leurs vœux fut d'aimer les humains. Louis le leur enseigne , et cet exemple auguste