AVANT-PROPOS NÉCESSAIRE
En 1779, le roi, par un édit mémorable, affranchit tous les serfs de ses domaines. Cet édit, monument de justice et de bienfaisance, a fait adorer le nom de Louis XVI, et le fera bénir des générations futures. L'Académie française se hâta de donner, pour snjetdu prix de poésie, l'abolition de la servitude dans les domaines du roi. Au* cun des ouvrages envoyés au concours ne remplit les vues de Y A* cadémie : le prix fut remis deux fois ; et Ton fînil par laisser aux candidats la liberté de prendre un autre sujet.
Jeune alors , plus occupé du service que de la poésie , je n'avais jamais fait de vers, ni conçu seulement l'idée d'envoyer une pièce au concours. Fâché pourtant de voir changer un si beau sujet, pénétré de respect et d*amour pour la bonté de mon roi, je voulus essayer de le célébrer ; et, prenant tna sensibilité pour de la verve, je me mis à écrire.
J'étais plein de M. de Voltaire : il avait oomblé de bontés mon enfance. Avant de savoir qu'il était le plus grand des écrivains , j'avais su qu'il était le plus aimable des hommes, et mon attachement pour lui était plus ancien que mon admiration. Dans mes fréquents voyages à Ferney, je l'avais vu bâtir une ville, où il rendait heureux par ses bienfaits trois mille citoyens qu'il y avait attirés. Je l'avais entendu parler avec horreur de la mainmorte , et gémir sur le sort de douze mille habitants du mont Jura, soumis à cette loi atroce. Le nom de M. de Voltaire s'unissait de lui-inème, dans mon esprit, avec le mot d'humanité; et je croyais impossible de parler de l'un sans parler de l'autre.
Je voulus donc que mes premiers vers fussent à la gloire de mon roi, à la louange d'un grand homme dont je chérissais la mémoire, et à l'utilité des malheureux mainmortables.
Je Qs l'ouvrage qu'on va lire. Il est très-imparfait sans doute :
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il devait Télrc , je n'avais aucun usage de la poésie ; mais mon cœur me tint lieu de talent, et ma pièce fut couronnée.
Avant de la lire, il est nécessaire, pour l'intelligence de l'ou' vrage, de connaître quelques articles tirés de la coutume do Franche-Comte, titre des Mainmortes.
Le serf mainmortabte ne cultive jamais pour lui ; jamais la terre qu'il laboure ne peut être son patrimoine. Tout ce qu'il acquiert , tous les immeubles qu'il possède dans la contrée ne lui appartiennent pas davantage; iln*en a que l'usufruit. A sa mort, le seigneur s'en empare ; et les enfants en sont frustrés, si ces enfants n'ont pas toujours habité la maison de leur père, si la tille du serf ne prouve pas que, la première nuit de ses noces, elle a couché dans la maison de son père , et non pas dans celle de son mari.
Tout Français, tout étranger qui a le malheur d'habiter un an et un jour dans une terre mainmortable, devient serf, et communique cette tache à toute sa postérité.
Le mariage d'un homme lii)re avec une serve rend serfs l'époux et ses enfants , s'il partage la maison de sa femme pendant un an et un jour. II n'y a qu'un seul moyen de soustraire sa famille à la servitude : on arrache le serf mourant de la maison d'esclavage ; on le porte sur une terre libre, pour qu'il y rende le dernier soupir ; et la lit>erté des enfants est le prix de ce trajet, qui avance l'agooie du père dé famille. Encore de graves auteurs dbputent-ils cette liberté aux enfants. ( Traité de la Mainmorte, page 48.)
C'est d'après ce dernier article que j'ai couçu mon ouvrage. Que n'ai-je pu y mettre assez de talent pour le rendre utile ! que n'ai-je pu attendrir toutes les âmes sensibles en faveur de douze mille infortunés, toujours soumis à cette horrible loi» dans huit paroisses mainmortables du chapitre de Saint-Claude 1 Jusqu'à présent tous les efforts que l'on a faits pour eux ont été vains, et l'exemple du roi est demeuré inutile. Le joug qui accable ces malheureux est aussi dur, aussi pesant qu'il l'était dans nos siècles de barbarie. Rien n'a changé pour ces infortunés, qui doivent se regarder comme abandonnés de la Providence, puisque, sous le meilleur des rois, sous un prélat selon le cœur du pauvre, ils n'ont pas encore entrevu l'espoir de sortir un jour de l'esclavage.