‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 110 sur 319 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Je me souviens qu'autrefois , quand j'aimais , J'étais souvent trahi par ma maîtresse : Lors , furieux , j'abjurais ma tendresse, Je renonçais à l'amour pour jamais.

Je me disais : Quittons ce vain délire ; Que ma raison reprenne son empire ; Soyons heureux et libre désormais ; Brisons, brisons une importune chaîne Qui m'avilit, et me lasse, et me gène ; Vivons pour nous, vivons pour les beaux-arts. Et livrons-nous tout entier à l'étude.

Quand c'était dit, je portais mes regards Autour de moi ; tout était solitude , Rien ne pouvait m'inspiret de désir.

Tout augmentait ma vague inquiétude :

Pour un cœur vide il n'est point de plaisir. Bientôt quittant mes projets de sagesse , Ayant besoin d'aimer ou de mourir , Bien humblement aux pieds de ma maîtresse Je revenais me faire encor trahir.

Tant de faiblesse est pour vous incroyable; Vous en riez , vous semblez en douter : Pour vous convaincre , il faut vous raconter D'un épagneul l'histoire véntable.

Un jeune chien , qui s'appelait Médor, Bien reconnu pour chien de bonne race, Marqué de feu, plein d'ardeur et d'audace « D'un bon vieux garde était le seul trésor. Tous les matins il le suit à la chasse; Au bois , en plaine , également savant «

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Le nez en Pair , il va prendre le vent : Tout à la fois il court , sent et regarde , Quête toujours sous le fusil du garde ; Et , ramenant le gibier sous ses pas , De plus d'un lièvre il cause le trépas, Il va suivant la caille fugitive, Ou le faisan, ou la perdrix craintive Qui trotte et fuit à travers le guéret ; Médor Tatteint, et demeure en arrêt :

La patte en Pair et l'oreille dressée , L'œil sur sa proie , immobile , il attend Que la perdrix , par le chasseur poussée . Parte, s'élève , et retombe à l'instant : Sur elle alors il court avec vitesse , Sans la meurtrir entre ses dents la presse , £t la rapporte à son maître en sautant. Tant de talents rendent Médor utile : Mais de vertus ils sont accompagnés ; Médor, aimable autant qu'il est habile , Possède un cœur qui vaut mieux que sou nez : Il est soumis, doux, caressant, docile.

Surtout fidèle. Hélas ! au cœur du clilen Cette vertu choisit son domicile ; Au cœur de l'homme elle n'a plus d'asile : J'en suis fâché , car nous y perdons bien. Non-seulement Médor aime son maître , Mais son épouse et les petits enfants , Et les voisins, les amis, les parents.

11 se disait : Je dois bien reconnaître Les soins de ceux qui daignent me nourrir : Combien pour moi leurs cœurs ont de tendresse ! Si par malheur je venais à mourir.

Je suis bien sur qu'ils mourraient de tristesse : Aussi toujours je prétends les servir.

Du tendre chien tels étaient le langage Et le projet. Mais dans le voisinage

178 LE CHIBN D£ CBASSK,

Était alors un jeune grand seigneuFf

Riche , brillant , déterminé chasseur.

Pour ses perdrix ruinant son Yiilage,

Laissant mourir de faim ses paysans;

Mais nourrissant dans Thiver ses faisans»

Et se plaignant qu'aux moissons , aux semailles.

Les laboureurs venaient troubler ses cailles.

Il voit Médor , il veut l'avoir soudain :

Garde , 4it*il , une bourse à la main ,

Ton chien me plaît ; prends cet or à sa place.

— Ah ! mopseigneur , mon chien est trop heureux :

Ici, Médor ! il a Tair tout joyeux

De tant d'honneur. Médor, Toreille basse,

A pas comptés arrive tristement ;

Aux pieds du garde il se couche en tremblant ;

Son air soumis semble demander grâce :

Mais c'est en vain. Loin de le caresser,

Le garde , au cou lui passant une chaîne ,

Sans être ému , sans partager sa peine ,

A coups de pieds ose le repousser

Vers le seigneur , qui sur-le-champ l'emmène.

Quoi I c'est ainsi qu'il m'aimait ! dit Médor ;

Un seul moment sufGt pour qu'il m'oublie !

Hélas ! pour lui j'aurais donné ma vie ;

Et cet ingrat me donne pour de l'or!

La pauvreté l'y contraignait sans doute :

Aimer un chien est un plaisir qui coûte;

Le sentiment n'est pas fait pour les gueux.

Las! je les plains, ils sont bien malheureux !

Attachons-nous à notre nouveau maître ;

Le servant bien, je lui plairai peut-être ;

Et mon bonheur sera sûr dans ce cas ,

Car il est riche, il ne me vendra pas.

Dès ce moment le beau chien ne respire Que pour complaire à son nouveau seigneur. Il y parvient : patience et douceur

COIlTBi Itd

Font obtenir totit ce que l'on désire.

Bientôt Médor du maître est favori ^ Le suit partout, est admis à sa table : Auprès du chien personne n'est aimable . Autant que lui personne n'est chéri; Et monseigneur hautement le préfère A ses amis , à sa famille entière, Même à sa femme ; et l'on m'en croira bien : Pour ces messieurs leur épouse n'est rien. L'heuretix Médor excite un peu l'envie : tel est le sdrt de toUs les grands talentSi Dans la maison, valets et courtisans L'abhorrent tous , et tous passent leur vie A cajoler ^ à caresser Médor :

Qu'il est charmant ! il vaut son pesant d'ofi S'écriaient-ils ; et puis , tournant la tête , Disaient tout bas : Oh ! l'incommode bétel Quand serons-^nous délivrés de ce chien ? Un an s'écoule ; et Médor , qui croit être t)e plus en plus adoré de son maître i Mange, dort, bdit, et ne redoute rien.

Mais certain jour qile moiïseigneur le mené. Selon l'usage , à ses nobles travaux , Soit négl^ence ou bien faiblesse humaine ^ Le grand Médor passe sur des perdreaux Sans les sentir. Monseigneur en colère A coups de fouet vient corriger Médor.

Médor battu chasse plus mal encor, Prend de l^humeur, et finit par déplaire Complètement à son maître ofifensé.

Dans le moment l'arrêt est prononcé :

Chassez Médor. Aussitôt la canaille , Avec transport , à grands coups de bâton Au beau Médor fait vider la maison.

Et notre chian , qui sort de la bataille. Borgne, boiteux , et le corps tout meurtri «

i80 LE CHIEN TB CHASSE,

Commence à voir que ces grands que l'on vante N'ont pas toujours une amitié constante , Et quelquefois changent de favori.

Allons , dit-il , ceci me rendra sage : Par un seigneur cruellement battu , Et par un garde indignement vendu , Je ne veux plus d'un si dur esclavage. Je fuirai l'homme : il est dur et méchant. Les femmes sont sans doute moins cruelles* Elles ont l'air aussi douces que belles : Éprouvons-les. Il dit : dans le moment Notre Médor voit une belle dame Qui se promène avec son jeune amant.

Un doux espoir s'empare de son âme ; Il s'en approche , et , d'un air suppliant , De leurs souliers vient baiser la poussière , Puis les regarde , et leur dit tendrement : N'aurez-vous pas pitié de ma misère ?

Les amoureux ont toujours le cœur bon.

Tout aussitôt cette dame attendrie Du pauvre chien se déclare Famie , Et sur-le-champ le mène à sa maison.

Le bon Médor lui marque sa tendresse Par plus d'un saut , par plus d'une caresse; Et , rencontrant en chemin le mari , Il aboya , soit hasard , soit adresse.

Ce dernier trait enchanta sa maîtresse ; Et dès ce jour Médor fut favori ,

Voilà Médor menant joyeuse vie , Et , plus heureux que chez le grand seigneur . Il suit partout sa maltresse chérie , Le jour, la nuit , vigilant défenseur.

Couche auprès d'elle ; et , sûr d'avoir son cœur, Il ne craint plus ni le sort ni l'envie. Tout allait bien. Une nuit, par mallieur, L'amant pour qui cette dame soupire ,

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