‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 129 sur 319 · DE CERVANTES · texte numérisé non relu

DE CERVANTES

Michel de Cervantes Saavedra , dont les écrits ont illustré TËspagne, amusé TËurope et corrigé son siècle, vécut pauvre , malheureux , et mourut presque oublié. On ignorait encore, il y a peu d'années, quel était le véritable lieu de sa naissance : Madrid, Séville, Lucène, Alcala, se sont disputa cet honneur. Cervantes, ainsi qu'Homère, Camoëns, et beaucoup d'autres grands hommes, trouva plusieurs patries après sa mort , et manqua du nécessaire pendant sa vie.

L'Académie espagnole, sous la protection de sou souverain, vient de rendre à la mémoire de Cervantes l'hommage que l'Espagne lui devait depuis trop longtemps-, elle a publié une magnifique édition du Don Quichotte, 11 semble qu'on ait cru que tout ce luxe typographique pouvait réparer les torts de la nation envers l'auteur. Sa vie est à la tête , écrite, d'après les recherches les plus exactes, par un académicien distingué. Je suivrai cette autorité pour tout ce qui regarde les foits , me permettant de parler des ouvrages de Cervantes selon le sentiment qu'ils m'ont inspiré.

Cervantes était gentilhomme, fils de Rodrigue de Cervantes et de Léonor de Cortinas. Il naquit à Alcala de Hénarès, ville de la Nouvelle-Castille, le 9 octobre 1547 , sous le règne de Charles-Quint.

Dès son enfance il aima le43 livres. Il fît ses études à Madrid, sous un célèbre professeur, dont il surpassa bientôt les plus liabiles écoliers. La grande science de ce temps-là était le latin et la théologie. Les parents de Cervantes en voulaient faire un ecclésiastique ou un médecin, seules professions utiles en Espagne; mais il eut encore ce trait de com-

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mun avec plusieurs poètes célèbres , de faire des vers malgré ses parents.

Une âégie sur la mort de la reine Isabelle de Valois, plasieurs sonnets , un petit poème appelé FUène , furent ses premiers essais. Le peu d'accueil qu'on fit à ces ouvrages lui parut une injustice : il quitta l'Espagne , et alla se fixer à Rome , où la misère le força d'être valet de chambre du cardinal Aquaviva.

Dégoûté bientôt d'un emploi si peu digne de lui ,- Cervantes se fit soldat, et combattit avec beaucoup de valeur à la fa* meuse bataille de Lépante, gagnée pardon Juan d'Autriche en 1571 : il y reçut à la main gauche un coup d'arquebuse, dont il fut estropié toute sa vie. Cette blessure lui valut pour récompense d'être mis à l'hêpital de Messine.

Sorti de cet hôpital , le métier de soldat invalide hà parut préférable à celui de poète méprisé. Il alla s'enrôla de nouveau dans la garnison de Naples, et demeura trois ans dans cette ville. Comme il repassait en Espagne sur une galère de Philippe II , il fut pris et conduit à Alger par Arnaute Mami , le plus redouté des corsaires.

La fortune , qui épuisait ses rigueurs sur le malheureux Cervantes , ne put lasser son courage. Esclave d'un mattre cruel , sûr de mourir dans ies tourments s'il osait fedre la moindre tentative pour se remettre en liberté , il concerta sa fuite avec quatorze captifs espagnols. On convint de racheter un d'entre eux , qui retournerait dans sa patrie, et reviendrait avec une barque enlever les autres pendant la nuit. L'exécution de ce projet n'était pas facile : il fallait d'abord amasser la rançon d'un prisonnier , ensuite s*échapper tous de diez leurs différents maîtres , et pouvoir rester rassemblés , sans être découverts, jusqu'au moment où la barque viendrait les prendre.

Tant de difficultés paraissaient insurmontables : l'amour de la liberté vint à bout de tout. Un captif navarrois , employé par son maître à cultiver un grand jardin sur le bord de la mer, se chargea d'y creuser, dans l'endroit le plus caché.

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un souterrain capable de contenir les quinze Espagnols. Le Navarrois mit deax ans à cet ouvrage. Pendant ce temps on gagna , soit par des aumônes , soit à force de travail , la rançon d'un Maîorquin, nommé Yiane , dont on était sâr, et qui connaissait parfaitement toute la côte de Barbarie. L'argent prêt et le souterrain achevé, il fallut encore six mois pour que tout le monde pût s'y rendre : alors Yiane se racheta et partit, après avoir juré de revenir dans peu de temps.

Cervantes avait été l'âme de l'entreprise; ce fut lui qui s'exgosa toutes les nuits pour aller chercher des vivres à ses compagnons. Dès que le jour paraissait, il rentrait dans le souterrain avec la provision de la journée. Le jardinier, qui n'était pas obligé de se cacher, avait sans cesse les yeux sur ia mer , pour découvrir si la barque ne venait point.

Yiane tint parole. Arrivé à Maïorque , il va trouver le viceroi, lui expose sa commission , et lui demande de l'aider dans son entreprise. Le vice-roi lui donne un brigantin : Yiane, le cœur rempli d'espoir, vole à la délivrance de ses frères.

Il arriva sur la côte d* Alger le 28 septembre de cette même année 1577, un mois après en être parti. Yiane avait bien observé les lieux ; il les reconnut , quoiqu'il fit nuit : il dirigea son petit bâtiment vers le jardin, où on l'attendait avec tant d'impatience. Le jardinier, qui était en sentinelle, l'aperçoit, et court avertir les treize Espagnols. Tous leurs maux sont oubliés à cette heureuse nouvelle ; ils s'embrassent , ils se pressent de sortir du souterrain , ils regardent avec des larmes de joie la barque du libérateur : mais , hélas ! comme la proue touchait la terre, plusieurs Maures passent , et reconnaissent les chrétiens ; ils crient aux armes. Yiane , tremblant, reprend le large, gagne la haute mer, disparaît; et les malheureux captif , retombés dans les fers, vont pleurer au fond du souterrain.

Cervantes ies ranima : il leur fit espérer, il se flatta luimême que Yiane reviendrait; mais on ne vit plus reparaître Yiane. Le chagrin, et l'humidité de leur demeure étroite et malsaine , causèrent d'affreuses maladies à plusieurs de ces

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roallieufeux. Cervantes ne pouvait plus suffire à nourrir les uns, à soigner les autres^ à les encourager tous.

Il se fit aider par un de ses compagnons, et le chargea d^ailer chercher des vivres à sa place. Celui qu*il choisit était un traître : il va trouver le roi d* Alger, se £ait musulman, et conduit lui-même au souterrain une troupe de soldats qui enchaînent les treize Espagnols.

Traînés devant le roi, ce prince leur promit la vie, s*ils voulaient déclarer quel était Fauteur de Tentreprise. « Cest moi, « lui dit Cervantes; sauve mes frères, et fais-moi mourir. » Le roi respecta son intrépidité; il le rendit à son maître, Arnaute Mami, qui ne voulut pas faûre périr un si hrave homme. Le malheureux jardinier navarrois, qui avait fait le souterrain , fut pendu par un pied, jusqu*à ce que le sang Teût étouffé.

Cervantes, trompé par la fortune , trahi par son ami, rendu à ses premiers fers, n'en devint que plus ardent à les briser. Quatre fols il échoua, et fut sur le point d*étre empalé. Sa dernière tentative était de faire révolter tous les esclaves, d'attaquer Alger, et de s*en rendre maître. On découvrit la conspiration , et Cervantes ne fut pas mis à mort : tant il est vrai que le véritable courage en impose même aux barbares.

Il est vraisemblable que Cervantes a voulu parler de luimême dans la nouvelle de F Esclave^ une des plus intéressantes de Don Quichotte^ lorsqu'il dit que « le cruel Azan, « roi d'Alger, ne fut clément que pour un soldat espagnol, « nommé Saavedra , qui s*exposa souvent aux plus affreux ft supplices, et forma des entreprises qui de longtemps ne se- « ront oubliées des infidèles. »

Cependant le roi d'Alger voulut être maître d'un captif si redoutable : il acheta Cervantes d'Arnaute Mami, et le resserra étroitement. Peu de temps après , ce prince , obligé d^aller a Constantinople, fit demander en Espagne la rançon de son prisonnier. La mère de Cervantes, Léonor de Cortinas, veuve et pauvre, vendit tout ce qui lin restait, et courut

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à Madrid porter trois cents ducats aux pères de la Trinité, chaînés de la rédemption des captifs.

Cet argent, qui faisait tout le. bien de la veuve, était loin de suffire; le roi Azan voulait cinq cents écus d'or. Les tri* nitaires, touchés de compassion, complétèrent la somme, et Cervantes fut racheté le 19 septembre 1580, après un esclavage de dnq ans.

De retour en Espagne, dégoûté de la vie militaire, et résolu de se livrer entièrement aux lettres, ii se retira près de SSL mère, avec la douce espérance de la nourrir de son travail. Cervantes avait alors trente-trois ans. Il débuta par GalatéCy dont il ne donna que les six premiers livres, et qu'il n'a jamais achevée. Cet ouvrage réussit assez bien. La même année , il épousa dona Catherine de Palacios : elle était fille de bonne maison, mais pauvre ; et ce mariage ne Tenrichit pas. Pour soutenir son ménage, Cervantes fit des comédies : il assure qu'elles eurent beaucoup de succès. Mais bientôt il quitta le théâtre pour un petit emploi qu'il obtint à Séville, où il alla s'établir. C'est là qu'il a fait celle de ses Nouvelles oii il dépeint si bien les vices de cette grande ville.

Cervantes avait près de cinquante ans lorsqu'il fut obligé de faire un voyage dans la Manche. Les habitants d'un petit village, nommé l'Argamazille, prirent querelle avec lui, le traînèrent en prison, et l'y laissèrent longtemps. Ce fut là qu'il commença Don Quichotte, Il crut se venger de ceux qui l'insultaient, en faisant de leur pays la patrie de son héros : il affecta cependant de ne pas nommer une seule fois dans son roman le village où on l'avait si maltraité.

Il ne donna d'abord que la première partie de Don Qui* ekotte, qui ne réussit point. Cervantes connaissait les bom* mes : il publia une petite brochure ap^léele Serpenteau. Cet ouvrage, qu'il serait impossible de retrouver aujourd'hui, même en Espagne, semblait être une critique de Don Q«i^ choife^ et couvrait de ridicule ses détracteurs. Tout le monde lut cette satire, et Don Quichotte obtint par cette bagatelle la réputation que depuis il n'a due qu'à lui-même.

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