VIE 0E CERVANTES
Alors tous les ennemis du bon goût se déchaînèrent contre Cervantes : critiques , satires , calomnies , tout fut mis en œuvre. Plus malheureux par son succès qu'il ne Pavait jamais été par ses disgrâces, il n'osa rien donner au public de plusieurs années. Son silence augmenta sa misère, sans apaiser l'envie. Heureusement le comte de Lémos et le cardinal de Tolède lui accordèrent quelques secours. Cette protection, que Cervantes a tant fait valoir, lui fat continuée jusqu'à sa mort; mais elle ne fut jamais proportionnée ni au mérite du protégé, ni aux ricliesses des protecteurs.
Cervantes, impatient de marquer sa reconnaissance au comte de Lémos, lui dédia ses Now^Ues^ qui parurent huit ans après la première partie de Don Quic/iotte, L'année suivante il donna son Voyage au Parnasse. Mais ces ouvrages lui valurent peu d^argent, et les secours du comte de Lémos furent toujours bien faibles, puisque Cervantes, pour avoir du pain, fut obligé d'imprimer huit comédies que les comédiens refusèrent de jouer.
Il semblait destinée tous les malheurs et à toutes les humiliations. Cette même année un Aragonais, qui prit le nom d'Avellaneda, fît une suite de Don Quichotte ; suite pitoyable, sans goût, sans gaieté, sans esprit, mais dans laquelle il di* sait beaucoup d'injures à Cervantes. Cette espèce de mérite fit lire l'ouvrage. Cervantes y répondit comme l'on devrait répondre à toutes les satires : il publia la seconde partie de Don Quichotte, supérieure encore à la première. Tout le monde convint de son mérite : mais plus on était forcé de lui rendre justice, moins on était fâché qu'un rival, même méprisable, insultât celui qu'il fallait admirer. L'Espagne n'est peut* être pas le seul pays du monde où la malignité, si sévère pour les bons ouvrages, est toujours indulgente pour les détracteurs. Tant que Cervantes vécut, on lut Avellaneda ; dès qu*il fut mort, son ennemi fut oublié.
La seconde partielle Don Quichotte fut le dernier ouvrage imprimé pendant sa vie. Il travaillait encore au roman de Persiles et Sigismonde^ lorsqu'il fiit attaqué de la maladie
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dont il mourut : c'était yne liydropisie. Il sentit bleu qull ne pouvait guérir; et craignant de n'avoir pas le temps de fînir son ouvrage, il augmenta son mal par un travail forcé. Bientôt il fut à Textrémité. Tranquille et serein au lit de la mort comme il avait été patient dans ses malheurs, sa constance et sa philosophie ne se démentirent pas un moment. Quatre jours avant d'expirer, il se fît apporter son roman de Persiles, et traça d'une main faible Tépître dédicatoire, adressée au comte de Lémos, qui arrivait en ce moment d'Italie. Cette épître mérite d'être rapportée ; la voici :
A. DON PEDBO FERNANDÈS DE G4STR0 , COMTE DE LÉttOS, ETC..
« Nous avons une vieille romance espagnole qui ne me va « que trop bien ; celle qui commence par ces m^ts :
X La mort me presse de partir,
« Et je veux pourtant vous écrire, etc.
« Voilà précisément l'état où je suis. Ils m'ont donné hier « l'extrême- onction ' ; je me meurs , et je suis bien fâché de « ne pouvoir pas vous dire combien votre arrivée en Espagne « me cause de plaisir. La joie que j'en ai aurait dû me sauver « la vie ; mais la volonté de Dieu soit faite ! Votre excellence « saura du moins que ma reconnaissance a duré autant que « mes jours. J'ai bien du regret de ne pouvoir pas finir cer- « tains ouvrages que je vous destinais, comme les Semaines « du Jardin, le Grand Bernard, et les derniers livres de «t Galatée, pour laquelle je sais que vous avez de l'amitié; « mais il faudrait pour cela un miracle du Tout-Puissant , et R je ne lui demande que d'avoir soin de votre excellence.
c A Madrid, ce 19 avril IGI6.
a Michel de Cervantbs. «
Il mourut le 23 du même mois , âgé de soixante-huit sms * Ayer me dieron la extrema uncion.
âlO YIB D# GBHYANTES.
et six mois. Le même jour» Shakspeare mourut à Stratford , dans le comté de Warwidc.
L*homme qui s'est conduit chez les Algériens comme nous l'avons vu, quia fait Don Quichotte^ et qui a écrit en mourant la lettre que Ton vient de lire , n'était pas un homme ordinaire.