LIVRE IV
Le plus parfait bonheur m'attend à mon retour! Je me le dis en vain ; une terreur secrète
Me suit, m'agite, m'inquiète,
Loin de l'objet de mon amour.
' Ainsi chantait le malheureux berger, et la diligente aurore eommençait à couvrir les montagnes de couleur de rose et d'or. Némorin, jadis si sensible aux beautés de la nature, Némorin contemple sans plaisir le majestueux lever du soleil. Il retournait tristement a son troupeau, lorsqu'il aperçoit de loin une bergère qui venait vers lui. Son premier mouvement fut de fuir , pour ne pas se trouver sur son passage; mais il croit reconnailre cette bergère; il s'arrête en la regardant.
Elle approche à pas lents, les mains jointes , l'air accablé de fatigue et de douleur. Némorin la considère : quelle est sa surprise en reconnaissant Rose !
Rempli de trouble et d'effroi, il se précipite vers elle, il voit des larmes dans ses yeux. Couvert d'une pâleur mortelle , la bouche ouverte , il n'ose pas lui demander le sujet de son voyage ; il attend en silence que Rose ait parlé.
Malheureux Némorin , dit-elle , je n'ai voulu confier à personne le triste devoir dont je viens m'acquitter. Estelle me l'a demandé ; Estelle a exigé de moi que je vinsse vous porter les.dernières expressions de son amour, les derniers adieux de son cœur... Que dites* vous? s'écria Némorin : Estelle ne vit plus... — Estelle vit encore; mais elle est morte pour vous«
A cette parole Némorin tombe sur la terre , privé de tout sentiment. Rose va chercher de Teau dans une source voisine , la jette sur son visage, l'appelle, lui serre la main. L'infortuné ouvre les yeux , et les tournant douloureusement vers Rose : Achevez-moi , lui dit-il , par pitié, achevez-moi. Estelle a changé! Estelle ne m'aime plus !.. . Ma vie est un affreux supplice. Estelle a changé 1 Estelle ne m'aime plus t En répétant ces paroles , il retombe le visage contre la terre ; il l'embrasse avec étreinte, comme son dernier asile ; il mord les pierres et le gazon, qu'il trempe de larmes amères.
Estelle vous adore , lui répondit Rose ; et cet amour qui ne peut s'éteindre, cet amour plus cher que sa vie, doit la rendre à jamais malheureuse.
A ces mots Némorin relève la tête ; Elle m*aime! s'écria-t-il ; elle m'aime! Vous me rassurez? Ah I vous ne me trompez pas? Si son cœur est encore à moi , parlez , je puis tout supporter.
Rose lui répète qu'il n'est que trop aimé. Le berger , plus caime, essuie ses pleurs, et prête une oreille attentive à ce récit de la Iklèle Rose.
Huit jours ne sont pas écoulés depuis qu'Estelle me disait eiH core qu'avant trois mois vous seriez son époux. Nous venions ensemble tous les matins a la fontaine des Aliziers ; nous y passions les journées à parler de vous; et quand le retour des glaneuses nous avertissait de regagner Ja maison , nous retournions près de Marguerite , à qui nous en parlions encore.
Un soir que nous étions occupées de cette douce conversation, nous entendons frapper à la porte ; nous tressaillîmes malgré nous^ Après nous être remises, Estelle et moi nous allons ouvrir. Jugez de notre surprise en reconnaissant Raimond et Méril ! Le premier mouvement d'Estelle fut de se jeter au cou de son père^ Elle le tient embrassé longtemps ; et, sans prendre garcle à Méril , elle court annoncer à Marguerite l^arrivée de son époux.
O mon ami ! mes larmes coulent en me rappelant les transports , le délire de Marguerite. Elle ne pouvait croire à son bonheur -^ elle contemplait Raimond ; elle le baignait do ses larmes , et les essuyait sans cesse pour le regarder encore , pour s'assurer que c'était lui qu'elle pressait contre son sein. Raimond, que ses pleurs étouffaient , faisait de vains efforts pour parler. Pressé tour à tour et à la fois par son épouse et par sa ûlle , ce vieillard, si peu caressant, ne pouvait suffire au^ transports qui l'agitaient dans ce, moment.
Enfin , quand leur joie commune fut un peu calmée , Raimond , prenant Méril par la main , le présente à Marguerite et à sa Çlle. Voilà mon libérateur, leur dit-il ; voilà celui qui vous rend votre époux et votre père. Écoutez le touchant récit de ce qu'il a fait pour moi.
Alors, malgré ks instances de Méril , Raiqiond raconte que, la nuit de son arrivée à Maguelonne , des pirates catalans vinrent surprendre et piller la ville. Éveillé des premiers , armé seulement d'un bâton, Raimond se défendit longtemps: mais, accablé par Je nombre , il fat blesse , chargé de chaines , et tçaiué dans less
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vaisseaux des vainqueurs, qui rcpartirenl au point du jour. On le conduisit à Barcelone , où , après sa gnérison , les pirates mirent un si haut prix à sa liberté, que le généreux Raimond résolut de rester dans l'esclavage plutôt que de causer la ruine de sa femme et de sa fille, en leur faisant savoir son infortune. Résigné à tous les malheurs de sa destinée , il était matelot sur les vaisseaux ennemis, et se reposait un jour sur le rivage de la mer, quand il vit paraître Méril.
Méril , après avoir cru Raimond tué , après nous Tavoir écrit , Avait fait vendre ses biens de Lézan pour aller s'établir en Roussillon. Là, instruit par des prisonniers que Raimond était captif à Barcelone, il y courut avec sa fortune. Cette fortune devint le prix de la liberté de Raimond. Le vertueux Méril regarda ce jour comme le plus beau de sa vie. Plus heureux de sa pauvreté qu'il ne le fut jamais de ses richesses , il avait repris avec son ami la route de Massane, où ils venaient d'arriver.
Raimond pleurait en faisant ce récit. Il le termine en prenant la main de sa fille, et disant au bon Méril : Voilà le seul bien qui me reste ; car tout ce que je possède ne payerait pas ce que t'a coûté ma rançon. Accepte-le, mon ami; non pour m'acquitter, j'aime à te devoir, maispour ajouter encore à ce que tu fis pour moi.
En cet endroit, Ncmorin interrompit la jeune Rose : C'en est fait, dit-il, mon malheur est au comble : j'admire et j'aime mon rival. Méril a mérité la main d'Estelle. Qu'ils soient heureux I qu'ils soient heureux ! et que je sois le seul à plaindre !
Après ce qu*avait fait Méril, poursuivit Rose , Estelle et Mar* guérite sentirent bien que rien ne pouvait suspendre un hymeii auqu^ Raimond attachait son bonheur. Ce vieillard , sans s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence , sans témoiguer ni curiosité ni mécontentement , prit Estelle en particulier, et, lui montrant sur ses bras meurtris les marques récentes encore do ses chaînes : Quel jour, lui dit-il en la regardant , épouses-tu mon libérateur? Estelle répondit : Demain.
A ce mot Raimond l'embrassa ; mais , voyant qu'elle pâlissait , il la laisse avec Marguerite , et va préparer cet hymen.
Estelle vous écrivit. J'ai brûlé sa lettre, qui n'aurait fait qu'aug- Qienter vos douleurs. Craignant votre désespoir, mon amie m'a demandé de partir avec Hilaric pour venir vous préparer à cette
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affreuse nouvelle , pour venir pleurer avec vous, et vous offrir les consolatious que ramitié peut donner. Voilà le motif qui m'a guidée : mon ami , pardonnez-moi tout le mal que je vous fais.
Ils sont donc unis P demanda le berger d'un air sombre. Us le sont, répondit Rose; et jamais hymen ne fut accompli sous de si tristes auspices. La malheureuse Estelle , pâle , les yeux rouges de larmes, b'est traînée jusqu'à Tautel. En se mettant à genoux, elle est tombée sur la pierre. Lorsqu'il a fallu prononcer le serment, ses sanglots, ses pleurs, ont étouffé sa voix; ses yeux se sont fermés à la lumière. Marguerite et moi, qui examinions tous ses mouvements, nous nous sommes précipitées vers elle; nous l'avons soutenue sur notre sein. Méril a voulu tout suspendre : mais Estelle , rassemblant ses forces , s'est relevée , a saisi la main de Méril, et, d'une voix ferme, a prononcé le terrible mot qui l'engage à jamais.
£n sortant du temple , une fièvre ardente Ta saisie ; nous avons tous craint pour ses jours. Méril, à chaque instant occupé d'elle, Méril, sans cesse attentif, jamais importun, lui a prodigué les soins les plus tendres. Il y a trois jours que les deux époux ont eu ensemble une longue convensation ; en la terminant ils pleuraient, mais Estelle était plus tranquille. Depuis ce moment sa fièvre est calmée , et sa vie est en sûreté , du moins tant qu'elle ne vous reyerrapas; mais si jamais vous cherchez sa vue, si vous osez vous présenter devant elle , c'en est fait de mon amie, votre présence la tuera. Je vous demande donc , Némorin , je vous supplie , par mon amitié constante, par les vertus de votre cœur, par votre amour pour Estelle, de ne point revenir dans votre patrie. Vous n'avez plus d'espoir, tout est fini pour vous. N'ajoutez pas à vos maux en augmentant ceux de votre maîtresse , en alléhnant la jalousie de Méril , en la rendant à la fois la victime de son père , de son époux et de son amant.
Rose se tut. Némorin gardait un farouche silence. Ses yeux secs étaient fixés sur Rose, sans la voir; sa respiration était entrecoupée ; il ne pouvait ni parler ni pleurer. Rose attendit quelques instants : ensuite , lui tendant la main : Me haïssez-vous ? lui ditelle. Ce mot fit fondre en larmes le berger*
Moi , vous haïr, s'écria-t-il , vous qui seule sur la terre daignez plaindre mes malheurs ! Moi , vous haïr, ma bonne amie ! Ah ! ce
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cœur est à vous tant qu'il palpitera. Il n'a pas longtemps à tous aimer Au moins son dernier sentiment sera d'obéir à vos conseils. Je yais partir, ma chère Rose : je vais m'éloigner chaque jour davantage d'elle » de vous , de tout ce qui m'est cher ; je vais mettre, s'il est possible, toute la terre entre elle et moi. Adieu, mon amie, ma seule amie; adieu pour toujours! Rose, pour toujours ! Ce mot m'était si doux autrefois ! Qu'il m'est amer aujourd'hui I Surtout ne lui parlez jamais de moi , ne prononcez jamais mon nom : dites-lui seulement que je suis parti , que je vais vivre loin d'elle , me guérir peut- être de mon funeste amour,
m'efforcer d'imiter son exemple, oublier Non, Rose, non,
jamais , jamais ! Dites-lui. .. dites-lui plutôt que mon dernier soupir sera pour elle; qu'en expirant je prononcerai son nom ; que
toujours Ah! Rose, Rose, mon cœur ne me trompait pas
le jour où je lui dis adieu; le sien l'avertissait aussi Adieu,
Rose , ma chère Rose ; adieu , vous ne me verrez plus.
A ces mots , il se jette au cou de Rose , et la presse dans ses bras.
Cette bergère, qui de sa vie n'avait souffert qu'un berger lui baisât la main , embrassait elle-même son ami , mêlait ses larmes aux siennes, et le serrait contre son sein. Sa pudeur n'en était point alarmée : tant il est vrai que l'amitié puriSe tout ce qui l'approche.
En6n le malheureux pasteur s'arrache d'auprès de Rose, et s'éloigne d'un air égaré. Rose , effrayée de son désespoir, se lève et court après lui. Elle l'appelle , le rejoint , et , résolue à ne point le quitter dans ces premiers moments de douleur, elle s'attache à ses pas.