‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 171 sur 319 · M. DE BOISSY D'ANGLAS · texte numérisé non relu

M. DE BOISSY D'ANGLAS

Paris, ce 16 noTembre 1787.

J*ai reçu , moDsiedr, presque en même temps , les deux aimables lettres que vous m'avez fait rhonneur de m'écrire. Je vous dois des excuses d'avoir tardé à y répondre : mais d*abord il faut du temps pour vous lire ; et de plus , quand on imprime , même des bagatelles y les épreuves, les visites à l'imprimeur, et les autres occupations qu'on a toujours à Paris, vous prennent tous vos moments. Ce qu*il y a de sûr, c'est qu'après ceux passés avec vous , je n*en connais guère de plus doux que de cultiver votre amitié, et de me rappeler à votre souvenir.

Là-dessus, je n'ai point de querelle avec M™* de V , avec

M. et M™* du , et tous ceux qui vous ont connu , c'est-à-dire

qui vous regrettent. Nous avons l'espoir de vous voir de retour avec le printemps ; et quand bien même je ne serais pas faiseur de pastorales , ce seul espoir me rendrait le mois de mai le plus agréable de l'année.

Je vous prie de dire à M. de Montgolfîer combien je suis reconnaissant de tout ce dont il a bien voulu vous charger pour moi. Je n'aurai pas encore recours à ses bontés cette fois-ci , parce que la hâte que j'avais de mettre sous presse mon livret ne m'a pas permis d'attendre. Je le prie de me conserver son obligeance pour un autre ouvrage. Mon intérêt le plus cher se trouve d'accord avec ses offres; car le nom seul de son papier doit faire espérer que le livre ira à la postérité.

Estelle est achevée , et sèche tristement auprès des poêles de M. Didot. Vers la fin de décembre elle prendra son essor, et tournera d'abord ses pas vers Annonay ; elle ira vous saluer au bord de ce ruisseau charmant que je connais, que j*aime sans l'avoir vu , et où mon heureuse Estelle entendra des vers plus doux et plus harmonieux que ceux de son Némorin.

38a LBTTIES DB FLOEIAU

Laissons là les médiocres ouvrages, pour parler de bonnes œuvres. J'aurais désiré de tout mon cœur pouvoir servir en quelque chose monsieur votre receveur; mais malheureusement le M. du Petit "Val, mon ami, n'est point le M. du Petit -Val régisseur général : c*est bien le même nom , mais non pas la même personne; et je n'ai nulle relation avec celui dont vous avez besoin. Cependant l'obligeante M™* du Petit-Val , la femme du mien , s'est chargée de votre mémoire , et tâchera de le faire arriver à son adresse, en le recommandant de son mieux.

Je ne puis vous dire grand'chose de nos théâtres ; je n'y vais presque point. J'ai consacré mes soirées à relire, avec quelques amis> mes poètes et mes historiens latins. Gela fait que je vois encore moins de monde que je n'en voyais» et que je suis plus eu état de vous donner des nouvelles des troubles de la loi agraire , ou des ridicules de Nomentanus et de Damasippe, que des réformes de M. de Toulouse, et des succès de M. de la Reynière. Je ne soupe (dus qu'avec Cicéron , je mange un morceau avec Tile- Live ; et , en attendant les poésies légères de M. Dussaulx , j'explique Horace et Catulle.

J'aimerais mieux causer avec vous, monsieur. Revenez dans notre capitale le plus tôt qu'il vous sera possible : vous y avez laissé de vrais amis , à qui il n'arrive plus de rire , de raisonner ou de disputer, sans regretter que ce ne soit pas avec vous.

Comme votre première lettre finit avec infiniment de cérémonie , vous sentez bien que , quoi qu'en dise mon amitié , je ne puis me dispenser de vous assurer que

J'ai l'honneur d'être , monsieur, avec tous tes sentiments qu'il est si doux d'éprouver pour vous ,

Votre très-humble et très-obéissant serviteur^.

Floriah*.

k M. DE BOISSY D*ANGLAS. 389

Anet , 7 mars 1788.

Vous êtes le premier, mon cher confrère , à qui j'écris pour annoncer que TAcadémie française m'a élu hier jeudi 6 mars , pour remplir la place vacante par la mort du cardinal de Luynes. M. Vicq-d'Azir, mon concurrent, m*a disputé la place de si près , que j'ai eu la pluralité d'une seule voix : quinze contre quatorze m'ont fait gagner ma cause. Mais les soins, les peines, les course«, qui m'ont entièrement occupé depuis six semaines ; la nécessité de partir dans la nuit, pour venir ici annoncer mon élection à M. le duc de Pcnthièvre; tout cela m'a réduit à un tel excès dû fatigue, que je peux à peine tenir ma plume. Ceci est le combat d'Argant et de Tancrède ; le vainqueur est peu différent du vaincu.

Cependant , mon cher confrère , je me reprocherais de laisser passer un jour de plus sans vous remercier de tout ce que je vous dois, des efforts que vous avez employés auprès de M. de la Harpe. Je ne doute pas plus à présent de son amitié que de la vôtre, et c'est mon plus fort serment; c'est vous dire aussi, j'espère, combien elle m'est chère, combien j'y attache de prix. J'en sens beaucoup plus que je ne puis vous en dire, mon cher confrère ; je suis épuisé de fatigue, mais je suis bien reconnaissant, et surtout bien tendrement attaché. Je vous embrasse de tout mon cœur, comme je vous aime.

Au chAteao de Sceaux , 6 avril IZâS.

Il y a longtemps , mou cher confrère , qac je vous aurais remercié de vos aimables lettres et de l'intérêt que vous aves bien voulu prendre à mes petits succès ; mais , en vérité , depuis un mois , les heures du jour ne m'ont jamais suffi pour remplir tout ce que j'avais à faire. Vous savez combien l'on est occupé à Paris : si vous y ajoutez les visites , les courses , les remerciments qu*ont exigés de moi une place à l'Académie et la croix de Saint- Louis , obtenues en même temps , vous me pardonnerez peut-être un retard que je ne me pardonne pas. Entin jn commence à respirer, car mon discours est fait; et le premier délassement que je prends est de vous écrire , de vous remercier des services que vous m'avez rendus auprès de M. de la !I«rpe, de l'intérêt que

390 LtTT£ES PE FLOBUn

TOUS m'avez marqué, et de la réparation que tous a?ez 6aite de vos sanglantes critiques sur ]â pauvre A<ielaî(le. Heureusement elle ne vous craint plus ; la voilà sauvée de sa terrible maladie et de vos pattes ; car, en vous faisant son médecin, vous avez, selon l*usage , pensé tuer cette pauvre Glle. Dieu vous le pardonne! pour moi, je l'ai encore sur le cœur.

11 me serait difficile, mon cher confrère, de tous rendre un compte détaillé de ma grande bataille av«e M. Vicq-d'Azir. Elle a duré longtemps, et chaque semaine la victoire changeait de parti. La veille du jour, j'élais battu ; et sans le maréchal de Duras , que j'allai voir le matin , et que je décidai , tout était perdu. M. do la Harpe m'a marqué une amitié à laquelle je sais bien sensible , et dont j'aime à vous devoir une partie ; mais celui à qui je dois ma place, c'est M. de Marmontel , qui m'a servi avec beaucoup de succès et de zèle. Je ne l'oublierai jamais.

Je compte que ma réception se fera le 15 de mai, jour que M. le duc de Pcnthièvre a choisi. Il y sera avec son adorable fiUe, et les enfants d'Orléans. J'espère que ce sera un beau jour, et que ga présence donnera de l'éloquence à mon discours. Le lendemain , mon aimable prince priera à diner toute l'Académie à Sceaux , où les eaux joueront , et où ils seront sûrement contents de la politesse du soigneur du lieu. Voilà nos projets : que ne puisje y mêler l'espoir de vous embrasser cet été , de faire avec vous de ces agréables promenades qui ne le seront plus tant sans tous I Tâchez de le réaliser bientôt, cet espoir, mon cher confrère; et croyez qu'à Ntmes , et même à Annonay, tous n'aTez pas de meilleurs amis que ceux qui tous regrettent ici , et surtout celui qui tous embrasse de tout son cœur.

Paris, 31 mai 1788.

Depuis longtemps, mon cher confrère, je forme tous les jours le projet de tous écrire et de tous envoyer mon discours ; mais , depuis le mots de janvier^ je n'ai pas respiré un instant. J'ai été écrjisé de bonheurs ; tout m'est arrÎTé à la fois , et les jours m^ont à peine suf K pour les Tisites et les dcToirs indispensables que tant de félicité m'a imposés. J'ai obtenu en trois semaines le brevet

À M. DE BOISSY d'aNGLAS. 39 1

de lieutcnanUcoloDel , ]a croix de Saint-Louis , moQ fauteuil académique , et une abbaye à six lieues de Paris pour une tante à moi , religieuse à Arles.

Je commence à respirer un peu, et mon premier soin est de vous faire hommage d*un discours qu'on a reçu avec beaucoup de bonté. La séance où je l'ai prononcé était très-nombreuse et très-brillante. M. le duc de Penthièvre et son adorable fille y ont été accueillis avec transport. Tout ce qui les regardait était saisi avec enthousiasme , et le plaisir que donnait leur présence a rejailli sur mon faible discours. Ce jour enfin a été le plus beau de ma vie. Il a été beau aussi pour notre ami commun, M. de la Harpe , dont les beaux vei's sur la poésie descriptive ont été applaudis autant qu'ils le méritaient. Après ces beaux vers , j*ai risqué quelques fables , et on les a parfaitement reçues ; vous voyez que quelquefois Pope a raison , et tout va bien.

Le lendemain , mon prince a donné à Sceaux une fête superbe à l'Académie. Ils ont tous été enchantés de la grâce, de la politesse noble et franche du petit-fils de Louis le Grand. Les Muses , si longtemps citoyennes de Sceaux , ont reconnu leur ancien asile ; nos naïades sont toutes sorties de leurs grottes pour voir les successeurs des Fonteuelle , des Saint-Aulaire et des Malezieu : il rs manquait à la fête que M. Dussaulx , et nos nymphes en perdaient la tête.

L'Académie est fort contente , mon cher confrère ; elle a consigné dans ses registres les bontés de M. le duc de Penthièvre , et lui a fait une visite en corps pour lui exprimer sa reconnaissance. Tous ceux dont je n'ai pas eu la voix me C/Omblent d'amitiés , et semblent m'offrir leur ceeur. Combien de gens ne voudraient pas de ce marché!

Je joins à mon discours , mon cher confrère , un exemplaire du troisième volume de mes Comédies, qui vous manque, à ce que je crois. Acceptez tout cela comme un faible gage de la tendre amitié que je vous ai vouée pour ma vie , et avec laquelle je vous embrasse de tout mon cœur.

Voulez-vous bien me rappeler au souvenir de votre illustré ^mi M. deMontgolfier?

393 LETTBES D£ FLORIAN

Mon cher et iJlustre compatriote ,

J'ai UD besoin pressant de votre justice et de votre amitié. Depuis deux ans je commande la garde nationale de Sceaux , et j'ose dire que je Tai fait de manière à m'attirer l'estime et la reconnaissance de tous nos soldats-citoyens. Malheureusement je me trouvais à Paris le jour de la fuite du roi ; les portes furent fermées, je ne pus me rendre ici. Le bon ordre qui a régné à Paris, le désir de savoir des nouvelles, et les peines qu'il fallait prendre pour avoir un passe port, me firent retarder trois jours ; je ne vins ici que vendredi , jour de la Saint-Jean. Cette absence , ma qualité de militaire et d'attaché à un ci-devant prince , les soupçons qu'inspire naturellement l'état où nous sommes, les circonstances du moment , tout enfin , réuni contre moi dans ces tristes circonstances , a fait naître do la fermentation et de la défiance dans une petite partie de ma troupe. Vous devez juger qu'avec ma sensibilité , cette position fait le malheur de ma vie , puisque je vois mon honneur et mon repos au moins compromis. Dans les temps où nous sommes , personne ne peut savoir où cela peut s'arrêter.

Vous connaissez dès longtemps mes principes , peut être y at-il quelque mérite à les avoir dits tout haut dès avant la révolution; et, depuis la révolution, ils n'ont jamais varié. Je vous réponds de la pureté de mon cœur, je vous en jure par mon honneur et par le vôtre. D*après cela , je demande à vous, mon cher compatriote , à vous qui me connaissez et m'estimez , j'ose le croire , depuis longtemps; à vous, représentant du département où je suis né, je vous demande de vouloir bien écrire et signer ce que vous savez, ce que vous pensez , ce que vous jugez de moi. Je ne veux pas partir dlci , je ne veux prendre aucune résolution que ma justification ne soit établie. Je me charge de l'établir ; mais comme votre nom, justement célèbre, doit être d un poids immense, opposé à ceux des calomniateurs ou des soupçonneurs imbéciles , je vous demande ce nom que j'ai toujours aimé , sans croire qu'il pût m'étre utile dans pareille circonstance. Si vous jugez à propos de faire signer par d'autres ce que je demande , M. du Séjour, M. Bailly, M. de Saint-Étienne * , ne refuseraient pas. Mais là-des-

* L'infortuné Rabaut Saint-Étienne.

À M. DE BOISSY d'aNGLAS. 393

sns je m'en rapporte à ce que voire prudence, votre amitié, verront de mieux à faire.

Pardon , mille fois pardon de vous importuner dans de pareils instants. Mais je pense que votre cœur est de' ceux qui croient que dans tous les temps un honnête homme, un comp^^triote, un ami , mérite Tattention d'un honnête homme et d'un ami. Je n'en dirai pas plus. J'ai l'àme brisée , en vérité : après tout ce que fai fait, après tous les intérêts sacrifiés, je m'attendais peu à ce prix ! Faut-il donc, dans la nature entière, ne compter que sur vous seul? Je vous embrasse, et j'attends de. vous les biens les plus chers , ma justification et mon repos. Si votre écrit ne su0isait pas , j'aurais encore recours à vous , que je révère autant que faime.

ficeanz, ce 26 juin 1791.

Il y aurait bien de Tamour-propre à moi , mon cher et illustre confrère, d'imaginer qu'au milieu des importantes occupations qui remplissent vos jours fortunés , mes pauvres héros maures et castillans ' eussent trouvé le moment de venir vous faire leur cour. Ce n'est pas à un législateur, à un administrateur, à un procureur général syndic, qu'il faut aller chanter des romances ou raconter des contes bleus. Vous avez vraiment d'autres choses à faire dans le département de rArdèi*.he , quand ce ne serait que de jouir de la douce paix , de l'heureux repos que vos grands travaux nous ont procurés. J'ai cru qu'il fallait laisser passer les bénédictions , les actions de grâces , les cantiques de reconnaissance qui retentissent en votre honneur dans la France et dans toute l'Europe. Quand les échos de vos montagnes les auront assez répétés, alors je pourrai hasarder de venir jouer de la flûte à la porte de votre maison , comme les bergers de Sicile allaient jouer du chalumeau sur le passage jonché de fleurs des Platon et des Timoléon.

Cependant , d'après votre bonté extrême , d'après la douce indulgence que vous avez puisée au comité des recherches , d'après

■ Goiizalve de Gordoue.

surtout votre demande, je prends la lil)erlé de Caire remettre cfaesi M. d*Azémar, qui ni*a promis de s'en charger, uo exemplaire du grand Gonzalve de Cordoae. Notre ami commun, M. de la Harpe, a traite ce capitaine avec autant de sévérilé que GonzalTe traitait nos capitaines français dans la guerre qu'il leur Gt à Naf^ea. La différence qu'il y a , c'est que Gonzalve neus ôta pour toujours ce beau royaume , et que M. de la Harpe ne m'a presque point ôté de lecteurs. Ma seconde édition va paraître , et mon oorrage s'est fort bien vendu , malgré les circonstances peu favorables aux lettres , qui font rechercher avec plus de soin le Joumai du soir et le Logographe, que des récits de guerre et d'auMur. Ce qui me fait pardonner à ces circonstances, c'est qu'elles me procurent le plaisir de lire vos beaux discours, vos beanx mémoires d'administration , que je trouve fort éloquents , et que j'ai le projet de mettre en vers un de ces jour», en y joignant de petits morceaux auacréontiques que je viens de faire , sur la force publique et la perception des impôts.

Je ne doute point , mon cher confrère ( et ceEa sans aucune espèce de poésie ou de plaisanterie), que vou»ne soyea infiniment utile au pays que vous habitez. Si tout le moude avait votre amour pour le bien et vos moyens de le faire , nous n'en serions pas où nous sommes; mais on a perdu de vue la belle fable que faisait Fontenelle avec ses doigts, lorsqu'il parlait des vérités. De là, je croi», vient tout le mal. C'est à voua de le réparer, ou du moins de l'empêcher de croître ; j'applaudirai à vos succès comme citoyen^ comme confrère et comme ami.

Je passe doucement ma vie au coin de mon feu , Ksant Yoltaire, regrettant Gauvain', faisant des fables, et fuyant des société» qui sont devenues des arènes affreuses , où tout le monde hait la raison , où les vertus ne sont même plus louées , où l'humanité, la première des vertus, et la modération , la première des qualités , sont méprisées par tous les partis. Je me trouve fort bien de ma solitude , et si j'y recevais souvent de vos nouvelle», je l'aimerais encore plus.

Adieu , mon cher confrère } lisez Gonzalve dans vos moments

> Poème de dicYalerie aucpiel travaillait M. Boisiy d'Aoglas aivant la i4voluUoii, et (|u'il n'ajamau fioi : il en avait lu plusieurs chants à iirdt

Florian.

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