‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 210 sur 319 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

ABLEQUIN, NISIDA.

ABLEQ. J'avais cm te plaire en arrangeant ce mariage : me serais-je trompé? N*aimc8-tu pas le marquis?

444 LE BON PÈBE.

Nis. Je ne l'ai jamato aimé, n s'eet oocapé de moi , et j'ai rendu juatiee à •es qualités estinudiles t mais qu'il y a loin de restime à i'amoar !

ABLig. Ma foi. Je me suis donc trompé. Tu m'en as toujours dit du bien^ je le rois te chercher dans toutes les maisons où nous allons ; quand il cause avec toi, tu as un air contraint et embarrassé : j'avais pris tout cela pour de l'amour. Il n'en est rien ; je retirerai ma parole , parce qne la première condition était que Je mariage te eonvieudrait. Pardonne-moi , Je t'en prie, le petit moment de chagrin que je t'ai causé; j'en suis plus fâché que toi-même.

(// On tend la main, que JVisida baise avec tendresse,)

îii& Ah! mon père!

Ableq. Je te promets que je ne ferai plus pareille étourderie. Dorénavant, je te rendrai compte tous les malins de ceux qui t'auront demandée en mariage la veille , et je ne ferai les réponses que sous ta dictée.

Nis. Biais pourquoi vous occuper de m'établir? Je suis si heureuse avec vous ! Je n'ai pas un désir, je ne forme pas un souhait que vous ne Tac- Gomplissiez. Laissez-moi dans cette douce position : Je ne connais pas le bonheur d'une femme, et celui de la plus heureuse des filles me suffi i. Oui , quand bien même , ce qui est impossible , vous me donneriez un époux qui vaudrait mon père , je serais fâchée de partager mon cœur ; je ne veux aimer que vous , je ne veux rien devoir qu^à vous.

Ableq. Ma chère enfant , tu n'as pas besoin de m'altendrir pour faire de jnoi tout ce que tu voudras. D'abord , mariée ou non mariée , tu ne me quitteras jamais; j'en mouiTais tout de suite, et je veux vivre encore quelques années, si cela se peut. Quant à ta répugnance pour prendre un époux, tu conviendrais peut-être qu'il est nécessaire de la surmonter, ai tu savais l'histoire de ma fortune. Ecoute-la d*abord ; ensuite nous raisonnerons ensemble comme deux bons amis, qui n'ont qu'un même intérêt Je conseillerai , et tu décideras.

Kjs. Ah! mon père... je vous écoute. (Ils s'asseyent.)

Ableq. Ma chère amie, j'ai toujours été un honnête homme, mais je n'ai pas toujours été de ce que l'on appelle les honnêtes gens ; car les gens riches sont convenus de s'appeler ainsi exclusivement. J*étais pauvre, moi , et j*habitais avec ta mère la petite ville de Bergame. Tu n'étais pas encore née , lorsqu'un seigneur français , nommé le comte de Valcour, vint s'établir dans notre ville , et acheta la maison où nous avions un appartement : il nous le conserva. Il me fit amitié : je le lui rendis du meilleur de mon cœur : au bout de six mois, il ne pouvait plus se passer de moi. Ce comte de Yalcour était un fort bon homme, mais il avait épousé secrètement en France une fort mauvaise femme, qui se conduisait trèsmal. Un beau matin, le comte s'en alla, en laissant à cette femme la moitié de sa fortune pour elle et pour un (ils de six mois qu'elle avait , et dont le comte n*a jamais voulu entendre parler. J*ai demeuré douze ans avec ce M. de Valcour, dans la plus tendre intimité ; il y en a onze qu'il est mort, et qu'il m'a fait héritier de tout le bien qu'il avait apporté en Italie.

Nis. Je n'en suis pas étonnée.

Ableq. Tant que j'avais été pauvre , j'avais élé heureux : sitdt que je fus riche , les chagrins vinrent ; je perdis ta pauvre mère et tes deux frères. Tout cela me Kt prendre mon pays en aversion ; je réalisai mon bien, et je vins m'établir à Paris avec toi , qui n'avais pas alors plus de six ans. Je plaçai bien mon argent; mes fonds sont à peu près doublés depuis dix ans: de sorte, ma chère fille, que j*ai, ou, pour mieux dire, tu as soixante

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niUe livres de rente cpii ne doWent rien à personne. Cela est fort joli, liais si je venais à mourir, tu te trouyerais seule , étrangère , sans famille, sans appui , dans la ville la plus dangereuse du monde , et dans un âge où la plus légière étoorderie fersiât le malheur du reste de tes jours. Voilà pourquoi , ma chère fiUe , je voudrais te voir mariée à un homme estimable, considéré, comme le marquis d* Yrville, qui ne sera occupé que de te rendre heureuse, et remplacera du moins ton pauvre père, qui se fait déjà bien vieux. Voilà mes raisons , ma chère amie ; et si tu n^as pas de répugnance pour le marquis, je te demande comme une grâce d'assurer ton bonheur après moi... Tu pleures ! tu ne me réponds pas!

Nis. Ah ! mon père , je ferai ce que vous voudrez : mais si vous pouviez lire dans mon cœur, si j'avais la force de vous dire...

Arleq. Quoi! ma tille, as- tu quelque secret pour moi? Cela ne serait pas juste : je n'en eus jamais pour ma Nisida.

Nis. Jamab, jamais, je le sais bien ; mais ..

ABLEQ. Est-ce ma qualité de père qui te fait peur? Oh! tu peux en sûreté me confier ce que tu voudras; je te réponds que ton père n'en saura rien.

Nis. Non, je ferai mon devoir, j'en aurai la force; moins vous ordonnez , plus je veux obéir. Mais j'ai deux grâces à vous demander ; elles sont importantes, elles sont nécessaires au repos de ma vie : c^est de différer ce mariage , et de me mettre au couvent. ( Ils se lèvent)

Ableq. Au couvent!

Njs. Oui, mon père, j'en ai besoin ; j'ai besoin de solitude et de réflexion.

Ableq. Tu n'y penses pas, Nisida; toi, au couvent! cela est bon pour les iilles que leurs pères n'ont pas le temps d'aimer. Eh ! que deviendrais-je quand je ne te verrais plus? Ma chère enfant , d'où peut te venir une résolution si cruelle pour moi? Ton coeur s'est- il donné? Aimes^tu quelqu'un?

Nis-, se cachant le visage. Oui-.., mon père.

Ableq. Eh bien, voilà un grand malheur! Tu n'as qu'à me le nommer, je m'en vais l'aimer aussi.

Nis. Ah! il m'est impossible de le nommer sans rougir.

Ableq. Tu ne peux pas rougir avec moi ; ne suis-je pas ton père? ton honneur n'est-il pas le mien? Ouvre-moi ton cœur, ma fille; peut-être à nous deux viendrons-nous à bout de te rendre heureuse.

Nis. Eh bien ! mon père, apprenez ce que j'ai voulu cent fois me cacher à moi-même ; guérissez-moi d'une passion que je combats sans cesse, et qui renaît toujours plus violente. J'aime... j'aime...

Ableq. Qui donc?

Nis. Cléante.

Ableq. Mon secrétaire !

Nis. Il n'est pas fait pour l'être , j'en suis sûre ; mais je n'en sens pas moins tout le malheur de mon choix. Je ne vous demande que de me secourir, et j'ose vous répondre que je surmonterai cet invincible penchant. Éloignez-moi de Cléante ; j'espère tout de mon courage , du temps , et surtout de rabsence.

Ableq.. après un silence» As-tu confié ce secret à qnelqu'un?

Nis. Comment pouvez- vous le penser, puisque vous ne le saviez pas?

Ableq. Il est vrai, j'ai tort. Écoute-moi : je n'ai pas oublié que je ne vaux pas mieux que Cléante; et si j'étais encore en Italie, où tout le monde

446 LK BON PÈBE.

•ait qni je snis , je ntiésiterais pas I te le donner : mais ici , où , par amour pour toi , j'ai fait la sottise d'avoir de la vanité , cela devient plus difïiciie. Cependant...

Nis. Non, mon père, non; €^t à moi de mettre des bornes à votre eicessive bonté. Plus vous faites pour moi , plus je dois faire pour vous. Je surmonterai ma passion , je Timmolerai au bonbeur de Totre vieillesse. Eloignez-moi de Gléante, je vous le demande, je vous en supplie ; donnez- Boi du temps.. . et j'épouserai le marquis d'YrviUe.

AiLiQ. Tu n'épouseras point le marquis d'Yrville ; mais il faut essayer de te guérir. Tu es bien malade, mon enfant; je serai ton médecin; et si les Mmèdes te font trop de mal , nous les cesserons tout de suite : c'est Ven dire assez. Adieu ; laisse^moi, et viens m'embrasser encore.

Nis., resnbrasMant Abi je ne le verrai plus l

( J^IU sort en pleurant. )

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