‹ Fables de Florian (volume 4)Chapitre 228 sur 319 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

LUCEtTE , ARLEQUIN , en habit de dragon, avec le casque et le sabre.

Luc. Mais que vois-je ? c'est Arlequin... Oui, c'est lui... Je ne me trompe pas. Et comment...?

Arleq., se retirant. Je vous demande pardon, mademoiselle, c'est madame votre mère que je cherchais.

Luc. Arlequin, arrêtez, répondez-mot Que veut dire cet habit ? que voi» •st-il arrivé ? Je tremble de frayeur.

Ahlbq. Ne tremblez pas, mademoiselle, ne tremblez pas; je n'ai pas le projet de tuer M. Duval. Je ne veux la mort de personne, que la mienne.

Luc. Hais expliquez- vous donc, et tirez-moi d'inquiétude. PourquM cet uniforme? Vous étes-vous engagé?

ABiiiHj. Engagé! je l'étais avec vous; c'était tout mon bonheur, c'était toute ma joie... Vous m'avez donné mon congé, vous m'avez chassé avec ignominie : j'ai été chercher un autre capitaine, bien moins aimable, mais un peu plus sûr.

Luc. Est-il possible que vous ayez fait cette folie? est-il possible...?

Arleq. Mademoiselle , j'ai fait quelquefois des folies plus dangereuses ; car enfin je n'ai engagé que ma vie à mon capitaine : ce qui peut m'arriver de pis , c'est de la perdre; et une fois mort, on ne souffre plus. Mais quand on engage son cœur, quand on le donne, quand on le livre tout entier à celle que l'on chérit plus que soi-même, et qu'après Tavoir accepté elle le dédaigne , le déchire , le pi<{ue de cent coups d'épingle dans les endroits qu'elle connaît les plus sensibles , mademoiselle, cela fait plus de mal que de mourir, et cela fait mal bien plus longtemps.

Luc. Et que dira votre mère? Vous ne songez pas qu'en m'abandonnant vous l'abandon nez aussi ?

Ableq. Ce n'est pas moi qui vous abandonne , puisque je vous emporte dans mon cœur, et que vous m'avez dit : Va-t'en. Quant à ma mère , je n'ai point d'excuse, je le sais, et j'en pleure. Mais madame Hathurine la consolera , prendra soin d'elle pendant mon absence. Je venais l'en prier , je venais lui demander de remplir ma place auprès de ma mère. Ce n'était pas vous que je cherchais, mademoiselle : je voulais partir sans vous voir.

Luc. Partir! Quoi! vous voulez partir dès aujourd'hui?

Arleq. Tout à l'heure. Il le faut bien : le capitaine m'a dit que le général était à la veille de donner bataille, et qu'il n'attendait plus que moi pour cela. Vous jugez bien que je ne peux pas faire attendre cet honnête homme.

Luc. Mais, Arlequin, l'on vous a tromi)é. Soyez sûr...

SCÈNB IX. 46i

Ableq. Oh* je le sais bien que l'on m*a trompé , mais ce n'est pat le o«pitaine. liademoiselle, ne me retenez pas plus longtemps * je vons le nSpète encore , ce n'est pas vous que je cherchais, c'est madame Mathurinc, Totre mère, à qui je veux remettre ce papier. Est-elle chez elle? Luc. Elle est en affaire. ( Arlequin »*en va, ) Vous me quittez donc? ▲huq. **afTête, Je tâchée m'en aller, mais je ne vous quitte pas. Luc. Arlequin...

Ablbq. Eh bien? ( Il revient. ) Luc. Que je suis malheureuse!

ABLBQ. Je n'aurais jamais cru que c'eût été k moi de vous consoler aujourd'hui.

Luc. N'en parlons plus , puisque votre parti est pris., . ( Elle pleure. ) . Dites-moi seulement ce que c'est que ce papier que vous voulez donner à ma mère.

Amleq.^ re/usani de le montrer. Ohl ce n'est rien, mademoiselle, co n'ioat rien.

Luc. Comment ! je ne peux pas le voir?

Ableq. Vous le verrez quelque jour : ce n'est pas mon intention qua vous le voyiez dans ee moment Luc. Je vous en prie.

Ableq. Vous me priez! vous me priez de quelque chose, vous! Voici donc encore un petit moment de bonheur.

Luc. Laissez-moi lire. ( Elle prend le papier^ et lit .* ) « MON tesTà- « HENT. B Gomment! votre testament?

ABLEQ. Sans doute : puisque l'on m'attend pour cette bataille, il faut bien mettre un peu d'ordre dans ses affaires. Luc, continuant, « Comme ainsi soit que dès que l'on n'est plus aimé dans ce monde, on n'a rien de mieux à faire que d'en sortir, j'ai pri.4 mon parti de profiter des bontés d'un capitaine qui veut bien m'envoytr à la bataill». J'espère qu'aussitôt que j'y serai arrivé , mon affaire sera finie le plus promptement possible ; et c'est alors que je prie madamt Mathurine, mère de mademoiselle Lucette, de vouloir bien élre mon exécutrice testamentaire.

• D'abord , je demande pardon à ma mère de m'étre fait tuer sans sa permission : mais comme c'est le premier chagrin que je lui ai donné , j'espère qu'elle mêle pardonnera pour cette fois; l'assurant bien, du fond de mon âme , que jamais il ne m'arrivera plus de rien faire qui lui déplaise, et que je ne regrette de ce monde que le bonheur et le plaisir de l'aimer.

< Je donne et lègue à mademoiselle Lucette tout le bien paternel dont je peux disposer, sans mettre ma mère mal à son aise ; lui pardonnant ma mort et tout ce qu'elle m'a fait soulfrir, et désirant, de toute mon âme, qu'elle soit heureuse avec celui qu'elle m'a préféré. Je mets pourtant la condition à ce legs, que le premier garçon de mademoiselle Lucette sera nommé Arlequin , et qu'elle pensera quelquefois à moi en aimant et en caressant Arlequin, ce qui m'empêchera de m*ennuyer dans Tautre monde.

« Je donne encore et lègue une petite pension alimentaire au petit chien Aza , que j'ai donné à mademoiselle Lucette; sentant fort bien que ce petit chien ne sera plus aimé de sa maîtresse quand elle aura épousé mon rival, et no voulant pas que ce bon petit chien, qui a été mon camarade, meure de faim pour avoir déplu comme moi.

466 LA BONNE MBBE.

f Voilà \ quoi se rëdaisent toutes mes volontés : c*est la preaii6re et ki « dernière fois que j'en ai d'autres que celles de mademoiseUer Locette.

« Signé ARLEôiiN* *

( Arlequin veut reprendre le testament; Lucette le rctienL)

Arlequin, gardez rotre bien ; mais laissez-moi cet écrit : il ne me qnittera Jamais; je le lirai toute ma vie, du moins jusqu'à ce que mes larmes raient effacé.

ÂBLEQ. Vos larmes! Quoi ! vous pleurez f Et de quoi {^eorez-vons? Qne vous est-il arrivé, mademoiselle Lucette? Ah! partez , contez-moi vos peines : j'ai bien cédé votre bonheur à M. Duval, mais je ne veux cédera personne vos chagrins.

Loc. Mon ami...

Arleq. Oui , je suis votre ami, je le suis toujours, je le serai tant qne Je vivrai. Vous n*avez plus voulu être mon amie , vous m'avez ôté votre amitié ; c'est un bien grand malheur pour moi ; mais ce qui Ta on peu soO' lagé. c'est que je n'ai jamais pu vous dter la mienne. Répondez-moi donr, qu^avez-vous? qu'est-cvqui vous chagrine?

Luc. Le repentir, la bcnle d*avoir pu vous mécoraialtre un moment, d*avoir été ingrate envers vous. Ma vanité , mon âge , m'ont ^;arée : mon cœur n'a pas été coupable, mon coeur vous a toujours aimé, Arlequin, soyez-en bien sâr : et cet amour si vrai...

ABLEQ. Que dites-vous donc, Lucette? Répétez, répétez, je vous en prie. Je n'ai sûrement pas bien entendu. Vous m'aimeriez ! vous m'ai* meriez encore! Hélas! mon Dieu! votre changement a pensé me faire mourir de douleur , votre retour me ferait mourir de joie. Je n'ai pas besoin d'aller à la bataille , vous me tneréz quand vous voudrez.

Luo. Oui , je faime , je t'ai toujours aimé ; je pleurerai toute ma vie le malheur de t'avoir perdu. Je te le dis, je te le répète, je trouve du plaisir à te l'avouer dans l'instant où je n'espère pkis de pardon, où je ne me flatte plus...

Ahlbq. De pardon! Ma bonne amie, qu'est-ce que c'est que ce motlà? Quoi! j'allais mourir , tu m'accordes la vie, et tu me parles de le pardonner ! Mai» c'est à moi de te remercier, pvisque c'est moi qui reçoi» ma grâce.

Luc. Quoi r tu daignerais... !

Arleq. Oui , je daignerai être heureux. Car, il ne faut pas t'abuser , toute perfide , tout infidèle que tu étais, je n'ai pu te haïr. Tu l'aurais été cent l'ois davantage, que je t'aurais toujours chérie. Il dépendait de toi, mon amie, de m'ôter mon bonheur, mais non pas mon amour*

Luc. lui tend la main. Faisons donc la paix : veux-tu?

Arleq. De toute mon âme. Mais vous ne danserez pins avec M. Puval?

Luc. Je ne lui parlerai de ma vie. Mais tu n'iras point à la guerre?

Arleq. Ah ! dame ! c'est difficile à arranger , à cause de ce général qui tnlattend. Mais, écoute , je lui écrirai qu'il donne toujours la bataiilCf parce que j'ai eu des affaires , et que je me suis arrangé avec toi ; et s'il lui fallait absolument quelqu'un, nous pourrions lui envoyer à ma place M. Duvair Ma mère arrangera tout cela avec le capitaine, qui estua bon homme.

Loc. Et le sansonnet ?

Arleq. Il est çevcnu chez nous. Ce drôle-là s'est douté que nous nn«» raccommoderions.

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