SCÈNE m
ARLEQUIN, ARGENTINE, LA BRIE
Ableq. Voici mon salon , ma chère amie. Tu vois que ma maison e^ fort jolie ; quand je dis ma maison , c'est la tienne , car je suis le maître de tout; mais , comme tu es ma maîtresse, tout est à toi. ( Argentine regarde avec surprise. ) Bonjour, la Brie. Eh bien ! voilà ma femme : elle est gentille au moins! Ah cà, laissez-nous, mes amis, parce que je suis mieux quand je suis tête à tête avec ma femme. ( La Brie et les autres sortent. ) Eh bien! que dis-tu?
Abcent. Je crois rêver , mon cher Arlequin. Comment , tous ces do* mestiques , ce I)eau palais, tout cela est à toi ! Mais tu es donc bien riche, mon ami?
Ableq. oh ! jele suis trop ; mon argent m'ennuie i je n*ai plus l'agrément de désirer rien ; sitôt que je veux quelque chose , crac , en payant je l'ai tout de suite : cela ne me fait pas tant de plaisir que quand je l'attendais longtemps, et qu'il fallait le gagner. Mais je pardonne à mon argent , puisqu'il l'a fait venir en poste,
Abgent. Mon ami , je n'ai pas perdu un instant, et j'ai quitté Bcrgame vmgt-quatre heures après ta lettre. Mais juge de ma surprise en recevant cette lettre! J'étais chez notre voisine Olivette, avec plusieurs de nos amis, et je me plaignais de ce que tu m'avais ((uittée pour aller courir la France avec ce seigneur français qui t'aimait tant, et qui ne t'aimait pas tant que moi.
Ableq. Ah! ma chère femme, tu te souviens que je t'en demandai la permission : nous n'étions pas riches; M. le comte de Valcourt me promettait une bonne pension « si je voulais le suivre un an; tu me conseilla!» toi-même d'accepter.
SOO ABLEQUIN MAÎTBE DE HÀISOIf.
Abcekt. Sans doute; mais cela empêdie-t-il de se plaindre? Toos nos amis te regrettaient aussi. Le facteur entre, et me donne une lettre timbrée de Paris. J'ouvre bien Tîte : et imagine mou étonnement en lisant : Ma chère femme. Je suis devenu un grand seigneur. Aussitôt ma lettre reçue f prends la poste, et viens descendre à Vhôtel d'Arlequin, rue Saint' Dominique, faubourg Saint- Germain , à Paris, Je crus, mon ami, que la tète Tavait tourné; et comme je n'étais qu'arec des personnes qui t'aimen t, je lus tout haut ma lettre : ils en ri reot beaucoup, sans vouloir te croire; mais en retournant la page j'aperçus une lettre de change de mille écos : ah ! tu aurais ri à ton tour de voir leur figure changer; il y en eut même qui sur-le-champ prirent un air de respect; tous me conseillèrent de partir : c'était pour te venir joindre, je fus bientôt prête; mon Toyage s'est fait trës-promptement ; j'arrive , et mon étonnement redouble.
Ableq. Ceci est pourtant très-simple ; je n'ai rien voulu te dire avant de f avoir montré ma maison. Mais voici l'histoire : Ce monsieur le comte de Talcourt, qui m'emmena avec lui il y a six mois , est mort , et il m'a fait son héritier.
Argent. Son héritier! cela n'est pas croyable. Et ses parents?
Ableq. Bah , ses parents... il n'en avait point , on , s'il en avait, ce n'étaient pas de bons parents ; il n'en parlait jamais qu'avec colère, lui qui était pourtant le meilleur homme du monde. Ce pauvre monaeur de Valcourt n'aimait que moi dans la nature; et il l'a prouvé, car je rais son légataire universel , et je me trouve maître de cette maison , qui était la sienne, de tous ses meubles , et de deux cent mille livres de rente. Es-tn encore fâchée que je l'aie suivi ?
Abgbnt. a présent que je suis avec toi , j'ai oublié que tu m'as quittée : mais ne nous séparons plus.
ABLEQ. Sango di mil ttt es mon grand trésor. Tu seras contente de Tordre gne j'ai mis dans mes affaires : j'ai conservé tous les ancien» domestiques de mon maître, parce qu'entre camarades on se doit ces attention»ià ; et puis, comme je ne m'entends pas trop bien aux finances, j'ai pris un intendant, à qui je donne un quart de mon revenu pour qu'il ne me friponne rien. J^aime mieiu cela , et être sûr de lui. Moyennant qooi je me trouve cinquante mille écus de rente , une fort bonne maison ; et je donne à souper sept fois par semaine à des personnes choisies, des connaisseurs , des musiciens , des amateurs , des compositeurs; car, depuis que je suis ridie , j'aime beaucoup les gens d'esprit. Je me souviens d'avoir ouï dire à M. le comte de Valcourt que les gens riches étaient obligés d'aimer les gens d'esprit , pour qu'on leur pardonnât d'être riches. D'ailleurs cette société-là t'amusera , toi , car tu es une savante ; et à Bergame tn passais tes journées à lire-
ABGEiNT. Mon ami, si tu es heureux, si tu es content, je Tais l'être aussi, et nous le serons bien davantage eoseroble. Mais pourquoi t'és-tn balûUé de noir?
Ableq. Je ne pouvais pas m^en dispenser, et tu auras la bonté de l'y mettre aussi; c'est le deuil de M. le comte de Valcourt rjele porterai tonte ma vie. Oii ! les gens qui nous font du bien sont nos plus proches parents.
Abgent. Oui , sans doute.
ABLEQ. Ah çà , écoute : tu es peut-être fatiguée ; il est sept heures et demie , il peut venir du monde. Si tu es lasse, je vais faire fermer ma porte.
Abgent. Non, mon ami ; je serai enchantée de te voir faire les honneurs de ta maison.