LE CHEVAL ET LE POULAIN
Un bon père cheval , veuf , et n'ayant qu'un iils ,
L'élevait dans un pâturage
Où les eaux, les fleurs et l'ombrage Présentaient à la fois tous les biens réunis. Abusant pour jouir, comme on fait à cet âge , Le poulain tous les jours se gorgeait de sainfoin ,
Se vautrait dans l'herbe fleurie , Galopait sans objet , se baignait sans envie ,
Ou se reposait sans besoin.
Oisif et gras à lard , le jeune solitaire S'ennuya, se lassa de ne manquer de rien. Le dégoût vint bientôt : il va trouver son père : Depuis longtemps, dit- il , je ne me sens pas bien;
Cette herbe est malsaine et me tue , Ce trèfle est sans saveur, cette onde est corrompue; L'air qu'on respire ici m'attaque les poumons :
Bref, je meurs si nous ne partons.
Mon fils , répond le père , il s'agit de ta vie ?
A l'instant même il faut partir.
Sitôt dit, sitôt fait; ils quittent leur patrie. Le jeune voyageur bondissait de plaisir; Le vieillard , moins joyeux, allait un traiii plus sage; Mais il guidait l'enfant , et le faisait gravir Sur des monts escarpés^ arides , sans herbage
Où rien ne pouvait le nourrir.
Le soir vint , point de pâturage ;
On s'en passa. Le lendemain , Comme l'on commençait à souffrir de la faim > On prit du bout des dents une ronce sauvage. On ne galopa plus le reste du voyage ;
LIVBE II. &^
A peine » après deux jours y allait-on même au pas.
Jugeant alors la leçon faite, Le père va reprendre une route secrète
Que son fils ne connaissait pas ,
£t le ramène à la prairie Au milieu de la nuit. Dès que notre poulain
Retrouve un peu d'herbe fleurie, Il se jette dessus : Ah ! Texcellent festin , La bonne herbe ! dit-il : comme elle est douce et tendre !
Mon père , il ne faut pas s'attendre
Que nous puissions rencontrer mieux.
Fixons-nous pour jamais dans ces aimables lieux : Quel pays peut valoir cet asile champêtre ? Comme il parlait ainsi , le jour vint à paraître : Le poulain reconnaît le pré qu'il a quitté; 11 demçure confus. Le père , avec bonté , Lui dit : Af on cher enâint, retiens cette maxime : Quiconque jouit, trop est bientôt dégoûté ;
Il faut au bonheur du régime.
FABLE XL