LE LIÈVRE, SES AMIS, ET LES DEUX CHEVREUILS
Un lièvre de bon caractère
Voulait avoir beaucoup d*amis.
Beaucoup , me direz-vous , c*est une grande affaire ;
Un seul est rare en ce pays.
Ten conviens ; mais mon lièvre avait cette marotte ,
Et ne savait pas qu'Aristote Disait aux jeunes Grecs à son école admis :
Mes amis , il n'est point d'amis.
Sans cesse il s'occupait d'obliger et de plaire : S'il passait un lapin , d'un air doux et civil
LIVBB iri.
Vite il courait à lui : Mon cousin , disait-il , J'ai du beau serpolet tout près de ma tanière; De déjeuner chez moi faites-moi la faveur. S'il voyait un cheval paître dans la campagne, U allait Faborder : Peut-être monseigneur A-t-il besoin de boire? an pied de la montagne
Je connais un lac transparent, Qui n'est jamais ridé par le moindre zéphire :
Si monseigneur veut , dans Tinstant
J'aurai l'honneur de l'y conduire.
Ainsi, pour tous les animaux,
Cerfs , moutons , coursiers , daims , taureaux, Complaisant, empressé , toujours rempli de zèle * Il voulait de chacun faire un ami fidèle , Et s'en croyait aimé parce qu'il les aimait. Certain jour que, tranquille en son gfte, il dormait. Le bruit du cor l'éveille; il décampe au plus vite;
Quatre chiens s'élancent après;
Un maudit piqueur les excite, Et voilà notre lièvre arpentant les guérets. 11 va, tourne, revient, aux mêmes lieux repasse.
Saute, franchit un long espace Pour dévoyer les chiens, et, prompt comme l'éclair,
Gagne pays, et puis s'arrête.
Assis, les deux pattes en l'air, L'œil et l'oreille au guet, il élève la tête, Cherchant s'il ne voit point quelqu'un de ses amis.
Il aperçoit dans des taillis Un lapin, que toujours il traita comme un frère ; 11 y court : Par pitié, sauve-moi, lui dit-il ;
Donne retraite à ma misère, Ouvre-moi ton terrier! tu vois l'affreux péril... Ah ! que j'en suis fâché ! répond d'un air jtranqfitUe I* lapin : je ne puis t'offrir mon logement > «
Ma femme accouche en ce moment.
Sa femille et la mienne ont rempli mon asile
Je te plains bien sincèrement; Adieu, mon cher ami. Cela dit, il s'échappe,
Et voici Ja meute qui jappe.
Le pauvre lièvre part. A quelques pas plus loin, Il rencontre un taureau que, cent fois au besoin^ 11 avait obligé ; tendrement il le prie D'arrêter un moment cette meute en furie.
Qui de ses cornes aura peur.
Hé||is ! dit le taureau, ce serait degr^d cœur :
Mais des génisses la plus belle Est seule dans ce bois, je l'entends qui m'appelle ; Et tu ne voudrais pas retarder mon bonheur. Disant ces mots, il part. Notre lièvre, hors d'haleine, Implore vamementun daim, un cerf dix cors. Ses amis les plus sûrs : ils l'écoutent à peine.
Tant ils ont peur du bruit des cors.
Le pauvre infortuné, sans force et sans courage, Allait se rendre aux chiens, quaiiddu milieu du bois Deux chevreuils reposant sous le même feuillage
Des chasseurs entendent la voix :
L'un d'eux se lève, et part ; la meute sanguinairç
Quitte le lièvre, et court après.
En vain le piqueur en colère Crie, et jure, et se fâche ; à travers les forêts
Le chevreuil emmène la chasse.
Va faire un long circuit et revient, au buisson
Où l'attendait son compagnon^
Qui dans l'instant part à sa place.
Celui-ci fait de même ; et, pendant tout le jour. Les deux chevreuils lancés et quittés tour à tour
Fatiguent la meute obstinée.
Enfin les chasseurs , tout honteux , Prennent lie bpn parti de retourner chez eux.
,^jà la lietjraite est sonnée, Et les chevreuils rejoints. Le lièvre, palpitant. S'approche, et leur raconte, en les félicitant^
LIVBE m. 8f
Que ses nombreux amis, dans ce péril extrême, L'avaient abandonné. Jen*en^uis pas surpris, Répond un des chevreuils : à quoi bon tant d'amis? Un seul suffit, quand il nous aime.
FABLE VIII
LES DEUX BACHELIKRS,
Deux jeunes bacheliers logés chez un docteur
Y travaillaient avec ardeur À se mettre en état de prendre leurs licences. Là, du matin au soir, en public disputant, ^
Prouvant, divisant, ergotant
Sur la nature et ses substances.
L'infini, le fini, Tâme, la volonté.
Les sens, le libre arbitre et la nécessité. Ils en étaient bientôt à ne plus se comprendre : Même par là souvent l'on dit qu'ils commençaient;
Mais c'est alors qu'ils se poussaient Les plus beaux arguments : qui venait les entendre
Bouche béante demeurait, Et leur professeur même en extase admirait. Une nuit, qu'ils dormaient dans le grenier du maître Sur un grabat commun, voilà mes jeunes gens
Qui, dans un rêve, pensent être
A se disputer sur les bancs.
Je démontre, dit l'un. Je distingue, dit l'autre. Or, voici mon dilemme. Ergo, voici le nôtre... A ces mots, nos rêveurs, criants, gesticulants, Au lieu de s'en tenir aux simples arguments D'Aristote ou de Scot, soutiennent leur dilemme
De coups de poing bien assenés Sur le nez.
Tous deux sautent du lit dans une rage extrême,
Se saisissent par les cheveux, Tombent, et font tomber péte-méie avec eux Tous les meubles qu'ils ont, deux chaises, une table, Et quatre in-folios écrits sur parchemin. Le professeur arrive, une chandelle en main,
A ce tintamarre effroyable :
Le diable est donc ici ! dit-il tout hors de soi : Gomment ! sans y voir clair et sans savoir pourquoi , Vous vous battez ainsi ! Quelle mouche vous pique ? Nous ne nous battons point, disent-ils; jugez mieux :
C'est que nous repassons tous deux
Nos leçons de métaphysique.
FABLE IX-