LE CROCODILE ET L'ESTURGEON
Sur la rive du Nil, un jour deux beaux enfants
S'amusaient à faire sur l'onde.
Avec des caiUoux plats, ronds, Iq^ers et tranchants ,
Les plus beaux ricochets du monde.
Un crocodile affireux arrive entre deux eaux , S'élance tout à coup, happe l'un des marmots, Qui crie, et disparaît dans sa gueule profonde. L'autre fuit, en pleurant son pauvre compagnon.
Un honnête et digne esturgeon.
Témoin de cette tragédie,
1S6 FABUES.
S'éloigne avec horreur, se cache au fond desflott; Mais bientôt il entend le coupable amphibie
Gémir et pousser des sanglots :
Le monstre a des remords, dit-il : ô Providence!
Ta venges souvent Finnocence ;
Pourquoi ne la sauves-tu pas?
Ce scélérat du moins pleure ses attentats:
L'instant est propice, je pense.
Pour lui prêcher la pénitence :
Je m'en vais lui parler. Plein de compassion,
Notre saint homme d'esturgeon
Vers le crocodile s'avance :
Pleurez, lui cria-t-il, pleurez votre forfieiît;
Livrez votre âme impitoyable Au remords, qui des dieux est le dernier bienfait , Le seul médiateur entre eux et le coupable.
Malheureux, manger un enfant !
Mon cœur en a frémi ; j'entends gémir le vôtre. . . Oui, répond l'assassin, je pleure en ce moment
De regret d'avoir manqué l'autre.
Tel est le remords du méchant
FABLE XIL