‹ Fables de Florian (volume 5)Chapitre 129 sur 142 · LA SAUTERELLE · texte numérisé non relu

LA SAUTERELLE

Ils me regretteront, mais après mon trépas.

Ainsi se lamentait certaine sauterelle Hypocondre et n’estimant qu’elle.

Où prenez-vous cela, ma sœur?

Lui dit une de ses compagnes.

Quoi ! vous ne pouvez pas vivre dans ces campagnes En broutant de ces prés la douce et tendre fleur, Sans vous embarrasser des affaires du monde?

Je sais qu’en travers il abonde ;

Il fut ainsi toujours, et toujours il sera;

Ce que vous en direz grand’chose n’y tei$. D’ailleurs, où vit-on mieux? Quant à votre colère Contre ces ennemis qui n’en veulent qu’à vous,

Je pense, ma sœur, entre nous,

Que c’est peut-être une chimère,

Et que l’orgueil souvent donne ces visions. Dédaignant de répondre à ces sottes raisons,

La sauterelle part, et sort de la prairie,

Sa patrie.

Elle sauta deux jours pour faire deux cents pas. Alors elle se croit au bout de l’hémisphère,

Chez un peuple inconnu, dans de nouveaux Etats;

Elle admire ces beaux climats,

Salue avec respect cette rive étrangère.

Près de là des épis nombreux Sur de longs chalumeaux, à six pieds de la terre, Ondoyants et pressés se balançaient entre eux.

Ah ! que voilà bien mon affaire!

Dit-elle avec transport; dans ces sombres taillis Je trouverai sans doute un désert solitaire.

C’est un asile sûr contre mes ennemis.

La voilà dans le blé. Mais dès l’aube suivante,

Voici venir les moissonneurs.

Leur troupe nombreuse et bruyante S’étend en demi-cercle, et, parmi les clameurs,

Les ris, les chants des jeunes filles,

Les épis entassés tombent sous les faucilles,

La terre se découvre, et les blés abattus Laissent voirjes sillons tout nus.

Pour le coup, s’écriait la triste sauterelle,

Voilà qui prouve bien la haine universelle Qui partout me poursuit. A peine en ce pays A-t-on su que j’étais, qu’un peuple d’ennemis S’en vient pour chercher sa victime.

Dans la fureur qui les anime,

Employant contre moi les plus affreux moyens,

De peur que je n’échappe ils ravagent leurs biens ;

Ils y mettraient le feu, s’il était nécessaire.

Eh ! messieurs, me voilà, dit-elle en se montrant :

Finissez un travail si grand,

Je me livre à votre colère.

Un moissonneur, dans ce moment,

Par hasard la distingue; il se baisse, la prend.

Et dit, en la jetant dans une herbe fleurie :

Va manger, ma petite amie.

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