‹ Fables de Florian (volume 5)Chapitre 142 sur 142 · T OBI K · texte numérisé non relu

T OBI K

Découvre un monstre affreux dont la gueule béante Lui fait jeter un cri d’horreur et d’épouvante. L’ange accourt. “ Saisissez, lui dit-il, sans frémir, Ce monstre, qu’à vos pieds vous allez voir mourir. Prenez son fiel sanglant , il vous est nécessaire ,

Le temps vous apprendra ce qu’il en faudra faire.” Le jeune Hébreu , surpris, obéit à l’instant ;

Il partage le corps du monstre palpitant ,

Et réserve le fiel ; sur une flamme pure Le reste préparé devient sa nourriture.

Cependant de Rages , au bout de quelques jours , Les voyageurs charmés aperçoivent. les tours. L’ange, avant d’arriver aux portes de ta ville :

“ De Gabélus, dit-il, ne cherchons point l’asile; Dès longtemps Gabélus a quitté ces climats.

Chez un autre que lui je vais guider vos pas ;

Le riche Raguel, neveu de votre père,

A pour fille Sara , son unique héritière.

Son plus proche parent doit seul la posséder;

La loi l’ordonne ainsi, venez la demander.” Interdit à ces mots , le docile Tobie Lui répond : “ O mon frère ! à vous seul je confie Des malheurs de Sara ce qu’on m’a rapporté ;

Tout Israël connaît sa vertu, sa beauté;

Mais déjà sept époux , briguant son hyménée,

Ont dès le même soir fini leur destinée.

Ç)ue deviendra mon père , hélas ! si je péris?

POEME

— Ne craignez rien, dit l’ange , et suivez nies avis.

Ivres d’un fol amour que le Seigneur condamne ,

Les amants de Sara brûlaient d’un feu profane.

Ils en furent punis: mais vous, mon frère, vous,

Que la loi de Moïse a nommé son époux ,

Dont le cœur, aux vertus formé dès votre enfance , Epurera l’amour par la chaste innocence ,

Vous obtiendrez Sara sans irriter le ciel.”

En prononçant ces mots ils sont chez Raguel.

Tous deux, les yeux baissés, demandent à l’entrée Cette hospitalité des Hébreux révérée.

Raguel, à leur voix empressé d’accourir,

Rend grâce aux voyageurs qui l’ortt daigné choisir; Mais, fixant sur l’un d’eux une vue attentive,

Il reconnaît les traits du vieillard de Ninive;

Quelques pleurs aussitôt s’échappent de ses veux.

“ Seriez-vous, leur dit-il , du nombre des Hébreux Que le vainqueur retient dans les champs d’Assyrie?

— Oui , répond l’ange. — Ainsi vous connaissez Tobie ?'

— Qui de nous a souffert et ne le connaît pas ?

— Ah ! parlez ! avons-nous à pleurer son trépas ,

Ou le Seigneur, touché de nos longues misères ,

L’a-t-il laissé vivant pour exemple à nos frères?

— Il respire, dit l’ange, et vous voyez son fils.

— O jours trois fois heureux ! Enfant que je bénis , Viens, accours dans mon sein ; que Raguel embrasse Le digne rejeton d’une si sainte race !

Ton père soixante ans fut notre unique appui ; Viens jouir, ô mon fils! de notre amour pour lui.’

11 appelle aussitôt son épouse et sa fille ,

Annonce son bonheur à toute sa famille,

Et veut que d’un bélier immolé par sa main Aux hôtes qu’il reçoit on prépare un festin.

On obéit. Tobie, assis près de son guide,

Sur la belle Sara porte un regard timide ;

Il rencontre ses yeux; aussitôt la pudeur Couvre son jeune front d’une aimable rougeur.

Il s’enhardit pourtant, et d’une voix émue :

“ O Raguel ! dit-il, notre loi t’est connue :

Tu sais qu’elle prescrit des nœuds encor plus doux Aux liens que le sang a formés entre nous ;

Je réclame la loi, je suis de ta famille;

Au fils de ton ami daigne accorder ta fille.

Mes seuls titres , hélas ! pour obtenir sa foi ,

Sont le nom de mon père et mon respect pour toi ! ”

Le vieillard, à ces mots , sent naître ses alarmes ;

Il élève au Seigneur des yeux remplis de larmes ; Son épouse et sa fille , en se pressant la main ,

Ont caché toutes deux leur tête dans leur sein.

Mais l’ange les rassure, et sa douce éloquence Dans leur cœur pas à pas fait entrer l’espérance ;

Il les plaint , les console , et de leur souvenir

POEME. 279

Bannit les maux passés par les biens à venir.

Raguel , entraîné , cède au pouvoir suprême De ce jeune inconnu qu’il révère et qu’il aime.

Il unit les époux au nom de l’Eternel ,

Les bénit en tremblant , les recommande au ciel ;

Et , pendant le festin , sa timide allégresse Voile quelques instants sa profonde tristesse.

Le repas achevé , dans leur appartement

Les deux nouveaux époux sont conduits lentement.

A genoux aussitôt, le front dans la poussière ,

Ils élèvent au ciel leur touchante prière.

“ Dieu puissant, disent-ils, qui daignas de tes mains Former une compagne au premier des humains ,

Afin de consoler sa prochaine misère

Par le doux nom d’époux et par celui de père ,

Nous ne prétendons point à ce bonheur parfait Qui pour le cœur de l’homme , hélas ! ne fut point fait ! Mais donne-nous l’amour des devoirs qu’il faut suivre, La vertu pour souffrir, la tendresse pour vivre ,

Des héritiers nombreux dignes de te chérir,

Et des jours innocents passés à te servir.”

Dans ces devoirs pieux la nuit s’écoule entière.

Dès que le chant du coq annonce la lumière,

Raguel, son épouse, accourent tout tremblants,

N’osant pas espérer d’embrasser leurs enfants ;

Ils les trouvent tous deux dans un sommeil tranquille.

280 TOBJE,

De festons aussitôt ils parent leur asile,

Font ruisseler le sang des taureaux immolés ,

Et retiennent dix jours leurs amis rassemblés.

L’ange, pendant ce temps, au fond de la Médie, Allait redemander le dépôt de Tobie.

Gabélus le lui rend , et l’ange de retour,

Au milieu des plaisirs, de l’hymen , de l’amour, Retrouve son ami pensif et solitaire,

Soupirant en secret de l’absence d’un père.

“ Partons, lui dit Tobie, ô mon cher bienfaiteur ! Être heureux loin de lui pèse trop sur mon cœur. Parmi tant de festins, au sein de l’opulence,

Je ne vois que mon père en proie à l’indigence ; Hâtons-nous, hâtons-nous d’aller le secourir: Obtiens de Raguel qu’il nous laisse partir.

Tl est père: aisément son âme doit comprendre Ce qu’un fils doit d’amour au père le plus tendre.”

Il dit. L’ange aussitôt va trouver Raguel ;

Tl le fait consentir à ce départ cruel.

Le malheureux vieillard les conjure , les presse T)e revenir un jour consoler sa vieillesse;

Tobie en fait serment; et bientôt les chameaux ,

Les esclaves nombreux, les mugissants troupeaux, Qui de la jeune épouse ont été le partage,

Vers la terre d’Assur commencent leur voyage. L’ange-, présent partout , guide les conducteurs.

POEME

Sara , le front voilé , cachant ainsi ses pleurs ,

Assise sur le dos d’un puissant dromadaire ,

Soupire et tend de loin ses deux bras à sa mère;

Son époux la soutient sur son sein palpitant,

Et le fidèle chien marche en les précédant.

Hélas ! il était temps que le jeune Tobie A son malheureux père allât rendre la vie.

Depuis qu’il est parti , ce vieillard désolé,

Comptant de son retour le moment écoulé,

Se traînait chaque jour aux portes de Ninive.

Son épouse guidait sa démarche tardive.

Le vieillard restait seul , assis sur le chemin ;

Vers chaque voyageur il étendait la main ;

Le voyageur passait , et Tobie en silence ,

Pour la reperdre encore, attendait l’espérance.

Sa femme , gravissant sur les monts d’alentour,

Cherchait au loin des yeux l’objet de son amour,

Pleurait de ne point voir cet enfant qu’elle adore ,

Et suspendait ses pleurs pour le chercher encore.

Mais ce fils approchait ; accusant ses lenteurs ,

11 laisse ses troupeaux aux soins de leurs pasteurs ,

Les précède avec l’ange , et sa mère attentive L’aperçoit tout à coup accourant vers Ninive.

Elle vole aussitôt, craint d’arriver trop tard ;

Mais le chien , plus prompt qu’elle , est auprès du vieillard; 11 reconnaît son maître , il jappe , il le caresse,

Exprime par ses cris sa joie et sa tendresse.

Le malheureux aveugle , à ces cris qu’il entend ,

Juge que c’est son fils que le Seigneur lui rend ;

Il se lève, et d’un pas chancelant et rapide,

Marchant les bras ouverts , sans soutien et sans guide : « O mon fils! criait-il , c’est toi , c’est toi... » Soudain Le jeune homme , en pleurant , s’élance dans son sein ; Le vieillard le reçoit , et le serre , et le presse;

D’un long embrassement il savoure l’ivresse;

Au défaut de ses yeux , sa paternelle main S’assure d’un bonheur qu’il croit trop peu certain.

La mère arrive alors , palpitante , éperdue ,

Réclamant à grands cris une si chère vue ;

Les larmes du bonheur coulent de tous les yeux;

Et l’ange, en les voyant, se croit encore aux cieux.

Après ces doux transports, l’ange dit à son frère De toucher du vieillard la tremblante paupière Avec le fiel du monstre immolé par ses mains.

Le jeune homme obéit à ses ordres divins ,

Et Tobie aussitôt voit la clarté céleste.

« Gloire à toi, cria-t-il ; Dieu puissant que j’atteste! J’avais péché longtemps , et longtemps je souffris; * Mais je revois enfin et le ciel et mon fils !

O mon Dieu ! je rends grâce à ta bonté propice ;

Oui , ta miséricorde a passé ta justice.»

11 dit , et de Sara les serviteurs nombreux ,

POEME

Les troupeaux, les trésors, viennent frapper ses yeux. La modeste Sara descend , lui fait hommage De ces biens devenus désormais son partage ,

Lui demande à genoux d’aimer et de bénir L’épouse qu’à son fils le ciel voulut unir.

Le vieillard étonné la relève , l’embrasse ;

Il admire ses traits , sa jeunesse, sa grâce ,

Et , s’appuyant sur elle , écoute le récit

De ce qu’a fait son Dieu pour l’enfant qu’il chérit.

« Mais , ajoute ce fils , vous voyez dans mon frère Mon soutien , mon sauveur, mon ange tutélaire ;

11 a guidé mes pas , il défendit mes jours ;

C’est de lui que je tiens l’objet de mes amours ;

Lui seul vous fait revoir la céleste lumière;

Il m’a donné ma femme et ma rendu mon père; Hélas! que peut pour lui notre vive amitié?

Des trésors de Sara donnons-lui la moitié ;

Qu’en recevant ce don sa bonté nous honore ;

S’il daigne l’accepter, ilnous oblige encore. »

Aux pieds de l’ange alors, le père avec le fils , Rougissant tous les deux d’offrir ce faible prix,

Le pressent de choisir dans toute leur richesse.

L’ange , les regardant , sourit avec tendresse.

« Ne vous offensez pas , dit-il , de mes refus ;

Gardez , gardez vos biens , et surtout vos vertus ;

Elles vous ont valu le secours de Dieu même.

Je suis l’ange envoyé par ce Dieu qui vous aime ; *

Il voulut acquitter ces bienfaits si nombreux Répandus , prodigués à tant de malheureux.

Vos aumônes , vos dons , ô vieillard charitable !

Tout , jusqu’au simple vœu d’aimer un misérable , Fut écrit dans le ciel ; Dieu conserve en ses*mains , Comme un dépôt sacré, le bien fait aux humains.

Il vous rend ces trésors, mais pour le même usage; Au pauvre , à l’indigent faites-en le partage ;

Donnez pour amasser auprès de l’Éternel ;

Vivez longtemps heureux ; moi, je retourne au ciel, »

TABLE

L’Aigle et la Colombe, Livre III, Fable 21, Page 141 . L’Aigle et le Hibou, Y, 21, 250.

L’Amour et sa Mère, III, 19, 143.

L’Ane et la Flûte, V, 5, 217.

Le vieux Arbre et le Jardinier, II, 2, 52.

L’Auteur et les Souris, V, 20, 248.

L’Avare et son Fils, IY, 10, 178.

L’Aveugle et le Paralytique, I, 20, 41.

Les deux Bacheliers, III, 8, 120.

La Balance de Minos, III, 14, 134.

Le Berger et le Rossignol, Y, 1, 207.

Le Bœuf, le Cheval et l’Ane, I, 2, 3.

Le Bonhomme et le Trésor, II, 4, 56.

Le Bouvreuil et le Corbeau, II, 6, 62.

La Brebis et le Chien. IL 3, 54.

Le Calife, I, 8, 16.

La Carpe et les Carpi lions, I, 7, 14.

Le Charlatan, Y, 14, 234.

Les deux Chats, II, 9, 69.

Le Chat et la Lunette, I, 16, 32.

Le Chat et le Miroir, I, 6, 12.

Le Chat et le Moineau, II, 20, 94.

Le Chat et les Rats, IY, 17, 193.

Le Château de Cartes, II, 12, 76.

TABLE

Les deux Chauves, Livre IV, F<ible 16, Page 192. La Chenille, V, 12, 231.

Le Cheval et le Poulain, II, 10, 71 .

Le petit Chien, V, 8, 222.

Le Chien coupable, Y, 19, 245.

Le Chien et le Chat, I, 11, 23.

La Colombe et son Nourrisson, V, 4, 214.

Le Coq fanfaron, IY, 22, 203.

La Coquette et l’Abeille, 1, 13, 26.

Le Crocodile et l’Esturgeon, Y, 11, 229.

Le Courtisan et le dieu Protée, IV, 11, 180.

Le Danseur de Corde et le Balancier, II, 16, 87. Le Dervis, la Corneille et le Faucon, 111, 11, 126. Don Quichotte, IV, 20, 199.

L’Écureuil, le Chien et le Renard, IV, 2, 158. L’Education du Lion, II, 15, 82.

L’Éléphant blanc, I, 14, 28.

L’Enfant et le Dattier, 1, 22, 44.

L’Enfant et le Miroir, II, 8, 67.

Les Enfants et les Perdreaux, III, 12, 129.

La Fable et la Vérité, I, 1, 1.

La Fauvette et le Rossignol, IV, 9, 176.

Le Grillon, 11, 11, 74.

La Guenon, le Singe et la Noix, IV, 12, 182.

La Guêpe et l'Abeille, V, 16, 239.

L’Habit d’Arlequin, IV, 4, 163.

Hercule au Ciel, III, 6, 114.

Le Hérisson et les Lapins, V, 17, 241. L’Hermine, le Castor et le Sanglier, 111, 13, 131. Le Hibou, le Chat, l’Oison et le Rat, 111, 17, 141. Le Hibou et le Pigeon, IV, 5, 165.

TABLE. 287

Le jeu ne Homme et le Vieillard, Livre I; Fable Il ,Page$b. L’Inondation, III, 2, 105.

Les deux Jardiniers, I, 10, 21.

Jupiter et Minos, V, 7, 221.

Le Laboureur de Castille, IV, 8, 173.

Le Lapin et la Sarcelle, IV, 13, 183.

Le Léopard et l’Écureuil, V, 9, 224.

Le Lierre et le Tbvm, 1,15, 30.

Le Lièvre, ses Amis et les deux Chevreuils, III, 7, 116.

Le Linot, 11, 22, 97.

Les deux Lions, V, 2, 210.

Le Lion et le Léopard, III, 22, 150.

La Mère, l’Enfant et les Sarigues, II, 1, 49.

Le Milan et le Pigeon, V, 18, 244.

Le Miroir de la Vérité, IV, 18, 195.

La Mort, 1, 9, 19.

Myson, 11, 19, 93.

Le Pacha et le Dervis, IV, 7, 170.

Pan et la Fortune, IV, 14, 188.

Pandore, I, 21, 43.

Le Paon, les deux Oisons et le Plongeon, 111, 16, 139.

Le Parricide, III, 18, 142.

Les deux Paysans et le Nuage, IV, 19, 197.

Le Paysan et l'a Rivière, V, 6, 219.

Le Perroquet, IV, 3, 161.

Le Perroquet confiant, 111, 20, 144.

Les deux Persans, 11, 18, 91.

Le Phénix, 11, 13, 78.

Le Philosophe et le Chat-Huant, IV, 15, 190.

La Pie et la Colombe, 11, 14, 80.

Le Poisson volant, V, 22, 253.

TABLE

La jeune Poule et le vieux Renard, Livre]], Fable 17, Page 89. Le Prêtre de Jupiter, V, 10, 226.

Le Procès des deux Renards, V, 3, 212.

Le Renard déguisé, III, 10, 124.

Le Renard qui prêche, 111, 15, 136.

Le Rhinocéros et le Dromadaire, III, 4, 110.

Le Roi Alphonse, III, 9, 122.

Le Roi et les deux Bergers. 1, 3, 5.

Le Roi de Perse, II, 21, 96.

Le Rossignol et le Paon, III, 5, 112.

Le Rossignol et le Prince, 1,19, 39.

Le Sanglier et les Rossignols, III, 3, 108.

La Sauterelle, Y, 15, 236.

Le Savant et le Fermier, IY, 1, 155.

Le Singe qui montre la Lanterne magique, II, 7, 64.

Les Singes et le Léopard, 111, 1 , 103.

Les Serins et le Chardonneret, I, 5, 10.

La Taupe et les Lapins, I, 18, 36.

La Tourterelle et la Fauvette, Y, 13, 232.

Le Troupeau de Colas, 11,5, 60.

Le Vacher et le Garde-Chasse, 1, 12, 24 La Vipère et la Sangsue, IV, 6, 168.

Le Voyage, IV, 21, 202.

Les deux Voyageurs, I, 4, 8.

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