‹ Fables de Florian (volume 5)Chapitre 141 sur 142 · AGÉF.S DE NEUF A DIX ANS · texte numérisé non relu

AGÉF.S DE NEUF A DIX ANS

Dont le précoce esprit , empressé de savoir,

Croit gagner un plaisir s’il apprend un devoir,

De Tobie écoutez l’antique et sainte histoire !

Dans ce simple récit point d’amour, point de gloire :

C’est un juste , un bon père, un cœur pur, bienfaisant, Qui n’aime que son Dieu, les humains, son enfant.

Ah ! ces vertus pour vous ne sont point étrangères; Lisez, lisez Tobie à côté de vos mères.

À Ninive autrefois , quand les tribus en pleurs Expiaient dans les fers leurs coupables erreurs ,

Il fut un juste encore; il avait nom Tobie.

Consacrant à son Dieu chaque instant de sa vie, Vieillard, malheureux, pauvre, il n’en donnait pas moins Aux pauvres des secours, aux malheureux des Soins.

A travers les dangers, par des routes secrètes,

De ses frères captifs parcourant les retraites,

Il consolait la veuve, adoptait l’orphelin;

Le cri d’un opprimé réglait seul son chemin :

Et lorsque ses amis, effrayés de son zèle,

Lui présageaient du roi la vengeance cruelle :

« Je crains Dieu , disait-il, encor plus que le roi,

Et les infortunés me sont plus chers que moi. »

Un jour, après avoir, pendant la nuit obscure,

A des morts délaissés donné la sépulture ,

De travail épuisé , de fatigue abattu ,

Sa force ne pouvant suffire à sa vertu ,

Le vieillard lentement au pied d’un mur* se traîne.

Il dormait , quand l’oiseau que le printemps ramène,

Du nid qu’il a construit au-dessus de ce mur,

Fait tomber sur ses yeux un excrément impur.

POEME

A Tobie aussitôt la lumière est ravie.

Sans se plaindre, adorant la main qui le châtie :

“ O Dieu ! s’écria-t-il , tu daignes m’éprouver!

Je n’en murmure point, tu frappes pour sauver ;

Mes yeux , mes tristes yeux , privés de la lumière ,

Ne pourront plus au ciel précéder ma prière ;

Vers le pauvre avec peine , hélas ! j’arriverai ;

Je ne le verrai plus , mais je le bénirai.”

Ses amis cependant, sa famille, sa femme,

Loin d’émousser les traits qui déchiraient son âme,

De porter sur ses maux le baume précieux De la compassion , seul bien des malheureux ,

Viennent lui reprocher jusqu’à sa bienfaisance.

“ Où donc, lui disent-ils, est cette récompense Qu’aux vertus, à l’aumône, accorde le Seigneur? ”

Le vieillard ne répond qu’en leur montrant son cœur; Mais ce cœur, accablé de ces cruels reproches ,

Fort contre le malheur, faible contre ses proches ,

Désire le trépas et le demande au ciel.

Sa prière monta jusques à l’Éternel ;

L’ange du Dieu vivant descendit sur la terre.

Le vieillard , se croyant au bout de sa carrière,

Fait appeler son fils ; son fils qui , jeune encor,

De l’aimable innocence a gardé le trésor,

Comme un autre Joseph nourri dans l’esclavage ,

Et semblable à Joseph de mo'urs et de visage ,

Possédant sa beauté, sa grâce et sa pudeur.

Tobie, en l’embrassant, lui dit avec douceur :

“ Mon fils , la mort dans peu va te ravir ton père ;

De ton respect pour moi fais hériter ta mère ;

Celle qui t’a nourri, qui t’a donné le jour,

Pour de si grands bienfaits ne veut qu’un peu d’amour ; Quel plaisir est plus doux qu’un devoir de tendresse ? Honore le Seigneur, marche dans sa sagesse ;

Que surtout l’indigent trouve en toi son appui,

Partage tes habits et ton pain avec lui ;

Reçois entre tes bras l’orphelin qui t’implore ;

Riche , donne beaucoup, et pauvre, donne encore;

Ce précepte , mon fils , contient toute la loi.

Je dois en ce moment confier à ta foi Qu’à Gabélus jadis, sur sa simple promesse,

Je laissai dix talents , mon unique richesse;

Va toi-même à Ragès pour les redemander.

Vers ce lointain pays quelqu’un peut te guider ;

Cherche dans nos tribus un conducteur fidèle Dont nous reconnaîtrons et la peine et le zèle.”

11 dit. Son fils le quitte et court vers sa tribu.

Devant lui se présente un jeune homme inconnu,

Dont la taille , les traits , la grâce plus qu’humaine,

Dès le premier abord et l’attire et l’enchaîne,

Ses yeux doux et brillants , sa touchante beauté ,

Son front où la noblesse est jointe à la bonté ;

Tout plaît, tout charme en lui par un pouvoir suprême.

POEME

C’était l’ange du ciel envoyé par Dieu même ,

Qui venait de Tobie assurer le bonheur.

L’ange s’offre à servir de guide au voyageur ;

Il le suit chez son père, et le vieillard en larmes Ne lui déguise point ses soupçons, ses alarmes. Longtemps il l’interroge, et lui tendant les bras :

“ De mes craintes , dit-il , ne vous offensez pas;

Vieux , souffrant , et privé de la clarté céleste ,

Mon enfant , de la vie, est tout ce qui me reste ;

La frayeur est permise à qui n’a plus qu’un bien.

De mon dernier trésor je vous fais le gardien.

Ah ! vous me le rendrez ; mon âme satisfaite Eprouve en vous parlant une douceur secrète ;

Je ne sais quelle voix me dit au fond du cœur Que vous serez conduit par l’ange du Seigneur.

O mon fils ! pour adieu reçois ce doux présage.”

Le jeune homme l’embrasse et s’apprête au voyage ;

Il presse, en gémissant, sa mère sur son sein.

Bientôt, guidé par l’ange , il se met en chemin ;

Mais trois fois il s’arrête, et trois fois renouvelle Ses adieux et ses cris ; alors le chien fidèle ,

Seul ami demeuré dans la triste maison ,

Court, et du voyageur devient le compagnon.

Ils marchent tout le jour dans ces plaines fécondes Où le Tigre en courroux précipite ses ondes.

Arrêté sur ses bords pour prendre du repos,

Tobie , en se lavant dans ses rapides eaux ,

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