‹ Fables de Florian (volume 5)Chapitre 54 sur 142 · L 1 V H K II · texte numérisé non relu

L 1 V H K II

Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux l’état , pour en être le père ,

Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer.

Dans une dépendance entière :

Ce secret, c’est de les aimer.

Voilà pour bien régner la science suprême ;

Et si vous désirez la voir dans votre fils ,

Sire , montrez-la-lui vous-même.

Tout le conseil resta muet à cet avis.

Le lion court au chien : Ami , je te confie Le bonheur de l’Etat et celui de ma vie ;

Prends mon fils, sois son maître , et, loin de tout flatteur. S’il se peut , va former son cœur.

Il dit, et le chien part avec le jeune prince.

D’abord à son pupille il persuade bien

Qu’il n’est point lionceau , qu’il n’est qu’un pauvre chien ,

Son parent éloigné. De province en province

Il le fait voyager, montrant à ses regards

Les abus du pouvoir, des peuples la misère ,

Les lièvres, les lapins mangés par les renards,

Les moutons par les loups , les cerfs par la panthère , Partout le faible terrassé ,

Le bœuf travaillant sans salaire ,

Et le singe récompensé.

Le jeune lionceau frémissait de colère :

Mon père , disait-il , de pareils attentats

Sont-ils connus du roi? — Comment pourraient-ils l’être?

Disait le chien : les grands approchent seul du maître,

FABLE XV

Et les mangés ne parlent pas.

Ainsi , sans raisonner de vertu , de prudence,

Notre jeune lion devenait tous les jours Vertueux et prudent ; car c’est l’expérience Qui corrige , et non les discours.

A cette bonne école il acquit avec l’âge Sagesse , esprit , force et raison.

Que lui fallait-il davantage?

Il ignorait pourtant encor qu’il fût lion ;

Lorsqu’un jour qu’il parlait de sa reconnaissance A son maître , à son bienfaiteur,

Un tigre furieux, d’une énorme grandeur,

Paraissant tout à coup, contre le chien s’avance.

Le lionceau plus prompt s’élance;

Il hérisse ses crins , il rugit de fureur,

Bat ses Bancs de sa queue , et ses griffes sanglantes Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes De son redoutable ennemi.

A peine il est vainqueur qu’il court à son ami :

Oh ! quel bonheur pour moi d’avoir sauvé ta vie !

Mais quel est mon étonnement !

Sais-tu que l’amitié, dans cet heureux moment ,

M’a donné d’un lion la force et la furie?

— Vous l’êtes , mon cher fils , oui , vous êtes mon roi , Dit le chien , tout baigné de larmes.

Le voilà donc venu , ce moment plein de charmes,

Où , vous rendant enfin tout ce que je vous doi ,

Je peux vous dévoiler un important mystère !

Retournons à la cour, mes travaux sont finis. Cher prince, malgré moi cependant je gémis,

Je pleure ; pardonnez , tout l’état trouve un père , Et moi je vais perdre mon fils.

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