L 1 V H K II
Je connais un plus beau secret Pour rendre heureux l’état , pour en être le père ,
Pour tenir ses sujets, sans trop les alarmer.
Dans une dépendance entière :
Ce secret, c’est de les aimer.
Voilà pour bien régner la science suprême ;
Et si vous désirez la voir dans votre fils ,
Sire , montrez-la-lui vous-même.
Tout le conseil resta muet à cet avis.
Le lion court au chien : Ami , je te confie Le bonheur de l’Etat et celui de ma vie ;
Prends mon fils, sois son maître , et, loin de tout flatteur. S’il se peut , va former son cœur.
Il dit, et le chien part avec le jeune prince.
D’abord à son pupille il persuade bien
Qu’il n’est point lionceau , qu’il n’est qu’un pauvre chien ,
Son parent éloigné. De province en province
Il le fait voyager, montrant à ses regards
Les abus du pouvoir, des peuples la misère ,
Les lièvres, les lapins mangés par les renards,
Les moutons par les loups , les cerfs par la panthère , Partout le faible terrassé ,
Le bœuf travaillant sans salaire ,
Et le singe récompensé.
Le jeune lionceau frémissait de colère :
Mon père , disait-il , de pareils attentats
Sont-ils connus du roi? — Comment pourraient-ils l’être?
Disait le chien : les grands approchent seul du maître,
FABLE XV
Et les mangés ne parlent pas.
Ainsi , sans raisonner de vertu , de prudence,
Notre jeune lion devenait tous les jours Vertueux et prudent ; car c’est l’expérience Qui corrige , et non les discours.
A cette bonne école il acquit avec l’âge Sagesse , esprit , force et raison.
Que lui fallait-il davantage?
Il ignorait pourtant encor qu’il fût lion ;
Lorsqu’un jour qu’il parlait de sa reconnaissance A son maître , à son bienfaiteur,
Un tigre furieux, d’une énorme grandeur,
Paraissant tout à coup, contre le chien s’avance.
Le lionceau plus prompt s’élance;
Il hérisse ses crins , il rugit de fureur,
Bat ses Bancs de sa queue , et ses griffes sanglantes Ont bientôt dispersé les entrailles fumantes De son redoutable ennemi.
A peine il est vainqueur qu’il court à son ami :
Oh ! quel bonheur pour moi d’avoir sauvé ta vie !
Mais quel est mon étonnement !
Sais-tu que l’amitié, dans cet heureux moment ,
M’a donné d’un lion la force et la furie?
— Vous l’êtes , mon cher fils , oui , vous êtes mon roi , Dit le chien , tout baigné de larmes.
Le voilà donc venu , ce moment plein de charmes,
Où , vous rendant enfin tout ce que je vous doi ,
Je peux vous dévoiler un important mystère !
Retournons à la cour, mes travaux sont finis. Cher prince, malgré moi cependant je gémis,
Je pleure ; pardonnez , tout l’état trouve un père , Et moi je vais perdre mon fils.
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