‹ Fables de Fontaine avec les notes de ChampfortChapitre 11 sur 86 · LE DUC DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BOURGOGNE

Qui avait demandé à M. de la Fontaine une Fable qui fut nommée

Le Chat et la Souris.

Jl ou R plaire au jeune Prince à qui la Renommée

Destine un Temple en mes Ecrits , Comment composerai^je une Fable nommée Le Chat et la Souris ?

Vois'je représenter en ces vers une Belle , Qui douce en apparence , et toutefois cruelle , Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris , Comme le Chat de la Souris ?

Preiidrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ? Rien ne lu [convient mieux; et c* est chose commune Que de lui voir traiter ceux qu'on croit ses amis ^ Comme le Chat fait la Souris.

Introduirai-je un Roi , qu^ entre ses favoris Elle respecte seul , Roi , qui fixe sa roue

Qui n-est point empêché d'un inonde (Tennemis ; Et qui , des plus puissans , quand il lui plaît, se joue Comme le Chat de la Souris ?

Mais insensiblement , dans le tour que fai pris , Jifon dessein se rencontre : et , si je ne m.'* abuse , Je pourrais tout gâter par de plus longs récits. Le jeune Prince alors se jouerait de ma Muse Comme le Chat de la Souris.

Le vieux Chat et la jeune Souris.

LJne jeune souris , de peu d'expérience , Crut fléchir un vieux chat implorant sa clémence, Et payant de raisons le Rominagrobis.

Laissez-moi vivre : une souris

De ma taille et de ma dépense

Est-elle à charge en ce logis ?

Affamerais-je , à votre avis ,

L'hôte , l'hôtesse , et tout leur monde ?

D'un grain de blé je me nourris ;

Une noix me rend toute ronde.

A présent je suis maigre : attendez quelque temps. Réservez ce repas à messieurs vos enfans.

Ainsi parlait au chat la souris attrapée.

N iv

L'autre lui dit : Tu t'es trompée.

Est-ce à moi que l'on tient de semblables discours ?

Tu gagnerais autant de parler à des sourds.

Chat et vieux pardonner ? cela n'arrive guères. Selon ces loix , descends là-bas , Meurs , et va-t-en tout de ce pas Haranguer les sœurs filandières :

Mes enfans trouveront assez d'autres repas« Il tint parole. Et pour ma fable ,

Voici le sens moral qui peut y convenir,

JjSl jeunesse se flatte , et croit tout obtenir ; ^ La vieillesse est impitoyable,

Le Cerf malade.

N pays plein de cerfs, un cerf tomba malade.

Incontinent maint camarade Accourt à son grabat le voir , le secourir , Le consoler du moins: multitude importune.

Eh ! Messieurs , laissez-moi mourir :

Permettez qu'en forme commune La Parque m'expédie , et finissez vos pleurs.

Point du tout : les consolateurs Pe ce Iriste devoir tout au long s'acquiltèrçat ;

Quand il plut à Dieu s'en allèrent ;

Ce ne fut pas sans boire un coup ; C'est-à-dire , sans prendre un droit de pâturage : 'Pout se mit à brouter les bois du voisinage. lia pitance du cerf en déchut de beaucoup.

Il ne trouva plus rien à frire :

D'un mal , il tomba dans un pire ;

Et se vit réduit à la fin

A jeûner et mourir de faim.

Il en coûte à qui vous réclame , Médecins du corps et de Tame.

O temps ! 6 mœurs ! j'ai beau crier , Tout le monde se fait payer.

La Chauve-Souris , le Buisson et le Canard.

Lé E buisson , le canard et la chauve-souris ,

Voyant tous trois qu'en leur pays

Ils faisaient petite fortune.

Vont tra'Gquer au loin, et font bourse commune. Ils avaient des comptoirs , des facteurs , desagens ,

Non moins soigneux qu'intelligens , Des registres exacts de mise et de recette.

Tout allait l^ien , quand leur emplette y

£n passant par certains endroits

Remplis d'écueils, et fort étroits, -^ Et de trajet très-difficile , Alla toute embalée au fond des magasins ,

Qui du tartare sont voisins.

Notre trio poussa maint regret inutile ,

Ou plutôt il n'en poussa point.

Le plus petit marchand est satant sur ce point : Pour sauver son crédit , il faut cacher sa perte. Celle que par malheur nos gens avaient soufferte , Ne put se réparer: le cas fut découvert.

Les voila sans crédit , sans argent , sans ressource ,

Prêts à porter le bonnet vert.

Aucun ne leiir ouvrit sa bourse , Et le sort principal , et les gros intérêts ,

Et les sergens et les procès ,

Et le créancier à la porte ,

Dès devant la pointe du jour , N'occupaient le trio qu'à chercher maint détour,

Pour contenter cette cohorte.

Le buisson accrochait les passans à tous coups : Messieurs , leur disait-il , de grâce apprenez-nous

En quel lieu sont les marchandises

Que certains gouffres nous ont prises ?

Le plongeon , sous les eauxs'en allait les chercher. L'oiseau chauve-souris n'osait plus approcher ,

Pendant le jour , nulle demeure :

Suivi des sergens à toute heure ,

FABLES, LIV. XII. 2o3 £n des trous il s'allait cacher.

Je connais maint detteur, qui n*est ni souris-chauve*. Ni buisson , ni canard , ni dans tel cas tombé , Alais simple grand seigneur , qui tous les jours se sauve Par un escalier dérobé.

FABLE- VIIL

La querelle des Chiens et des Chats , et celle des

Chats et des Souris.

JL# A discorde a toujours régné dans l'univers ; Notre monde en fournit mille exemples divers. Chez nous cette déesse a plus d'un tributaire.

Commençons par les élémens :

Vous serez étonnés de voir qu'à tous momens

Ils seront appointés contraires.

Outre ces quatre potentats ,

Combien d'êtres de tous états

Se font une guerre éternelle ?

Autrefois un logis plein de chiens et de chats , Par cent arrêts rendus en forme solemnelle ,

Vit terminer tous leurs débats.

L»e maître ayant réglé leurs emplois , leurs repas , Et menacé du fouet quiconque aurait querelle ,

Ces animaux vivaient entre eux comme cousins. Cette union si douce , et presque fraternelle,

Edifiait tous les voisins.

Enfin elle cessa. Quelque plat de potage , Quelque os , par préférence , à quelqu'un d'eux donné Fit que l'autre parti s'en vint tout forcené

Représenter un tel outrage.

J'ai vu des chroniqueurs attribuer le cas Aux passe-droits qu'avait une chienne en gésine;

Quoi qu'il en soit , cet altercas Mit en combustion la salle et la cuisine :

Chacun se déclara pour son chat , pour son chien. On fit un règlement dont les chats se plaignirent ,

Et tout le quartier étourdirent.

Leur avocat disait, qu'il fallait bel et bien Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent. Dans un coin où d 'abord leurs agens les cachèrent ,

Les souris enfin les mangèrent.

Autre procès nouveau ; le peuple souriquois En pâtit. Maint vieuxchat, fin, subtil et narquois , Et d'ailleurs en voulant à toute cette race ,

Les guetta , les prit , fit main basse.

Le maître du logis ne s'en trouva que mieux.

J'en reviens à mon dire. On ne voit sous les cieux Nul animal , nul être , aucune créature Qui n'ait son opposé : c'est la loi de nature. D'en chercher la raison , ce sont soins superflus.

FABLES, LIV. XII. 2o5

I>ieu fît bien ce qu'il fit , et je n'en sais pas plus.

Ce que je sais , c'est qu'aux grosses paroles Onen vient,sur unrien,plus des trois quarts du temps* Humains , il vous faudrait encore à soixante ans Renvoyer chez les barbacoles.

Le Loup et le Renard.

U'ou vient que personne en la vie N'est satisfait de son état ?

Tel voudrait bien être soldat , A qui le soldat porte envie.

Certain renard voulut , dit-on , Se faire loup. Hé , qui peut dire Que pour le métier de moutorï Jamais aucun loup ne soupire ?

Ce qui m'étonne est qu'à huit ans , Un prince en fable ait mis la chose ^ Fendant que sous mes cheveux blancs Je fabrique à force de temps Des vers moins sensés que sa prose.

Les traits dans sa Fable semés , Ne sont en l'ouvrage du poète ,

2o6 LA FONTAINE

Ni tous, ni si bien exprimés.

' Sa louange en est plus complette.

De la chanter sur la musette , C'est mon talent : mais je m'atfends , Que mon héros , dans peu de temps , Me fera prendre la trompette.

Je ne suis pas un grand prophète ; Cependant je lis dans les cieux, Que bientôt ses faits glorieux Demanderont plusieurs Homères ; Et ce temps-ci n'en produit guères.

Laissant à part tous ces mystères , Essayons de conter la fable aVec succès.

Le renard dit au loup : Notre cher , pour tout mets J'ai souvent un vieux coq , ou de maigres poulets ;

C'est une viande qui me lasse.

Tu fais meilleure chère avec moins de hazard. J'approche des maisons : tu te tiens à l'écart. Apprends-moi ton métier , camarade, de grâce :

Rends-moi le premier de ma race Qui fournisse son croc de quelque mouton gras , Tu ne me mettras point au nombre des ingrats. Je le veux , dit le loup : il m'est mort un mien frère , Allons prendre sa peau , tu t'en revêtiras. Il vint , et le loup dit : Voici comme il faut faire.

SI tu veux écarter les matins du troupeau.

Le renard ajant mis la peau , Répétait les leçons que lui donnait son maître. D'abord il s'y prit mal,puis un peu mieux,puis bien:

Puis enfin il n'y manqua rien.

A peine il fut instruit autant qu'il pouvait.rêtre , Qu'un troupeau s'approcha. Le nouveau loup y court , Et répand la terreur dans les lieux d'alentour.

Tel vêtu des armes d'Achille , Fatrocle mit l'alarme au camp et dans la ville : Mères,brus et vieillards au temple couraient tous. L'ost du peuple bêlant crut voir cinquante loups : Chien , berger et troupeau , tout fui t vers le village , Et laisse seulement une brebis pour gage.

Le larron s'en saisit. A quelques pas de là Il entendit chanter un coq du voisinage.

Le disciple aussi-tôt droit au coq s'en alla ,

Jettaqt bas sa robe de classe , Oubliant les brebis , les leçons', le régent ,

Et courant d'un pas diligent.

Que sert-il qu'on se contrefasse ?

Prétendre ainsi changer , est une illusion :

L'on reprend sa première trace A la première occasion.

De votre esprit , que nul autre n'égale , Prince , ma muse tient tout entier ce projet.

2o8 LA FONTAINE,

Vous m'avez donné le sujet , Le dialogue , et la morale.

FABLE X

UEcrevisse et sa Fille.

J^ £ s sages quelquefois , ainsi que Técrevisse , Marchent à reculons , tournent le dos au port. C'est Tart des matelots : c'est aussi l'artifice De ceux qui pour couvrir quelque puissant effort. Envisagent un point directement contraire ; Et font, vers ce lieu-là, courir leur adversaire. Mon sujet est petit , cet accessoire est grand. Je pourrais l'appliquer à certain conquérant Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes* Ce qu'il n'entreprend pas , et ce qu'il entreprend, N'est d'abord qu'un secret , puis devient des conquête» En vain on aies jeux sur ce qu'il veut cacher , Ce sont arrêts du Soit qu'on ne peut empêcher , Le torrent , à la fin , devient insurmontable. Cent dieux sont impuîssans contre un seul Jupiter. Louis et le Destin me semblent , de concert , Entraîner l'univers. Venons à notre fable.

Mère écrevisse un jour à sa fille disait :

Comme tu vas,bon dieu ! ne peux-tu marcher droit?

Et

FABLES, LIV. XII. loj

-^t comme vous allez vous-même ! dit la fille : -PuiVje autrement marchertjue ne fait ma famille? V'eut-on que j'aille droit , quand on y va tortu ? Elle avait raison ; la vertu De tout exemple domestique Est universelle , et s'applique •E^ bien , en mal , en tout ; fait des sages , des sots ; fieaucoupplus de ceux-ci. Quant à tourner le dos •^ son but, j'y reviens , la méthode en est bonne , Sur-tout au métier de Bellone :

Mais il faut le faire à propos.

UAigh ft la Pie.

^ A 1 6 L E , reine des airs , avec Margot la pie , ^différentes d'humeur, de langage et d'esprit ,

Et d'habit , Traversaient un bout de prairie.

^^ hazard les assemble en un coin détourné.

^ *3gace eut peur : mais l'aigle ayant fort bien dîné, La rassure , et lui dit : Allons de compagnie. ^^ ie maître des dieux assez souvent s'ennuie , Lui , qui gouverne l'univers , ^H puis bien faire autant,moi qu'on sait qui le ser«. *^^tretene2-moi donc , et sans cérémonie.

Caquet bon bec alors de jaser au plus dru , Sur ceci , sur cela , sur tout. L'homme d'Horace Disant le bien , ie mal à travers champs , n'eûtsu Ce qu'en fait de babil y savait notre agace.

Elle offre d'avertir de tout ce qui se passe »

Sautant ^ allant de place en place , Bon espion , Dieu sait. Son offre ayant déplu ,

L'aigle lui dit tout en colère :

Ne quittez point votre séjour , Caquet bon bec , m'amie : adieu , je n'ai que faire

D'une babillarde à ma cour :

C'est un fort méchant caractère.

Margot ne demandait pas mieux.

Ce n'est pas ce qu'on croît , que d'entrer chez les di Cet honneur a souvent de mortelles angoisses. Rediseurs , espions , gens à l'air gracieux , Au cœur tout différent , s'y rendent odieux , Quoiqu'ainsi que la pie il faille dans ces lieux

Porter habit de deux paroisses.

FABLES, LIV. XII. aii

FABLE XI L

Lé Roi y le Milan j et le Chasseur.

A S. A. S. MoNsiiONEua le Frincx de Conti.

d o M M £ les dieux sont bons , ils veulent que les rois Le soient aussi: cest Tindulgence Qui fait le plus beau de leurs droits.

Non les douceurs de la vengeance.

Prince , c'est votre avis. On sait que le courroux

S'éteint en votre cœur sitôt qu'on Vy voit naître.

Achille , qui du sien ne put se rendre maître , Fut par-là moins héros que vous.

Ce titre n'appartient qu'a ceux d'entre les hommes.

Qui , comme en l'âge d'or , font cent biens ici-bas.

Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes.

L univers leur sait gré du mal qu'ils ne font pas. Loin que vous suiviez ces exemples ,

Mille actes généreux vous promettent des temples .

Apollon , citoyen de ces augustes lieux ,

Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.

Je sais qu'on vous attend dans le palais des dieux :

Un siècle de séjour ici doit vous suffire.

Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous. Puissent ses plaisirs les plus doux

Oij

2t2 LA FONTAINE,

Vous composer' des destinées

Par ce temps à peine bornées !

Et la princesse et vous , n'en méritez pas moins ;

J'en prends ses charmes pour témoins :

Pour témoins j'en prends les merveilles Par qui le ciel , pour vous prodigue en ses présens , Des qualités qui n'ontqu'en vous seul leurs pareilles ,

Voulut orner vos jeunes ans.

Bourbon de son esprit ses grâces assaisonne.

Le ciel joignit en sa personne

Ce qui sait se faire estimer,

A ce qui sait se faire aimer.

Il ne m'appartient pas d'étaler votre joie :

Je me tais donc et vais rimer

Ce que fit un oiseau de proie.

Un milan , de son nid antique possesseur ,

Etant pris vif par un chasseur , D'en faireau prince un don cet homme se propose. La rareté du fait donnait prix à la chose.

L'oiseau, par le chasseur, humblement présenté,

Si ce conte n'est apocryphe ,

Va tout droit imprimer sa gtiCTe

Sur le nez de sa majesté.

Quoi , sur le nez du roi ? Du roi même en personne. Il n'avait donc alors ni sceptre ni couronne ? Quand il en aurait eu , c'aurait été tout un. Le nez royal fut pris comme un nez du commun.

FABLES, LIV. XII. 2i3

Dire des courtisans les clameurs et la peine, Serait se consumer en eflForts impuissans.

Lac roi n'éclata point : les cris sont indécens

A la majesté souveraine, li'oiseau garda son poste. On ne put seulement

Hâter son départ d'un moment.

Son maître le rappelle , et crie , et se tourmente , Lui présente le leurre , et le poing , mais en vain.

On crut que jusqu'au lendemain Le maudit animal à la serre insolente,

Nicherait là malgré le bruit, Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit : Tacher de l'en tirer irritait son caprice.

Il quitte enfin le roi , qui dit : Laissez aller ^ Ce milan , et celui qui m'a cru régaler.

Ils se sont acquittés tous deux de leur office , L'un en milan , et l'autre en citoyen des bois. Pour moi , qui sais comment doivent agir les rois^ ,

Je les affranchis du supplice.

Et la cour d'admirer. Les courtisans ravis Elèvent de tels faits , par eux si mal suivis. Bien peu,même des rois,prendraient un tel modèle,

Et le veneur l'échappa belle , Coupable seulement , tant lui que l'animal , D'ignorer le danger d'approcher trop du maître.

Ils n'avaient appris à connaître Que les hôf es des bois ; était-ce uù si grand mal ? Pilpay fait, près du Gange, arriver l'aventure.

Oiij

Là 9 nulle humaine créature Ne touche aux animaux pour leur sang épancher ; Le roi même ferait scrupule d'y toucher.

Savons-nous, disent-ils , si cet oiseau de proie

N'était point au siège de Troie ?

Peut - être y tint-il lieu d'un prince ou d'un héros ,

Des plus hupés et des plus hauts.

Ce qu'il fut autrefois il pourra l'être encore.

Nous croyons , après Pjthagore , Qu'avec les animaux de forme nous changeons ,

Tantôt milans , tantôt pigeons ,

Tantôt humains , puis volatiles

Ayant dans les airs leurs familles.

.Comme Ton conte en deux façons L'accident du chasseur , voici l'autre manière.

Un certain fauconnier ayant pris, ce dit- on , A la chasse un milan ( ce qui n'arrive guère )

En voulut au roi faire un don ,

Comme de chose singulière.

Ce cas n'arrive pas quelquefois en cent ans , C'est le non plus ultra de la fauconnerie. Ce chasseur perce donc un gros de courtisans , Plein de zèle , échauffé s'il le fut de sa vie.

Par ce parangon des présens*

Il croyait sa fortune faite ,

Quand l'anmial porte-sonnette,

Sauvage encore et tout grossier ,

FABLES, LIV. XII. 2i5

Avec ses ongles tout d'acier , Prend le nez du chasseur , happe le pauvre sire.

Lui de crier , chacun de rire , Monarque et courtisans. Qui n^ent ri ? Quant à moi Je n'en eusse quitté ma part pour un empire.

Qu'un pape rie , en bonne foi Je ne Tose assurer ; mais je tiendrais un roi

JBien malheureux s'il n'osait rire :

C'est le plaisir des dieux. Malgré son noir souci , Jupiter , et le peuple immortel rit aussi.

Il en fit des éclats , k ce que dit l'histoire , (^uand Vulcain, clopinant, vint lui donner à boire. Que le peuple immortel se montrât sage ou non , J'ai changé mon sujet avec juste raison ,

Car , puisqu'il s'agit de morale , Que nous eût du chasseur l'aventure fatale Enseigné de nouveau ? L'on a vu de tout temps Plus de sots fauconniers , que de rois indulgens«

O îv

z\G LA FONTAINE,

Le Renard ^ les Mouches^ et le Hérisson:

Aux traces de son sang , un vieux hôte des bois ,

Renard fin , subtil et matois , Blessé par des chasseurs , et tombé ^dans la fange , Autrefois attira ce parasite ailé

Que nous avons mouche appelé.

Il accusait les dieux , et trouvait fort étrange Que le sort à tel point le voulut affliger ,

Et le fit aux mouches manger.

Quoi ! se jetter sur moi , sur moi le plus habile

De tous les hôtes des forêts !

Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets? Et que me sert ma queue? est-ce un poids inutile ? Va , le ciel te confonde , animal importun :

Que ne vis-tu sur le commun ?

Un hérisson du voisinage ,

Dans mes vers nouveau personnage , Voulut le délivrer de Timporlunilé

Du peuple plein d'avidité.

Je les vais de mes dards enfiler par centaines , Voisin renard , dit-il , et terminer tes peines. Garde-t-en bien , dit l'autre : ami , ne le fais pas ; Laisse- les , je te prie , achever leurs repas.

Ces animaux sont saouls : une troupe nouvelle Viendraitfondresurmoijplus âpre et plus ctuelle.

Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :

Ceux-ci sont courtisans , ceux-là sont magistrats.

Aristote appliquait cet apologue aux hommes.

Les exemples en sont communs , Sur-tout au pays où nous sommes.

Plus telles gens sont pleins , moins ils sont importuns.

FABLE XIV

U Amour et la Folie.

1 o u T est mystère dans l'Amour , Ses flèches , son carquois , son flambeau , son enfance.

Ce n*est pas l'ouvrage d'un jour ,

Que d'épuiser cette science.

Je ne prétends donc point tout expliquer ici. Mon but est seulement de dire à ma manière ,

Comment l'aveugle que voici (C'est un Dieu) comment , dis-je , il perdit la lumière ; Quelle suite eut ce mal , qui peut-être est un bien. J^en fais juge un amant , et ne décide rien.

La Folie et l'Amour jouaient un jour ensemble. Celui-ci n'était pas encor privé des yeux.

2i8 LA FONTAINE,

Une dispute viut : TAmour veut qu'on assemble

Là-dessus le conseil des dieux.

L'autre n'eut pas la patience.

Elle lui donne un coup si furieux ,

Qu'il en perd la clarté des cieux.

Vénus en demande vengeance.

Femme et mère , il suffit pour juger de ses cris :

Les dieux en furent étourdis ,

Et Jupiter , et Némésis ^ Et les juges d'enfer , enfin toute la bande.

Elle représenta l'énormité du cas.

Son fils , sans un bâton , ne pouvait faire un pas. Nulle peine n'était pour ce crime assez grande. Le dommage devait être aussi réparé.

Quand on eut bien considéré L'intérêt du public , celui de la partie , Le résultat enfin de la suprême cour

Fut de condamner la Folie

A servir de guide à l'Amour.

FABLES, LIV. X I L iig

FABLE XV

Le Corbeau y la Ca:^elle y la Tortue et le Rat.

A Madame dx la Sabliâre.

J E vous gardais un temple dans mes vers :

Il n'eût fini qu'avecque Tunivers.

Déjà ma main en fondait la durée Sur ce bel art qu'ont les dieux inventé , Et sur le nom de la divinité Que dans ce temple on aurait adorée.

Sur le portail j'aurais ces mots écrits :

Palais sacré de la déesse Iris, Non celle-là qu'a Junon à ses gages ; Car Junon même, et le maître des dieux, Serviraient l'autre , et seraient glorieux Du seul honneur de porter ses messages. L'apothéose à la voûte eut paru.

Là , tout l'Olympe en pompe eût été vu Plaçant Iris sous un dais de lumière.

Les murs auraient amplement contenu Toute sa vie , agréable matière , Mais peu féconde en ces événemens Qui des états font les renversemens.

Au fond du temple eût été son image

Avec ses traits , son souris , ses appas , Son art de plaire et de n'y penser pas , Ses agrémens à qui tout rend hommage.

J'aurais fait voir à ses pieds des mortels , Et des héros , des demi-dieux encore , Même des dieux : ce que le monde adore Vient quelquefois parfumer ses autels.

J'eusse en ses jeux fait briller de son âme Tous les trésors , qiioiqu'imparfeitement :

Car ce cœur vif et tendre infiniment.

Four ses amis , et non point autrement ; Car cet esprit qui , né du firmament , A beauté d'homme avec grâce de femme , Ne se peut pas , comme on veut , exprimer.

O vous , Iris , qui savez tout charmer , \ Qui savez plaire en un degré suprême ,

Vous que l'on aime à l'égal de soi-même, ( Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour , Car c'est un mot banni de votre cour , Laissons-le donc) agréez que ma muse Achève un jour cette ébauche confuse.

J'en ai placé l'idée et le projet , Pour plus de grâce, au-devant d'un sujet Oii l'amitié donné de telles marques , Et d'un tel prix , que leur simple récit Peut quelque temps amuser votre esprit.

Non que ceci se passe entre monarques :

Ce que chez vous nous voj^ous estimer

FABLES, LIV. Xir. 221

N'est pas un roi qui ne sait point aimer ; C'est un mortel qui sait mettre sa vie Pour son ami. J'en vois peu de si bons.

Quatre animaux, vivant de compagnie, Vont aux humains en donner des leçons.

X^a gazelle , le rat , le corbeau , la tortue Vivaient ensemble unis : douce société.

lie choix d'une demeure aux humains inconnue Assurait leur félicité.

JRfaisquoi, rhomme découvre enfin toutes retraites ! Soyez au milieu des déserts ,

Au fond des eaux , au haut des airs , Vous n'éviterez point ses embûches secrètes. • lia gazelle s'allait ébattre innocemment ,

Quand un chien , maudit instrument

Du plaisir barbare des hommes , Vint sur l'herbe éventer les traces de ses pas. Elle fuit ; et le rat , à Theure du repas , Dit auxamis restans : D'o \x vient que nous ne somnies

Aujourd'hui que trois conviés ?

La gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ?

A ces paroles , la tortue

S'écrie , et dit : Ah ! si j'étais

Comme un corbeau , d'ailes pourvue ,

Tout de ce pas je m'en irais

Apprendre au moins quelle contrée /

Quel accident tient arrêtée

Notre compagne au pied léger :

Car , à regard du cœur , il en faut mieux juger.

Le corbeau part à tire d^aîle :

Il apperçoit de loin Timprudente gazelle ,

Frise au piège , et se tourmentant.

II retourne avertir les autres k Pinstant.

Car de lui demander quand, pourquoi^! comment.

Ce malheur est tombé sur elle ; Et perdre en vains discours cet utile moment ,

Comme eût fait un maître d^école ,

Il avait trop de jugement.

Le corbeau donc vole et revole.

Sur son rapport les trois amis

Tiennent conseil. Deux sont d'avis

De se transporter sans remise

Aux lieux où la gazelle est prise.

L'autre , dit le corbeau , gardera le logis : Avec son marcher lent quand arriverait-elle ?

Après la mort de la gazelle.

Ces mots à peine dits , ils s'en vont secourir

Leur chère et fidèle compagne ,

Pauvre chevrette de montagne.

La tortue y vqulut courir :

La voilà comme eux en campagne , Maudissant ses pieds courts , avec juste raison , £t la nécessitée de porter sa maison.

Rongemaille ( le rat eut à bon droit ce nom ) Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.

FABLES, LIV. Xlt. 228

Le chasseur vient, et dit : Qui m'a ravi ma proie ? Rongemaille , à ces mots , se retire en un trou , Le corbeau sur un arbre , en un bois la gazelle :

£t le chasseur à demi - fou

De n'en avoir nulle nouvelle , Apperçoit la tortue, et retient son courroux.

D'où vient , dit-il , que je m'effraie ?

Je veux qu'à mon souper celle-ci me défraie.

Il la mit dans son sac. Elle eût pajé pour tous , Si le corbeau n'en eût averti la chevrette.

Celle^i quittant sa retraite , Contrefait la boiteuse , et vient se présenter.

L'homme de suivre , et de jetter Tout ce qui lui pesait ; si bien que Rongemaille Autour des nœuds du sac tant opère et travaille

Qu'il délivre encor l'autre sœur Sur qui s'était fondé le souper du chasseur.

Pilpay conte qu'ainsi la chose s'est passée.

Pour peu que je voulusse invoquer Apollon , J'en ferais pour vous plaire un ouvrage aussi long

Que l'Iliade ou l'Odjssée.

Rongemaille ferait le principal héros ; Quoiqu'à vrai dire ici chacun soit nécessaire. Porte-maison l'infante y tient de tels propos ,

Que monsieur du corbeau va faire Office d^espion , et puis de messager.

La gazelle a d'ailleurs l'adresse d'engager

Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.

Ainsi, chacun en son endroit

S'entremet , agît et travaille.

A qui donner le prix ? Au cœur , si Pon m'en croit. Que n'ose et que ne peut l'amitié violente î Cet autre sentiment que l'on appelle amour , Mérite moins d'honneur : cependant chaque jour

Je le célèbre et je le chante.

Hélas ! il n'en rend pas mon âme plus contente. Vous protégez sa sœur , il suffit ; et mes vers Vont s'engager pour elle à des tons tous divers. Mon maître était l'Amour, j'en vais servir un autre;

Et porter par tout l'univers

Sa gloire aussi bien que la vôtre.

La Foret et le Bûcheron.

Un bûcheron venait de rompre ou d'égarer Le bois dont il avait emmanché sa cognée.

Cette perte ne put sitôt se réparer Que la forêt n'en fut quelque temps épargnée.

L'homme enfin la prie humblement

De lui laisser tout doucement

Emporter une unique branche

Afin de faire un autre manche.

FABLES, LIV, XIL 2z5

Il irait employer ailleurs son gagne-pain ; Il laisserait debout maint chêne et maint sapin , Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes, li'innocente forêt lui fournit d'autres armes. Elle en eut du regreL II emmanche son fer.

Le misérable ne s'en sert

Qu'à dépouiller sa bienfaitrice

De ses principaux ornemens.

Elle gémit à tous momens :

Son propre don fait son supplice.

Voilà le train du monde et de ses sectateurs : On s'y sert du bienfait contre les bienfaiteurs. Je suis las d'en parler : mais que de doux ombrages

Soient exposés à ses outrages ,

Oui ne se plaindrait là-dessus l Hélas : j'ai beau crier , et me rendre incommode ;

L'ingratitude et les abus

N'en seront pas moins à la mode.

2i6 LA FONTAINE,

FABLE XVI L

Le Renard y le Loup^ et le Cheval.

\j N renard jeune encor , quoique des plus madrés Vit le premier cheval qu'il eût vu de sa vie. Il dit à certain loup , franc novice : Accourez ,

Un animal paît dans nos prés , Beau , grand , j'en ai la vue encor toute ravie. Est-il plus fort que nous ? dit le loup en riant :

Fais-moi son portrait , je te prie.

Si j'étais quelque peintre , ou quelque étudiant , Répartit le renard , j'avancerais la joie

Que vous aurez en le voyant.

Mais venez: que sait-on? peut-être est-ce une proie

Que la fortune nous envoie.

Ils vont ; et le cheval qu'à l'herbe on avait mis , Assez peu curieux de semblables amis , Fut presque sur le point d'enfiler la venelle. Seigneur , dit le renard, vos humbles serviteurs Apprendraient volontiers comment on vous appelle Le cheval qui n'était dépourvu de cervelle , Leur dit : Lisez mon nom , vous le pouvez , messieur Mon cordonnier l'a noiis autour de ma semelle. Le renard s'excusa sur son peu de savoir.

Mes parens ^ reprit-il , ne m'ont point fait instruire.

Ils f^ont pauvres , et n'ont qu'un trou pour toutavoir* Ceux duloup,gros mes8ieurs,ront fait apprendre à lire,

Le loup , par ce discours flatté ,

S'approcha ; maïs sa vanité Lui coûta quatre dents. Le cheval lui desserre Un coup ; et haut le pied. Voilà mon loup par terre ,

Mal en point y sanglant et gâté.

Frère, dit le renard , ceci nous justifie

Ce que m'ont dit des gens d'esprit ; Cet animal vous a sur la mâchoire écrit , Que de tout inconnu le sage se méfie.

FABLE XVII L

' Le Renard et les Poulets d^Inde.

V^ONTRE les assauts d'un renard Un arbre à des dindons servait de citadelle.

Le perfide ayant fait tout le tour du rempart ,

Et vu chacun en sentinelle , S^écria: Quoi , ces gens se moqueront de moi •' Eux seuls seront exempts de la commune loi I Non, partons les dieux, non. Il accomplit soiidîre« La lune alors luisant , semblait contre le sire , Vouloir favoriser la dindonnière gent.

Lui , qui n'était novice au métjer d'assiégeant^

pij

Eut recours à son sac de ruses scélérates , Feignit vouloir gravir , se guinda sur ses pattes , Fuis contrefit le mort , puis le ressuscité.

Arlequin n'eût exécuté

l'ant de difFérens personnages.

Il élevait sa queue , il la faisait briller ,

Et cent mille autres badinages ; Fendant quoi nul dindon n'eût osé sommeiller. L'ennemi les lassait en leur tenant la vue

Sur même objet toujours tendue.

Les pauvres gens étant à la longue éblouis , Toujours il en tombait quelqu'un : autant de pris : Autant de mis à part : près de moitié succombe. Le compagnon les porte en son garde-manger.

Le trop d'attention qu'on a pour le danger Fait le plus souvent qu'on y tombe.

FABLE XIX

Le Singe.

I L est un singe dans Paris

A qui l'on avait donné femme :

Singe en effet d'aucuns maris ,

II la battait. La pauvre dame

En a tant soupiré , qu'enfin elle n'est plus.

FABLES, L I V. X 1 1. zzc^

Leur fils se plaint d'étrange sorte , Il éclate en cris superflus:

Le père en rit : sa femme est morte.

Il a déjà d'autres amours Que Ton croit <ju'il battra toujours.

11 hante la taverne , et souvent il s'enivre.

N'attendez rien de bon du peuple imitateur , Qu'il soit singe , ou qu'il fasse un livre , La pire espèce c'est l'auteur.

FABLE XX

Le Philosophe Scythe.

LJN philosophe austère , et né dans la Scjthîe, Se proposant de suivre une plus douce vie , Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile y Homme égalant les rois,homme approchant des dieux y Et y comme ces derniers , satisfait et tranquille. Son bonheur consistait aux beautés d^m jardin. Le Scythe l'y trouva , qui , la serpe à la main , De ses arbres à fruit retranchait l'inutile , Ëbranchait, émondait , ôtait ceci , cela \

Corrigeant par-tout la Nature Excessive à payer ses soins avec usure.

Piij

23o LA FONTAINE,

Le Scythe alors lui demanda , Pourquoi cette ruine: était-il d'homme sage De mutiler ainsi ces pauvres habitans ?

(^uittez^moi votre serpe , instrument de dommage,

Laissez agir la faux du Temps :

Ils iront assez*tôt border le noir rivage.

J'ôte le superflu , dit l'autre; et Tabattant ,

Le resté en profite d'autant.

Le Scythe retourné dans sa triste demeure , Prend laserpeàson tour , coupe et taille à toute heui Conseille à ses voisins , prescrit à ses amis

Un universel abattis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles , Il tronque son verger contre toute raison , Sans observer temps ni saison.

Lunes ni vieilles , ni nouvelles.

Toutlanguitettoutmeurt. CeScythe exprime bie Un indiscret Stoïcien.

Celui-ci i;!etrauche de Tâme Désirs et passions , le bon et le mauvais ,

Jusqu'aux plus innocens" souhaits.

Contre de telles gens , quant à mdi je réclame. Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort.

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

FABLES, HV. XII. 23i

FABLE XXL

U Eléphant et le Singe de Jupiter. '

x\ UTREFOis l'éléphant et le rhinocéros , En dispute du pas et des droits de Tempire »

Voulurent terminer la querelle en champ clos. Le jour en était pris, quand quelqu'un vintleur dire

Que le singe de Jupiter , Portant un caducée , avait paru dans l'air.

Ce singe avait nom Gille , à ce que dit l'histoire.

Aussi-t0t l'éléphant de croire

Qu'en qualité d'ambassadeur

Il venait trouver sa grandeur.

Tout fier de ce sujet de gloire , Il attend maître Gille , et le trouve un peu lent

A lui présenter sa créance.

Maître Gille enfin , en passant ,

Va saluer son excellence.

L'autre était préparé sur la légation ;

Mais pas un mot : l'attention Qu'il croyait que les dieux eussent à sa querelle , N'agitait pas encor chez eux cette nouvelle.

Qu'importe à ceux du firmament ,

Qu'on soit mouche ou bien éléphant ?

U se vit donc réduit à commencer lui-même.

P iv

Mon cousin Jupiter , dit-il , verra dans peu Un assez beau combat de son trune suprême :

Toute sa cour verra beau jeu.

Quel combat ? dit le singe , avec un front sévère. LYlcphant répartit: Quoi , vous ne savez pas Que le rhinocéros me dispute le pas ?

Qu'Eléphantide a guerre avecque Rhinocère?

Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom. Vraiment je suis ravi d'en apprendre le nom , Répartit maître Gille ; on ne s'entretient guère De semblables sujets dans nos vastes lambris.

L'éléphant honteux et surpris , Lui dit : Et parmi nous, que venez-vous donc faire ? Partager un brin d'herbe entre quelques fourmis. Nous avons soin de tout : et quanta votre affaire , On n'en dit rien encor dans le conseil des dieux. Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux.

FABLE XXI L

Un Fou et un Sage.

V^ERTAIN fou poursuivaitàcoups de pierre un sn Le sage se retourne , e\ lui dit : Mon ami , C'est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci : Tu fatigues assez pour gagner davantage.

Toute peine, dit-on , est digne de lojer.

Vois cet homme qui passe , il a de quoi payer : Adresse-lui tes dons , ils auront leur salaire. Amorcé par le gain , notre fou s^en va faire

Même insulte à Tautre bourgeois.

On ne le paya pas en argent cette fois.

Maint estafier accourt; on vous happe notre homme ,

On vous l'échiné , on vous Tassomme.

Auprès des rois il est de pareils fous.

A vos dépens ils font rire le maître.

Pour réprimer leur babil , irez-vôus Les maltraiter? vous n'êtes pas peut-être Assez puissant. Il faut les engager A s'adresser à qui peut se venger.

FABLE XXIIL

Le Renard .Anglais,

A Madame Harvet.

JL^E bon cœur est chez vous compagnon du bon sens ^ Avec cent qualités trop longues à déduire , Une noblesse d'âme , un talent pour conduire ,

Et les affaires et les gens »

Une humeur franche et libre , et le don d'être amie, Afalgré Jupiter même , et les temps orageux ;

Tout cela méritait un éloge pompeux :

II en eût été moins , selon votre génie.

La pompe vous déplaît, Téloge vous ennuie:

J^ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux

Y coudre encore un mot ou deux

En faveur de votre patrie :

Vous Taiméz. Les Anglais pensent profondément, Leur esprit en cela suit leur tempérament.

Creusant dans les sujets , et forts d'expériences, Ils étendent par-tout Tempire des sciences.

Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour. Vos gens , à pénétrer , l'emportent sur les autres :

Même les chiens de leur séjour

Ont meilleur nez que n'ont les nôtres.

Vos renards sont plus fins , je m'en vais le prouver

Par un d'eux , qui , pour se sauver ,

Mit en usage un stratagème , Non encor pratiqué , des mieux imaginés.

Le scélérat réduit en un péril extrême, £t presque mis à bout par ces chiens au bon nez ,

Passa près d'un patibulaire.

Là, des animaux ravissans, Blaireaux,renard8,hiboux,race encline à mal faire, Pour l'exemple pendus , instruisaient les passans. Leur confrère,aux abois,entre ces morts s'arrange. Je crois voir Annibal qui , pressé des Romains , Met leur chef en défaut , ou leur donne le change , Et sait en vieux renard s'échapper de leurs mains.

Les clefs de meute parvenues A Tendroit où pour mort le traître se pendit. Remplirent l'air de cris : leur maître les rompit. Bien que de leurs abois ils perçassent les nues. Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.

Quelque terrier , dit-il , a sauvé mon galant. Mes chiensn^appellent point au-delà des colonnes

Où sont tant d'honnêtes personnes.

Il j viendra le drôle. Il y vint , à son dam.

Voilà maint basset clabaudant; Voilà notre renard au charnier se guindant.

Maître pendu croyait qu'il en irait de même Que le jour qu'il tendit de semblables panneaux : JVf ais le pauvret, ce coup , y laissa ses houseaux ; Tant il est vrai qu'il faut changer de stratagème. Le chasseur , pour trouver sa propre sûreté , N'aurait pas cependant un tel tour inventé ; Non point par peu d'esprit: est-il quelqu'un qui nie Que tout Anglais n'en ait bonne provision ?

Mais leur peu d'amour pour la vie

Leur nuit en mainte occasion.

Je reviens à vous , non pour dire D'autres traits sur votre sujet ; Tout long éloge est un projet Peu favorable pour ma lyre :

Peu de nos chants , peu de nos vers Far un encens flatteur amusent lunivers ;

Et se font écouter des nations étranges.

Votre prince vous dit un. jour, Qu^il aimait mieux un trait d'amour Que quatre pages de louanges.

Agréez seulement le don que je vous fais Des derniers efforts de ma muse :

C'est peu de chose : elle est confuse De ces ouvrages imparfaits.

Cependant ne ppurriez-vous faire Que le même hommage pût plaire

A celle qui remplit vos climats d'habitans Tirés de l'île de Cjthère ?

Vous voyez par-là que j'entends

Mazarin , des Amours déesse tutelaire.

FABLE XXIV

Le Soleil et les Grenouilles.

L E s filles du limon tiraient du roi des astres Assistance et protection.

Guerre ni pauvreté , ni semblables désastres ,

Ne pouvaient approcher de cette nation.

Elle faisait valoir en cent lieux son empire.

Les reines des étangs , grenouilles , veux-je dire ^ ( Car que coiite-t-il d'appeler Les choses par noms honorables ) ?

Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler ,

FABLES, LIV. Xir. iSj

Et devinrent insupportables, imprudence , Torgueil , et Toublî des bienfaits

Enfans de la bonne fortune , rent bientôt crier cette troupe importune ; On ne pouvait dormir en paix.

Si Ton eût cru leur murmure ,

Elles auraient , par leurs cris ,

Soulevé grands et petits

Contre Tœil de la Nature. * ; Soleil , à leur dire , allait tout consumer ; Il fallait promptement s'armer Et lever des troupes puissantes.

Aussi-tôt qu'il faisait un pas ,

Ambassades croassantes

Allaient dans tous les états.

A les ouïr , tout le monde ,

Toute la machine ronde ,

Roulait sur les intérêts

De quatre méchans marais.

Cette plainte téméraire

Dure toujours ,et pourtant

Grenouilles doivent se taire ,

Et ne murmurer pas tant ;

Car si le Soleil se pique ,

Il le leur fera sentir :

La république aquatique

Pourrait bien s'en repentin

FABLE XXV

VHyménée et V Amour.

A LL. AA. SS. Mademoisklle de Bourbo?!

ET Monseigneur le prince de Conti.

JriYMéNiE et l'Amour vont conclure un traité Qui les doit rendre amis pendant longues années.

Bourbon , jeune divinité , CoNTi , jeune héros , joignent leurs destinées. CoNDÉ Tavait , dit-on , en mourant souhaité ; Ce guerrier qui transmet à son fils en partage Son esprit , son grand cœur , avec un héritage Dont la grandeur , non plus, n'est pas à mépriseri Contemple avec plaisir de la voûte éthérée , Que ce nœud s'accomplit , que le prince Tagrée i Que Louis aux Condé ne peut rien refuser.

Hjménée est vêtu de ses plus beaux atours.

Tout rit autour de lui , tout éclate de joie. Il descend de l'Oljmpe environné d'Amours ,

Dont CoNtx doit être la proie ;

Vénus à Bourbon les envoie.

Ils avaient l'air moins attrayant

Le jour qu'elle sortit de l'onde ,

Et rendit surpris notre monde

De voir un peuple si brillant.

FABLES, LIV. XIL 239

Le chœur des muses se prépare ; On attend de leurs nourrissons Ce qu'un talent exquis et rare Fait estimer dans nos chansons.

Apollon j joindra ses sons , Lui-même il apporte sa Ijre.

Déjà Tamante de Zéphjre Et la déesse du matin , Des dons que le printemps étale , Commencent à parer la salle Où se doit faire le festin.

vous ! pour qui les dieux ont des soins si pressans , Bourbon , aux charmes tout-puissans , Ainsi qu'à l'âme toute belle ; CoNTi , par qui sont effacés Les héros des siècles passés , Conservez l'un pour l'autre une ardeur mutuelle. Vous possédez tous deux ce qui plaît plus d'un jour, Les grâces et l'esprit , seuls soutiens de l'amour.

Dans la carrière aux époux assignée , Prince et princesse j on trouve deux chemins ; L'un de tiédeur 9 comme chez les humains ; X<a passion à l'autre fut donnée.

N'en sortez point , c'est un état bien doux , IMais peu durable en notre âme inquiète.

L'amour s'éteint par le bien qu'il souhaite y

L^amant alors se comporte en époux.

Ne saurait-on établir le contraire , ; Et renverser cette maudite loi ?

Prince et princesse , entreprenez Paffaire , Nul n'osera prendre exemple sur moi.

De ce conseil faites expérience ; Soyez amans fidèles et constans :

S'il faut changer , donnez* vous patience ^ Et ne soyez époux qu'à soixante ans.

Vous ne changerez point ; écoutez Calliope y Elle a pour votre hjmen dressé cet horoscope.

Pratiquer tous les agrémens Qui des époux font des amans ^ Employer sa grâce ordinaire , C'est ce que Conti saura faire.

Rendre Conti le plus heureux Qui soit dans l'empire amoureux , Trouver cent moyens de lui plaire , C'est ce que Bourbon saura faire.

Apollon m'apprit l'autre jour Qu'il naîtrait d'eux un jeune Amour , Plus beau que l'enfant de Cythère , En un mot , semblable à son père.

Former cet enfant sur les traits Des modèles les plus parfaits , C'est ce que Bourbon saura faire.

FABLE XXVI

FABLES, LIV. XIL

Mais de nous priver d'un tel bîea • C'est à quoi Bourbox ii>iitend rîexL

FABLE XXVL

La Ligue des ILrr;.

N E souris craignait un chi( .

Qui dès long-temps la guettait au pi?7az?.

Que faire en cet état ? elle , prudente c: -ct^e , Consulte son voisin : c^était un maître rat . Dont la rateuse seigneurie S'était logée en bonne hôtellerie , Et qui cent fois s'était vanté , dit-on , De ne craindre ni chat ni chatte , Ni coup de dent , ni coup de patte.

Dame souris , lui dit ce fanfaron , Ma foi , quoi que je fasse , Seul je ne puis chasser le chat qui vous menace : Mais assemblons tous les rats d'alentour, Je lui pourrai jouer d'un mauvais tour.

La souris fait une humble révérence , Et le rat court en diligence A l'office , qu'on nomme autrement la dépense , Où maints rats assemblés

Faîsaîent,auxfraisderhôte,uneentièrebombance, Il arrive les sens troublés ,

Et tous les poumons essoufflés.

Qu'avez-vous donc ? lui dît un de ces rats ; parlez. En deux mots , répond-îl , ce qui fait mon voyage , C'est qu'il faut promptement secourir la sourw; Car Rominagrobis Fait en tou$ lieux un étrange carnage.

Ce chat , le plus diable des chats , S'il manque de souris , voudra manger des rats. Chacun dit: il est vrai. Sus, sus, courons aux armes: Quelques rates , dit-on , répandirent des larmes: N'importe , rien n'arrête un si noble projet,

Chacun se met en équipage ; Chacun mit dans son sac un morceau de fromage ; Chacun promet enfin de risquer le paquet.

Ils allaient tous comme à la fête , L'esprit content , le cœur jojeux.

Cependant le chat , plus fin qu'eqx , Tenait déjà la souris par la tête.

Ils s'avancèrent à grands pas Pour secourir leur bonne amie ; Mais le chat , qui n'en démord pas , Gronde etmarche au-devant de la troupe ennemie^ A ce bruit , nos très-prudens rats , Craignant mauvaise destinée , Font , sans pousser plus loin leur prétendu fracas ,- Une retraite fortunée.

Chaque rat rentre dans son trou :

Et si quelqu'un eu sort , gare encor le matou.

Page 1